Rien ne se perd et tout peut se transformer. Une chute de tissu n’est pas seulement un déchet. Une eau usée n’est pas nécessairement perdue. D’une industrie à une autre, ce qui sort d’un procédé peut revenir dans la production et devenir une source de valeur. Mais encore faut-il que cette circularité trouve sa place dans les réalités de l’industrie marocaine.
Pour le professeur Ayoub Guemouria, maître de conférences à l’École Hassania des Travaux Publics (EHTP), docteur et ingénieur d’État en gestion de l’eau, génie civil et modélisation environnementale, toutes les activités industrielles ne sont pas placées devant les mêmes possibilités. « L'économie circulaire ne produira d'avantage industriel durable que dans les filières où elle s'articule avec les forces structurelles de l'économie marocaine : disponibilité de matières premières, intensité en main-d'œuvre, proximité des marchés européens, et existence d'écosystèmes industriels intégrés ». Pour ce dernier, cinq filières sont particulièrement prometteuses.
Cinq filières, cinq applications
Le textile et l’habillement présentent, selon Guemouria, le plus grand potentiel de transformation. Le secteur emploie 246 000 personnes, génère 7,4 milliards de dollars de revenus et exporte 93 % de sa production vers l’Union européenne. Le renforcement des exigences européennes en matière de durabilité et de circularité fait de cette transition à la fois une condition d’accès au marché européen et un levier de compétitivité. Une montée en puissance de la circularité textile pourrait attirer 1,9 milliard de dollars d’investissements privés et créer plus de 30 000 emplois. Avec seulement 20 % de contenu recyclé, les gains environnementaux indiqués sont de 18 % sur l’impact climatique et de 61 % sur la consommation d’eau. Le Maroc dispose déjà d’un réseau de collecteurs de chutes textiles, dont plus de 80 % travaillent dans l’informel. D’après l’analyse du professeur, 75 % de ces acteurs pourraient être formalisés dans les cinq prochaines années, libérant une valeur sociale et économique considérable.
L’automobile et les batteries constituent la deuxième filière. Premier secteur exportateur du pays après une croissance spectaculaire, l’automobile offre des applications concrètes : recyclage de l’aluminium, du cuivre et de l’acier, réutilisation des batteries de véhicules électriques et incorporation de matières recyclées dans les chaînes de valeur. Le professeur Guemouria rappelle que l’ONUDI a identifié le potentiel des modèles circulaires dans les chaînes de valeur marocaines des batteries et de l’automobile, à la fois pour la compétitivité et pour l’intégration locale. Il cite la création d’un complexe de recyclage de cuivre et d’alliages d’aluminium à Kénitra, représentant un investissement de 70 millions de dollars.
Dans les phosphates et la chimie, troisième filière retenue, Guemouria met en avant le Groupe OCP. En atteignant l’autonomie hydrique industrielle grâce au dessalement et au traitement des eaux usées, le groupe a sécurisé son approvisionnement et créé un modèle exportable. La valorisation des sous-produits de l’industrie phosphatée, acide phosphorique, engrais et fluor, ainsi que la réutilisation des eaux de process relèvent, selon lui, d’une logique circulaire qui renforce la position du Maroc sur les marchés internationaux.
L’agroalimentaire, quatrième filière, occupe une place importante dans les exportations marocaines vers l’Europe. Le secteur consomme beaucoup d’eau et produit des déchets organiques. Les margines, les grignons d’olive et les sous-produits de la transformation des fruits et légumes peuvent être valorisés en bioénergie, en compost ou en ingrédients alimentaires. Le professeur Guemouria souligne également que les eaux usées traitées sont déjà réutilisées pour irriguer des périmètres agricoles et des zones industrielles agroalimentaires dans plusieurs régions, notamment à Béni Mellal-Khénifra.
Le bâtiment et les matériaux de construction complètent cette liste. La construction consomme de grandes quantités de matières premières et génère beaucoup de déchets : gravats, béton et métaux. Le professeur cite le recyclage des déchets de construction et de démolition en granulats, la valorisation des cendres volantes et des laitiers de hauts fourneaux, ainsi que l’écoconception des bâtiments. La stratégie nationale de décarbonation, qui vise à tripler la capacité installée en énergies renouvelables d’ici 2030 pour dépasser 15 GW, crée, selon lui, un cadre favorable aux matériaux durables.
Pourquoi ces cinq filières ? Le professeur Guemouria retient trois raisons. D’abord, leur forte consommation d’eau, d’énergie et de matières premières rend les gains d’efficacité importants en valeur absolue. Ensuite, la proximité géographique du Maroc avec l’Union européenne et ses accords commerciaux exposent ces activités à des exigences réglementaires croissantes, notamment la CSRD, le MACF et le passeport numérique des produits. Enfin, les zones industrielles et les pôles de Tanger Med, Kénitra, Casablanca et Agadir offrent des possibilités de mutualisation des infrastructures et de symbiose industrielle. « L'économie circulaire peut ainsi devenir un véritable avantage industriel lorsqu'elle permet à une filière de se différencier sur les marchés internationaux, de réduire sa vulnérabilité aux chocs d'approvisionnement et de créer de la valeur locale à partir de flux de matières aujourd'hui considérés comme des déchets. »
Associer les PME à cette transition
À ce niveau, le professeur alerte sur un déséquilibre. « Le risque d'une fracture industrielle entre les grands groupes capables d'investir massivement dans les infrastructures hydriques et circulaires, et un tissu de PME qui resterait dépendant des ressources conventionnelles, est réel et documenté », note-t-il. Les PME marocaines disposent de moins de financements, manquent parfois de compétences techniques internes et n’atteignent pas toujours la taille permettant de rentabiliser des investissements lourds. S’y ajoutent l’absence de systèmes de traçabilité et le manque de données environnementales.
Ainsi, selon le professeur, six leviers peuvent réduire ce risque. Il s’agit d’abord d’un financement vert adapté. En décembre 2025, la BERD et le Crédit du Maroc ont mis en place une ligne de 50 millions d’euros, dont une première tranche de 25 millions spécifiquement destinée aux PME. Ce programme finance notamment l’efficacité hydrique, l’énergie solaire, les bâtiments durables et l’économie circulaire. Les bénéficiaires peuvent recevoir, en complément des prêts, des subventions atteignant 15 % de leurs investissements verts. L’association du prêt et de la subvention réduit ainsi le coût effectif des projets.
Le deuxième levier est celui de l’appui technique et financier de Maroc PME. Le programme PACT’DÉCARBONATION/EAU prend en charge jusqu’à 80 % du coût du conseil et de l’expertise technique destinés aux PME industrielles, avec une prime d’investissement de 30 % pour leur transformation verte. Il leur permet d’obtenir un diagnostic de leurs empreintes hydrique et carbone, un plan d’optimisation des procédés et des flux de matières, puis un accompagnement dans la réalisation des investissements. Tatwir Croissance Verte complète ce dispositif par des incitations similaires.
Le troisième levier est la mutualisation à l’échelle des zones industrielles. Plusieurs entreprises peuvent partager une station de traitement des eaux usées, une unité de dessalement ou un centre de tri et de valorisation des déchets. Les coûts individuels diminuent, tandis que les PME accèdent à des équipements qu’elles ne pourraient financer seules. Le professeur Guemouria évoque aussi la symbiose industrielle, dans laquelle les déchets d’une entreprise servent de matière première à une autre. Soutenue par l’Union européenne, l’initiative SWITCH2CE accompagne les entreprises marocaines dans l’exploration de modèles circulaires, notamment pour la valorisation des déchets industriels, la gestion de l’eau et le traitement des effluents liquides.
Quatrième levier : la formation. La gestion intégrée des ressources hydriques, l’écoconception, l’analyse du cycle de vie et la comptabilité environnementale exigent des compétences que les PME possèdent rarement en interne. Des centres techniques et des programmes de formation peuvent les leur apporter. Le professeur cite l’assistance lancée par l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement (AMITH), avec le soutien d’un programme suisse, pour aider particulièrement les PME à comprendre les exigences du passeport numérique européen et à préparer leur mise en œuvre.
Le cinquième levier passe par les grands donneurs d’ordre. Les PME qui fournissent OCP, Renault, Stellantis et d’autres groupes peuvent tirer parti des exigences de circularité de leurs clients. En s’alignant sur leurs standards, elles accèdent à un marché captif et bénéficient d’un effet d’entraînement. Le professeur Guemouria cite également les plateformes de collaboration encouragées par l’ONUDI dans les chaînes de valeur des batteries et de l’automobile : elles peuvent intégrer les PME à des boucles de circularité à l’échelle de la filière.
Enfin, un cadre réglementaire incitatif et progressif doit éviter que des exigences trop lourdes pénalisent ces entreprises. Le professeur préconise des périodes transitoires, des seuils d’application différenciés et des dispositifs d’accompagnement. Le passeport numérique européen, dont il situe l’application au textile à partir de 2027-2028, représente selon lui un défi majeur. La plupart des PME marocaines ne disposent pas encore des outils de traçabilité et de collecte des données environnementales requis. Un appui technique et financier adapté est indispensable pour éviter leur exclusion massive du marché européen.
Pour le professeur Guemouria, ces leviers doivent fonctionner ensemble : financement, appui technique, équipements partagés, compétences et intégration dans les chaînes de valeur. Les lignes de crédit vert de la BERD, PACT’DÉCARBONATION/EAU et les programmes de l’AMITH constituent une base. Leur déploiement à plus grande échelle et leur articulation avec les politiques industrielles sont toutefois nécessaires pour que la transformation hydrique et circulaire bénéficie à l’ensemble du tissu industriel, et non aux seuls grands groupes.
Eau, carbone et traçabilité : les obstacles européens
Les exportateurs marocains, particulièrement ceux qui dépendent de l’Union européenne, font face à des exigences environnementales croissantes portant sur l’eau, les matières recyclées, l’empreinte carbone et la traçabilité. Selon le professeur Guemouria, elles modifieront les conditions d’accès au marché européen dans les cinq à dix prochaines années. Leur effet sur la compétitivité différera selon les secteurs et selon la capacité des entreprises à les anticiper.
Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF, ou CBAM) constitue une première contrainte. Entré dans sa phase opérationnelle et financière le 1er janvier 2026, il concerne d’abord l’acier, l’aluminium, le ciment, les engrais azotés, l’hydrogène et l’électricité. Près de 65 % des exportations marocaines étant destinées à l’Union européenne, le professeur juge son impact potentiellement majeur pour les industriels de ces secteurs. Selon le professeur Guemouria, le mécanisme impose aux exportateurs de déclarer les émissions incorporées dans leurs produits et de payer une taxe équivalente au prix européen du carbone. Il précise que l’Union européenne envisage ensuite d’étendre son champ à d’autres produits, aux émissions indirectes et aux produits en aval. L’empreinte carbone devient ainsi, dans son analyse, un facteur direct de coût et de compétitivité ; décarboner la production relève désormais d’une nécessité économique.
Le passeport numérique européen des produits est la deuxième évolution réglementaire examinée. Prévu par le règlement ESPR sur l’écoconception des produits durables, entré en vigueur en juillet 2024, il concernerait d’abord le textile, avec des règles spécifiques attendues en 2027 et une application généralisée en 2028-2029 selon les échéances indiquées par le professeur. Chaque produit textile exporté vers l’Europe devrait disposer d’une identité numérique accessible par QR code. Celle-ci renseignerait les matières premières, la proportion de fibres recyclées, les substances chimiques présentes, le pays de fabrication, l’empreinte carbone et la consommation d’eau sur l’ensemble de la production. Les industriels marocains auraient donc besoin de systèmes de traçabilité complets et fiables et de données environnementales détaillées, intégrées à des outils numériques vérifiables. La plupart des entreprises, surtout des PME, n’en disposent pas encore.
La directive européenne sur la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises (CSRD) constitue un autre sujet de préoccupation. Le professeur Guemouria indique qu’elle oblige les entreprises importatrices à rendre compte de l’impact de leurs chaînes d’approvisionnement sur les ressources hydriques locales. Dans les échanges Maroc-UE, les importateurs européens devraient ainsi, selon son analyse, évaluer et déclarer les effets de la production de textiles, de denrées alimentaires, d’engrais et d’hydrogène vert sur les ressources en eau du Maroc. Cette obligation exercerait une pression indirecte sur les fournisseurs marocains : leurs clients leur demanderaient des données sur l’empreinte hydrique des produits, avec un risque de perte de parts de marché s’ils ne peuvent les fournir.
Les matières recyclées représentent également un enjeu d’accès au marché. Selon le professeur, la stratégie européenne pour les textiles durables prévoit des objectifs contraignants d’incorporation de fibres recyclées dans les produits mis sur le marché de l’Union. Les industriels marocains devraient démontrer la part recyclée de leurs produits et pouvoir retracer leur approvisionnement. Les chaînes pilotes étudiées par l’IFC montrent, indique-t-il, qu’il est possible de produire au Maroc des tissus contenant des matières recyclées et répondant aux normes de qualité commerciale. Des lacunes demeurent toutefois dans la réglementation, les infrastructures, l’engagement des marques et le financement avant un passage à grande échelle.
L’eau devient, elle aussi, un critère d’achat. Le professeur Guemouria chiffre l’empreinte hydrique combinée, bleue et grise, du polyester entre 50 000 et 70 000 litres par kilogramme sur l’ensemble de son cycle de vie. La consommation peut atteindre 10 000 litres pour un jean et 2 500 litres pour un tee-shirt. Sous la pression des consommateurs et des régulateurs, les acheteurs européens tiennent de plus en plus compte de cette empreinte dans le choix de leurs fournisseurs. Les industriels marocains qui ne pourront ni la documenter ni la réduire risquent, selon lui, d’être exclus des appels d’offres des grandes marques.
Un avantage compétitif conditionné
« Les opportunités stratégiques sont néanmoins réelles », note le professeur Guemouria, soulignant le potentiel solaire et éolien du Maroc pour alimenter des procédés industriels bas carbone, sa situation aux portes de l’Europe et les qualifications disponibles dans le textile et l’automobile. Certains acteurs voient également dans le MACF une occasion de valoriser le label « Made in Morocco » et d’accélérer la modernisation industrielle. Quatre conditions doivent toutefois être réunies.
La première est une accélération de la décarbonation. Le professeur évoque le passage de la part des énergies renouvelables dans le mix électrique marocain de 45 % en 2025 à 96 % en 2050, avec un objectif intermédiaire de 52 % en 2030. La mise à disposition de 5 GW d’électricité verte pour l’industrie d’ici 2030 est, selon lui, indispensable à la compétitivité carbone des exportations.
La deuxième condition est une infrastructure nationale de traçabilité compatible avec les normes européennes : registres numériques des matières premières, certificats d’origine et déclarations environnementales permettraient aux entreprises de répondre aux exigences du passeport numérique et de la CSRD.
La troisième est un accompagnement massif des PME. Sans soutien technique et financier adapté, une partie importante du tissu industriel pourrait ne pas parvenir à suivre ces évolutions, creusant la fracture entre grands groupes exportateurs et sous-traitants.
La quatrième tient à une diplomatie économique active. Le professeur Guemouria cite à ce niveau la négociation d’équivalences réglementaires avec l’Union européenne, la reconnaissance mutuelle des certifications et la coopération sur les méthodes de calcul des empreintes carbone et hydrique. Ces démarches visent à éviter que les exigences européennes ne deviennent des barrières non tarifaires discriminatoires.
« Les exigences relatives à l’eau, aux matières recyclées, au carbone et à la traçabilité pèseront fortement sur la compétitivité des exportateurs marocains, notamment dans le textile, la chimie, l’automobile et l’agroalimentaire. Le MACF et le passeport numérique seraient les instruments les plus contraignants à court et moyen terme. Leur place dans les chaînes de valeur européennes au cours de la prochaine décennie dépendra de leur capacité à anticiper ces changements, à investir dans la décarbonation, la circularité et la traçabilité, et à mutualiser les coûts et les infrastructures », conclut le professeur.
Le Maroc développe le dessalement et la réutilisation des eaux usées. Pour l’industrie, quel modèle paraît le plus réaliste : des installations propres aux grands groupes ou des infrastructures mutualisées à l’échelle des zones industrielles ?
Pour l’industrie marocaine, l’enjeu n’est pas d’opposer systématiquement les installations dédiées aux infrastructures mutualisées, mais de déterminer dans quelles conditions chacune de ces configurations est économiquement, techniquement et stratégiquement pertinente. Dans cette perspective, le modèle le plus réaliste pour le Maroc repose sur une architecture hybride, combinant des infrastructures propres pour les grands groupes industriels et des infrastructures mutualisées à l’échelle des zones industrielles pour la majorité du tissu productif. Le modèle des installations propres présente des avantages importants pour les grands groupes dont les besoins en eau sont élevés, continus et fortement dépendants des exigences spécifiques des procédés industriels. Le cas du Groupe OCP illustre clairement cette approche, avec le développement d’infrastructures dédiées de dessalement, de traitement et de réutilisation des eaux usées. Ce modèle permet de maîtriser directement la qualité, les volumes et la continuité de l’approvisionnement, tout en facilitant l’intégration des ressources en eau non conventionnelles aux processus industriels. Il reste cependant difficilement transposable aux petites et moyennes entreprises, compte tenu des investissements élevés, de la complexité technique et des compétences spécialisées nécessaires à la conception et à l’exploitation de telles installations. À l’inverse, la mutualisation des infrastructures à l’échelle des zones industrielles apparaît particulièrement pertinente pour le tissu industriel marocain. Elle permet de répartir les investissements et les risques entre plusieurs utilisateurs, de bénéficier d’économies d’échelle et de professionnaliser la gestion des ressources hydriques. Les projets de dessalement destinés à sécuriser simultanément les besoins urbains et industriels dans les territoires de Safi et d’El Jadida illustrent cette logique. La mutualisation permet ainsi de transformer une infrastructure lourde et coûteuse en un service partagé, accessible à plusieurs catégories d’usagers, tout en favorisant l’intégration des énergies renouvelables et l’optimisation des coûts d’exploitation. Cette logique peut également être étendue à la réutilisation des eaux usées traitées. Dans plusieurs territoires industriels, notamment dans la région de Béni Mellal-Khénifra, le développement de projets de réutilisation à des fins industrielles ouvre la voie à une diversification des ressources et à une réduction de la pression exercée sur les ressources conventionnelles. L’intérêt est double : sécuriser l’approvisionnement industriel tout en donnant une valeur économique à une ressource qui était auparavant considérée essentiellement comme un effluent. Cependant, la question de l’eau industrielle ne peut plus être dissociée de celle de la maîtrise technologique et du capital humain. C’est précisément dans cette perspective que l’inauguration, en mai 2026, du Joint Center of Excellence in Clean Hydrogen à l’École Hassania des Travaux Publics (EHTP), en partenariat avec Jiangsu Guofu Hydrogen Energy Equipment, revêt une portée particulière. Au-delà des grands investissements industriels, cette initiative illustre l’émergence d’un écosystème fondé sur la recherche appliquée, l’expérimentation, le développement technologique et la formation de compétences dans le domaine de l’hydrogène propre. Cette évolution traduit un changement de paradigme : la compétitivité industrielle ne dépend plus uniquement de la disponibilité des ressources naturelles ou de la capacité à construire des infrastructures, mais également de la maîtrise des technologies qui permettent de les valoriser efficacement. Dessalement, traitement et réutilisation des eaux usées, électrolyse, stockage de l’hydrogène, piles à combustible ou encore carburants de synthèse mobilisent des compétences scientifiques et technologiques qui deviennent progressivement des facteurs de souveraineté et de compétitivité. Ainsi, pour le Maroc, l’enjeu n’est pas de choisir entre installations propres et infrastructures mutualisées, mais de construire une architecture industrielle différenciée. Les très grands groupes peuvent continuer à développer des infrastructures dédiées lorsque leurs besoins spécifiques et leurs impératifs stratégiques le justifient, tandis que les infrastructures mutualisées peuvent constituer la solution la plus accessible et efficiente pour les PME et les autres industriels regroupés au sein des zones industrielles. En définitive, le modèle le plus réaliste est un modèle hybride, fondé simultanément sur la mutualisation des infrastructures, la sécurisation des approvisionnements, la valorisation des ressources non conventionnelles et la maîtrise des technologies. La véritable souveraineté industrielle réside ainsi moins dans la possession isolée d’infrastructures que dans la capacité collective à concevoir, exploiter, innover et maîtriser les technologies critiques nécessaires à la sécurité hydrique et énergétique du pays.
Au-delà du bénéfice environnemental, peut-on aujourd’hui mesurer un véritable retour économique lorsqu’une entreprise marocaine investit dans la réduction de sa consommation d’eau, le recyclage de ses matières ou la valorisation de ses déchets ?
La question du retour économique est centrale. La question en fait qu’il faut se poser est de savoir est-ce qu’au-delà du bénéfice environnemental indiscutable, peut-on mesurer un véritable retour sur investissement lorsque les entreprises marocaines investissent dans la réduction de leur consommation d'eau, le recyclage de leurs matières ou la valorisation de leurs déchets ? La réponse est affirmative, et les données les plus récentes permettent de quantifier ces retours avec une précision croissante. Dans le secteur textile, les gains sont spectaculaires et documentés. Une analyse du cycle de vie réalisée par la Société Financière Internationale a établi que l'utilisation de matériaux recyclés peut réduire les émissions de carbone d'environ 18 % et la consommation d'eau de plus de 60 % par rapport aux procédés de production conventionnels. Plus précisément, avec seulement 20 % de contenu recyclé dans le coton, l'impact climatique diminue de 18 % et la consommation d'eau de 61 %. Ces gains environnementaux se traduisent directement en avantages économiques : réduction des coûts d'approvisionnement en eau, diminution des redevances de traitement des effluents, et accès privilégié aux marchés européens qui valorisent de plus en plus les produits durables. Le potentiel économique global de la circularité textile est considérable. Selon le Diagnostic du Secteur Privé de la Banque mondiale (CPSD 2.0), la mise à l'échelle de la circularité dans le secteur textile marocain pourrait attirer 1,9 milliard de dollars d'investissements privés supplémentaires et générer plus de 30 000 emplois. Le secteur textile et habillement marocain emploie actuellement 246 000 personnes et génère 67,8 milliards de dirhams (environ 7,4 milliards de dollars) de revenus, avec 93 % des exportations destinées à l'Union européenne. La circularité n'est donc pas un simple coût supplémentaire : c'est un investissement rentable qui renforce la compétitivité à l'export. Dans le secteur des phosphates, le modèle d'OCP démontre la viabilité économique de l'intégration circulaire. La création d'OCP Green Water en 2022 et les investissements massifs dans le dessalement et le traitement des eaux usées ont permis au groupe d'atteindre l'autonomie hydrique industrielle tout en optimisant ses coûts. Le coût actualisé de l'eau dessalée pour l'industrie des engrais a été estimé à 0,70 USD/m³ avec un TRI de 23,9 %, ce qui démontre la rentabilité économique de ces investissements à grande échelle. À l'échelle de la ville de Casablanca, l'eau dessalée sera fournie à 4,5 DH/m³, un coût compétitif qui permet d'envisager sereinement l'approvisionnement des zones industrielles. La réutilisation des eaux usées présente également un retour économique positif. En 2024, le Maroc a réutilisé 52,6 millions de m³ d'eaux usées épurées, dont environ 20,5 millions de m³ destinés à l'arrosage des golfs. Le secteur industriel affiche des résultats prometteurs, approchant l'objectif annuel de 15 millions de m³. Pour une entreprise industrielle, la substitution d'eau conventionnelle par de l'eau usée traitée permet de réduire significativement la facture hydrique, tout en contribuant à la préservation de la ressource. Le coût de traitement des eaux usées est généralement inférieur au coût de l'eau dessalée, ce qui renforce l'attractivité de cette solution pour les zones industrielles situées à proximité des stations d'épuration. Le recyclage des déchets industriels constitue une autre source de valeur économique. Le Maroc produit annuellement environ 8,2 millions de tonnes de déchets municipaux, un chiffre qui pourrait atteindre 11,5 millions de tonnes d'ici 2030. La valorisation de ces flux représente un potentiel économique majeur : le groupe indien Samta Metals & Alloys a lancé en mai 2025 la construction d'un complexe industriel de recyclage de cuivre et d'alliages d'aluminium à Kénitra, dans la zone franche Atlantic Free Zone, avec un investissement total de 70 millions de dollars sur 36 600 mètres carrés. Ce type de projet illustre comment la valorisation des déchets peut créer de la valeur industrielle locale, réduire la dépendance aux importations de matières premières et générer des emplois. Cependant, la mesure du retour sur investissement reste entravée par plusieurs facteurs : L'absence de comptabilité analytique environnementale dans de nombreuses entreprises, qui ne permettent pas de suivre finement les coûts et bénéfices liés à l'eau et aux déchets, la volatilité des prix des matières premières recyclées, qui rend les modèles économiques plus incertains, le coût initial des investissements, qui reste élevé pour les PME, même si des mécanismes de financement vert émergent.
Pour le professeur Ayoub Guemouria, maître de conférences à l’École Hassania des Travaux Publics (EHTP), docteur et ingénieur d’État en gestion de l’eau, génie civil et modélisation environnementale, toutes les activités industrielles ne sont pas placées devant les mêmes possibilités. « L'économie circulaire ne produira d'avantage industriel durable que dans les filières où elle s'articule avec les forces structurelles de l'économie marocaine : disponibilité de matières premières, intensité en main-d'œuvre, proximité des marchés européens, et existence d'écosystèmes industriels intégrés ». Pour ce dernier, cinq filières sont particulièrement prometteuses.
Cinq filières, cinq applications
Le textile et l’habillement présentent, selon Guemouria, le plus grand potentiel de transformation. Le secteur emploie 246 000 personnes, génère 7,4 milliards de dollars de revenus et exporte 93 % de sa production vers l’Union européenne. Le renforcement des exigences européennes en matière de durabilité et de circularité fait de cette transition à la fois une condition d’accès au marché européen et un levier de compétitivité. Une montée en puissance de la circularité textile pourrait attirer 1,9 milliard de dollars d’investissements privés et créer plus de 30 000 emplois. Avec seulement 20 % de contenu recyclé, les gains environnementaux indiqués sont de 18 % sur l’impact climatique et de 61 % sur la consommation d’eau. Le Maroc dispose déjà d’un réseau de collecteurs de chutes textiles, dont plus de 80 % travaillent dans l’informel. D’après l’analyse du professeur, 75 % de ces acteurs pourraient être formalisés dans les cinq prochaines années, libérant une valeur sociale et économique considérable.
L’automobile et les batteries constituent la deuxième filière. Premier secteur exportateur du pays après une croissance spectaculaire, l’automobile offre des applications concrètes : recyclage de l’aluminium, du cuivre et de l’acier, réutilisation des batteries de véhicules électriques et incorporation de matières recyclées dans les chaînes de valeur. Le professeur Guemouria rappelle que l’ONUDI a identifié le potentiel des modèles circulaires dans les chaînes de valeur marocaines des batteries et de l’automobile, à la fois pour la compétitivité et pour l’intégration locale. Il cite la création d’un complexe de recyclage de cuivre et d’alliages d’aluminium à Kénitra, représentant un investissement de 70 millions de dollars.
Dans les phosphates et la chimie, troisième filière retenue, Guemouria met en avant le Groupe OCP. En atteignant l’autonomie hydrique industrielle grâce au dessalement et au traitement des eaux usées, le groupe a sécurisé son approvisionnement et créé un modèle exportable. La valorisation des sous-produits de l’industrie phosphatée, acide phosphorique, engrais et fluor, ainsi que la réutilisation des eaux de process relèvent, selon lui, d’une logique circulaire qui renforce la position du Maroc sur les marchés internationaux.
L’agroalimentaire, quatrième filière, occupe une place importante dans les exportations marocaines vers l’Europe. Le secteur consomme beaucoup d’eau et produit des déchets organiques. Les margines, les grignons d’olive et les sous-produits de la transformation des fruits et légumes peuvent être valorisés en bioénergie, en compost ou en ingrédients alimentaires. Le professeur Guemouria souligne également que les eaux usées traitées sont déjà réutilisées pour irriguer des périmètres agricoles et des zones industrielles agroalimentaires dans plusieurs régions, notamment à Béni Mellal-Khénifra.
Le bâtiment et les matériaux de construction complètent cette liste. La construction consomme de grandes quantités de matières premières et génère beaucoup de déchets : gravats, béton et métaux. Le professeur cite le recyclage des déchets de construction et de démolition en granulats, la valorisation des cendres volantes et des laitiers de hauts fourneaux, ainsi que l’écoconception des bâtiments. La stratégie nationale de décarbonation, qui vise à tripler la capacité installée en énergies renouvelables d’ici 2030 pour dépasser 15 GW, crée, selon lui, un cadre favorable aux matériaux durables.
Pourquoi ces cinq filières ? Le professeur Guemouria retient trois raisons. D’abord, leur forte consommation d’eau, d’énergie et de matières premières rend les gains d’efficacité importants en valeur absolue. Ensuite, la proximité géographique du Maroc avec l’Union européenne et ses accords commerciaux exposent ces activités à des exigences réglementaires croissantes, notamment la CSRD, le MACF et le passeport numérique des produits. Enfin, les zones industrielles et les pôles de Tanger Med, Kénitra, Casablanca et Agadir offrent des possibilités de mutualisation des infrastructures et de symbiose industrielle. « L'économie circulaire peut ainsi devenir un véritable avantage industriel lorsqu'elle permet à une filière de se différencier sur les marchés internationaux, de réduire sa vulnérabilité aux chocs d'approvisionnement et de créer de la valeur locale à partir de flux de matières aujourd'hui considérés comme des déchets. »
Associer les PME à cette transition
À ce niveau, le professeur alerte sur un déséquilibre. « Le risque d'une fracture industrielle entre les grands groupes capables d'investir massivement dans les infrastructures hydriques et circulaires, et un tissu de PME qui resterait dépendant des ressources conventionnelles, est réel et documenté », note-t-il. Les PME marocaines disposent de moins de financements, manquent parfois de compétences techniques internes et n’atteignent pas toujours la taille permettant de rentabiliser des investissements lourds. S’y ajoutent l’absence de systèmes de traçabilité et le manque de données environnementales.
Ainsi, selon le professeur, six leviers peuvent réduire ce risque. Il s’agit d’abord d’un financement vert adapté. En décembre 2025, la BERD et le Crédit du Maroc ont mis en place une ligne de 50 millions d’euros, dont une première tranche de 25 millions spécifiquement destinée aux PME. Ce programme finance notamment l’efficacité hydrique, l’énergie solaire, les bâtiments durables et l’économie circulaire. Les bénéficiaires peuvent recevoir, en complément des prêts, des subventions atteignant 15 % de leurs investissements verts. L’association du prêt et de la subvention réduit ainsi le coût effectif des projets.
Le deuxième levier est celui de l’appui technique et financier de Maroc PME. Le programme PACT’DÉCARBONATION/EAU prend en charge jusqu’à 80 % du coût du conseil et de l’expertise technique destinés aux PME industrielles, avec une prime d’investissement de 30 % pour leur transformation verte. Il leur permet d’obtenir un diagnostic de leurs empreintes hydrique et carbone, un plan d’optimisation des procédés et des flux de matières, puis un accompagnement dans la réalisation des investissements. Tatwir Croissance Verte complète ce dispositif par des incitations similaires.
Le troisième levier est la mutualisation à l’échelle des zones industrielles. Plusieurs entreprises peuvent partager une station de traitement des eaux usées, une unité de dessalement ou un centre de tri et de valorisation des déchets. Les coûts individuels diminuent, tandis que les PME accèdent à des équipements qu’elles ne pourraient financer seules. Le professeur Guemouria évoque aussi la symbiose industrielle, dans laquelle les déchets d’une entreprise servent de matière première à une autre. Soutenue par l’Union européenne, l’initiative SWITCH2CE accompagne les entreprises marocaines dans l’exploration de modèles circulaires, notamment pour la valorisation des déchets industriels, la gestion de l’eau et le traitement des effluents liquides.
Quatrième levier : la formation. La gestion intégrée des ressources hydriques, l’écoconception, l’analyse du cycle de vie et la comptabilité environnementale exigent des compétences que les PME possèdent rarement en interne. Des centres techniques et des programmes de formation peuvent les leur apporter. Le professeur cite l’assistance lancée par l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement (AMITH), avec le soutien d’un programme suisse, pour aider particulièrement les PME à comprendre les exigences du passeport numérique européen et à préparer leur mise en œuvre.
Le cinquième levier passe par les grands donneurs d’ordre. Les PME qui fournissent OCP, Renault, Stellantis et d’autres groupes peuvent tirer parti des exigences de circularité de leurs clients. En s’alignant sur leurs standards, elles accèdent à un marché captif et bénéficient d’un effet d’entraînement. Le professeur Guemouria cite également les plateformes de collaboration encouragées par l’ONUDI dans les chaînes de valeur des batteries et de l’automobile : elles peuvent intégrer les PME à des boucles de circularité à l’échelle de la filière.
Enfin, un cadre réglementaire incitatif et progressif doit éviter que des exigences trop lourdes pénalisent ces entreprises. Le professeur préconise des périodes transitoires, des seuils d’application différenciés et des dispositifs d’accompagnement. Le passeport numérique européen, dont il situe l’application au textile à partir de 2027-2028, représente selon lui un défi majeur. La plupart des PME marocaines ne disposent pas encore des outils de traçabilité et de collecte des données environnementales requis. Un appui technique et financier adapté est indispensable pour éviter leur exclusion massive du marché européen.
Pour le professeur Guemouria, ces leviers doivent fonctionner ensemble : financement, appui technique, équipements partagés, compétences et intégration dans les chaînes de valeur. Les lignes de crédit vert de la BERD, PACT’DÉCARBONATION/EAU et les programmes de l’AMITH constituent une base. Leur déploiement à plus grande échelle et leur articulation avec les politiques industrielles sont toutefois nécessaires pour que la transformation hydrique et circulaire bénéficie à l’ensemble du tissu industriel, et non aux seuls grands groupes.
Eau, carbone et traçabilité : les obstacles européens
Les exportateurs marocains, particulièrement ceux qui dépendent de l’Union européenne, font face à des exigences environnementales croissantes portant sur l’eau, les matières recyclées, l’empreinte carbone et la traçabilité. Selon le professeur Guemouria, elles modifieront les conditions d’accès au marché européen dans les cinq à dix prochaines années. Leur effet sur la compétitivité différera selon les secteurs et selon la capacité des entreprises à les anticiper.
Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF, ou CBAM) constitue une première contrainte. Entré dans sa phase opérationnelle et financière le 1er janvier 2026, il concerne d’abord l’acier, l’aluminium, le ciment, les engrais azotés, l’hydrogène et l’électricité. Près de 65 % des exportations marocaines étant destinées à l’Union européenne, le professeur juge son impact potentiellement majeur pour les industriels de ces secteurs. Selon le professeur Guemouria, le mécanisme impose aux exportateurs de déclarer les émissions incorporées dans leurs produits et de payer une taxe équivalente au prix européen du carbone. Il précise que l’Union européenne envisage ensuite d’étendre son champ à d’autres produits, aux émissions indirectes et aux produits en aval. L’empreinte carbone devient ainsi, dans son analyse, un facteur direct de coût et de compétitivité ; décarboner la production relève désormais d’une nécessité économique.
Le passeport numérique européen des produits est la deuxième évolution réglementaire examinée. Prévu par le règlement ESPR sur l’écoconception des produits durables, entré en vigueur en juillet 2024, il concernerait d’abord le textile, avec des règles spécifiques attendues en 2027 et une application généralisée en 2028-2029 selon les échéances indiquées par le professeur. Chaque produit textile exporté vers l’Europe devrait disposer d’une identité numérique accessible par QR code. Celle-ci renseignerait les matières premières, la proportion de fibres recyclées, les substances chimiques présentes, le pays de fabrication, l’empreinte carbone et la consommation d’eau sur l’ensemble de la production. Les industriels marocains auraient donc besoin de systèmes de traçabilité complets et fiables et de données environnementales détaillées, intégrées à des outils numériques vérifiables. La plupart des entreprises, surtout des PME, n’en disposent pas encore.
La directive européenne sur la publication d’informations en matière de durabilité par les entreprises (CSRD) constitue un autre sujet de préoccupation. Le professeur Guemouria indique qu’elle oblige les entreprises importatrices à rendre compte de l’impact de leurs chaînes d’approvisionnement sur les ressources hydriques locales. Dans les échanges Maroc-UE, les importateurs européens devraient ainsi, selon son analyse, évaluer et déclarer les effets de la production de textiles, de denrées alimentaires, d’engrais et d’hydrogène vert sur les ressources en eau du Maroc. Cette obligation exercerait une pression indirecte sur les fournisseurs marocains : leurs clients leur demanderaient des données sur l’empreinte hydrique des produits, avec un risque de perte de parts de marché s’ils ne peuvent les fournir.
Les matières recyclées représentent également un enjeu d’accès au marché. Selon le professeur, la stratégie européenne pour les textiles durables prévoit des objectifs contraignants d’incorporation de fibres recyclées dans les produits mis sur le marché de l’Union. Les industriels marocains devraient démontrer la part recyclée de leurs produits et pouvoir retracer leur approvisionnement. Les chaînes pilotes étudiées par l’IFC montrent, indique-t-il, qu’il est possible de produire au Maroc des tissus contenant des matières recyclées et répondant aux normes de qualité commerciale. Des lacunes demeurent toutefois dans la réglementation, les infrastructures, l’engagement des marques et le financement avant un passage à grande échelle.
L’eau devient, elle aussi, un critère d’achat. Le professeur Guemouria chiffre l’empreinte hydrique combinée, bleue et grise, du polyester entre 50 000 et 70 000 litres par kilogramme sur l’ensemble de son cycle de vie. La consommation peut atteindre 10 000 litres pour un jean et 2 500 litres pour un tee-shirt. Sous la pression des consommateurs et des régulateurs, les acheteurs européens tiennent de plus en plus compte de cette empreinte dans le choix de leurs fournisseurs. Les industriels marocains qui ne pourront ni la documenter ni la réduire risquent, selon lui, d’être exclus des appels d’offres des grandes marques.
Un avantage compétitif conditionné
« Les opportunités stratégiques sont néanmoins réelles », note le professeur Guemouria, soulignant le potentiel solaire et éolien du Maroc pour alimenter des procédés industriels bas carbone, sa situation aux portes de l’Europe et les qualifications disponibles dans le textile et l’automobile. Certains acteurs voient également dans le MACF une occasion de valoriser le label « Made in Morocco » et d’accélérer la modernisation industrielle. Quatre conditions doivent toutefois être réunies.
La première est une accélération de la décarbonation. Le professeur évoque le passage de la part des énergies renouvelables dans le mix électrique marocain de 45 % en 2025 à 96 % en 2050, avec un objectif intermédiaire de 52 % en 2030. La mise à disposition de 5 GW d’électricité verte pour l’industrie d’ici 2030 est, selon lui, indispensable à la compétitivité carbone des exportations.
La deuxième condition est une infrastructure nationale de traçabilité compatible avec les normes européennes : registres numériques des matières premières, certificats d’origine et déclarations environnementales permettraient aux entreprises de répondre aux exigences du passeport numérique et de la CSRD.
La troisième est un accompagnement massif des PME. Sans soutien technique et financier adapté, une partie importante du tissu industriel pourrait ne pas parvenir à suivre ces évolutions, creusant la fracture entre grands groupes exportateurs et sous-traitants.
La quatrième tient à une diplomatie économique active. Le professeur Guemouria cite à ce niveau la négociation d’équivalences réglementaires avec l’Union européenne, la reconnaissance mutuelle des certifications et la coopération sur les méthodes de calcul des empreintes carbone et hydrique. Ces démarches visent à éviter que les exigences européennes ne deviennent des barrières non tarifaires discriminatoires.
« Les exigences relatives à l’eau, aux matières recyclées, au carbone et à la traçabilité pèseront fortement sur la compétitivité des exportateurs marocains, notamment dans le textile, la chimie, l’automobile et l’agroalimentaire. Le MACF et le passeport numérique seraient les instruments les plus contraignants à court et moyen terme. Leur place dans les chaînes de valeur européennes au cours de la prochaine décennie dépendra de leur capacité à anticiper ces changements, à investir dans la décarbonation, la circularité et la traçabilité, et à mutualiser les coûts et les infrastructures », conclut le professeur.
Entretien avec le Professeur Ayoub Guemouria, Maître de Conférences à l'École Hassania des Travaux Publics (EHTP). Docteur et Ingénieur d'Etat en Gestion de l’Eau, Génie Civil et Modélisation Environnementale. Titulaire de Diplômes Supérieurs en Économie et en Droit.
Le Matin : La disponibilité de l’eau est-elle devenue aujourd’hui un critère concret de décision pour l’implantation ou l’extension d’une usine au Maroc, au même titre que l’énergie, le foncier et la logistique ?
Ayoub Guemouria :
Le Maroc développe le dessalement et la réutilisation des eaux usées. Pour l’industrie, quel modèle paraît le plus réaliste : des installations propres aux grands groupes ou des infrastructures mutualisées à l’échelle des zones industrielles ?
Pour l’industrie marocaine, l’enjeu n’est pas d’opposer systématiquement les installations dédiées aux infrastructures mutualisées, mais de déterminer dans quelles conditions chacune de ces configurations est économiquement, techniquement et stratégiquement pertinente. Dans cette perspective, le modèle le plus réaliste pour le Maroc repose sur une architecture hybride, combinant des infrastructures propres pour les grands groupes industriels et des infrastructures mutualisées à l’échelle des zones industrielles pour la majorité du tissu productif. Le modèle des installations propres présente des avantages importants pour les grands groupes dont les besoins en eau sont élevés, continus et fortement dépendants des exigences spécifiques des procédés industriels. Le cas du Groupe OCP illustre clairement cette approche, avec le développement d’infrastructures dédiées de dessalement, de traitement et de réutilisation des eaux usées. Ce modèle permet de maîtriser directement la qualité, les volumes et la continuité de l’approvisionnement, tout en facilitant l’intégration des ressources en eau non conventionnelles aux processus industriels. Il reste cependant difficilement transposable aux petites et moyennes entreprises, compte tenu des investissements élevés, de la complexité technique et des compétences spécialisées nécessaires à la conception et à l’exploitation de telles installations. À l’inverse, la mutualisation des infrastructures à l’échelle des zones industrielles apparaît particulièrement pertinente pour le tissu industriel marocain. Elle permet de répartir les investissements et les risques entre plusieurs utilisateurs, de bénéficier d’économies d’échelle et de professionnaliser la gestion des ressources hydriques. Les projets de dessalement destinés à sécuriser simultanément les besoins urbains et industriels dans les territoires de Safi et d’El Jadida illustrent cette logique. La mutualisation permet ainsi de transformer une infrastructure lourde et coûteuse en un service partagé, accessible à plusieurs catégories d’usagers, tout en favorisant l’intégration des énergies renouvelables et l’optimisation des coûts d’exploitation. Cette logique peut également être étendue à la réutilisation des eaux usées traitées. Dans plusieurs territoires industriels, notamment dans la région de Béni Mellal-Khénifra, le développement de projets de réutilisation à des fins industrielles ouvre la voie à une diversification des ressources et à une réduction de la pression exercée sur les ressources conventionnelles. L’intérêt est double : sécuriser l’approvisionnement industriel tout en donnant une valeur économique à une ressource qui était auparavant considérée essentiellement comme un effluent. Cependant, la question de l’eau industrielle ne peut plus être dissociée de celle de la maîtrise technologique et du capital humain. C’est précisément dans cette perspective que l’inauguration, en mai 2026, du Joint Center of Excellence in Clean Hydrogen à l’École Hassania des Travaux Publics (EHTP), en partenariat avec Jiangsu Guofu Hydrogen Energy Equipment, revêt une portée particulière. Au-delà des grands investissements industriels, cette initiative illustre l’émergence d’un écosystème fondé sur la recherche appliquée, l’expérimentation, le développement technologique et la formation de compétences dans le domaine de l’hydrogène propre. Cette évolution traduit un changement de paradigme : la compétitivité industrielle ne dépend plus uniquement de la disponibilité des ressources naturelles ou de la capacité à construire des infrastructures, mais également de la maîtrise des technologies qui permettent de les valoriser efficacement. Dessalement, traitement et réutilisation des eaux usées, électrolyse, stockage de l’hydrogène, piles à combustible ou encore carburants de synthèse mobilisent des compétences scientifiques et technologiques qui deviennent progressivement des facteurs de souveraineté et de compétitivité. Ainsi, pour le Maroc, l’enjeu n’est pas de choisir entre installations propres et infrastructures mutualisées, mais de construire une architecture industrielle différenciée. Les très grands groupes peuvent continuer à développer des infrastructures dédiées lorsque leurs besoins spécifiques et leurs impératifs stratégiques le justifient, tandis que les infrastructures mutualisées peuvent constituer la solution la plus accessible et efficiente pour les PME et les autres industriels regroupés au sein des zones industrielles. En définitive, le modèle le plus réaliste est un modèle hybride, fondé simultanément sur la mutualisation des infrastructures, la sécurisation des approvisionnements, la valorisation des ressources non conventionnelles et la maîtrise des technologies. La véritable souveraineté industrielle réside ainsi moins dans la possession isolée d’infrastructures que dans la capacité collective à concevoir, exploiter, innover et maîtriser les technologies critiques nécessaires à la sécurité hydrique et énergétique du pays.
Au-delà du bénéfice environnemental, peut-on aujourd’hui mesurer un véritable retour économique lorsqu’une entreprise marocaine investit dans la réduction de sa consommation d’eau, le recyclage de ses matières ou la valorisation de ses déchets ?
La question du retour économique est centrale. La question en fait qu’il faut se poser est de savoir est-ce qu’au-delà du bénéfice environnemental indiscutable, peut-on mesurer un véritable retour sur investissement lorsque les entreprises marocaines investissent dans la réduction de leur consommation d'eau, le recyclage de leurs matières ou la valorisation de leurs déchets ? La réponse est affirmative, et les données les plus récentes permettent de quantifier ces retours avec une précision croissante. Dans le secteur textile, les gains sont spectaculaires et documentés. Une analyse du cycle de vie réalisée par la Société Financière Internationale a établi que l'utilisation de matériaux recyclés peut réduire les émissions de carbone d'environ 18 % et la consommation d'eau de plus de 60 % par rapport aux procédés de production conventionnels. Plus précisément, avec seulement 20 % de contenu recyclé dans le coton, l'impact climatique diminue de 18 % et la consommation d'eau de 61 %. Ces gains environnementaux se traduisent directement en avantages économiques : réduction des coûts d'approvisionnement en eau, diminution des redevances de traitement des effluents, et accès privilégié aux marchés européens qui valorisent de plus en plus les produits durables. Le potentiel économique global de la circularité textile est considérable. Selon le Diagnostic du Secteur Privé de la Banque mondiale (CPSD 2.0), la mise à l'échelle de la circularité dans le secteur textile marocain pourrait attirer 1,9 milliard de dollars d'investissements privés supplémentaires et générer plus de 30 000 emplois. Le secteur textile et habillement marocain emploie actuellement 246 000 personnes et génère 67,8 milliards de dirhams (environ 7,4 milliards de dollars) de revenus, avec 93 % des exportations destinées à l'Union européenne. La circularité n'est donc pas un simple coût supplémentaire : c'est un investissement rentable qui renforce la compétitivité à l'export. Dans le secteur des phosphates, le modèle d'OCP démontre la viabilité économique de l'intégration circulaire. La création d'OCP Green Water en 2022 et les investissements massifs dans le dessalement et le traitement des eaux usées ont permis au groupe d'atteindre l'autonomie hydrique industrielle tout en optimisant ses coûts. Le coût actualisé de l'eau dessalée pour l'industrie des engrais a été estimé à 0,70 USD/m³ avec un TRI de 23,9 %, ce qui démontre la rentabilité économique de ces investissements à grande échelle. À l'échelle de la ville de Casablanca, l'eau dessalée sera fournie à 4,5 DH/m³, un coût compétitif qui permet d'envisager sereinement l'approvisionnement des zones industrielles. La réutilisation des eaux usées présente également un retour économique positif. En 2024, le Maroc a réutilisé 52,6 millions de m³ d'eaux usées épurées, dont environ 20,5 millions de m³ destinés à l'arrosage des golfs. Le secteur industriel affiche des résultats prometteurs, approchant l'objectif annuel de 15 millions de m³. Pour une entreprise industrielle, la substitution d'eau conventionnelle par de l'eau usée traitée permet de réduire significativement la facture hydrique, tout en contribuant à la préservation de la ressource. Le coût de traitement des eaux usées est généralement inférieur au coût de l'eau dessalée, ce qui renforce l'attractivité de cette solution pour les zones industrielles situées à proximité des stations d'épuration. Le recyclage des déchets industriels constitue une autre source de valeur économique. Le Maroc produit annuellement environ 8,2 millions de tonnes de déchets municipaux, un chiffre qui pourrait atteindre 11,5 millions de tonnes d'ici 2030. La valorisation de ces flux représente un potentiel économique majeur : le groupe indien Samta Metals & Alloys a lancé en mai 2025 la construction d'un complexe industriel de recyclage de cuivre et d'alliages d'aluminium à Kénitra, dans la zone franche Atlantic Free Zone, avec un investissement total de 70 millions de dollars sur 36 600 mètres carrés. Ce type de projet illustre comment la valorisation des déchets peut créer de la valeur industrielle locale, réduire la dépendance aux importations de matières premières et générer des emplois. Cependant, la mesure du retour sur investissement reste entravée par plusieurs facteurs : L'absence de comptabilité analytique environnementale dans de nombreuses entreprises, qui ne permettent pas de suivre finement les coûts et bénéfices liés à l'eau et aux déchets, la volatilité des prix des matières premières recyclées, qui rend les modèles économiques plus incertains, le coût initial des investissements, qui reste élevé pour les PME, même si des mécanismes de financement vert émergent.
