Hiba Chaker
24 Mai 2026
À 16:45
Deux millions trente mille. C'est le nombre d'
unités de production informelle (UPI) que compte aujourd'hui le
Maroc, selon les dernières données du
Haut-Commissariat au Plan (HCP), reprises dans le document. En l'espace de seize ans, leur effectif a bondi de plus de 30%, passant de 1,55 million en 2007 à 1,68 million en 2014, puis à 2,03 millions en 2023. Sur la même période, leur contribution au Produit intérieur brut est passée de 14 à 32,5% en 2025. Une dynamique d'expansion qui contraste avec l'ambition affichée d'une économie nationale plus productive, mieux intégrée aux chaînes de valeur mondiales et créatrice d'emplois durables.
Le constat dressé par
Youssef Guerraoui Filali est posé d'emblée :
l'informel est devenu «un élément structurel de
l'économie marocaine». Il emploie environ 77% de la
population active non couverte par les régimes contributifs de la
CNSS et de la
CNOPS. Comparativement, la Tunisie plafonne à 50% et l'Égypte à 70%, selon les données croisées de
The Global Economy et de l'
Organisation internationale du travail citées dans le policy paper. Le
Maroc demeure ainsi en tête de sa zone régionale sur cet indicateur, avec toutes les implications économiques et sociales que cela suppose.
Une cartographie urbaine, masculine et commerciale
L'enquête du HCP, mobilisée par l'auteur, dessine un portrait précis de l'écosystème informel marocain. Le phénomène est avant tout urbain : 77% des UPI se concentrent en ville, contre 23% en milieu rural. Trois régions polarisent l'essentiel de l'activité : Casablanca-Settat (23%), Rabat-Salé-Kénitra (14%) et Marrakech-Safi (13%). Le commerce reste le secteur le plus exposé, captant 48% des unités en milieu urbain et 44% en milieu rural. La domination masculine y est écrasante : les hommes représentent plus de 91% des opérateurs, contre 9% de femmes, un déséquilibre qui, selon le vice-président du CSEPP, témoigne de «la vulnérabilité de la femme dans l'emploi informel».
L'exercice de l'activité, lui, s'opère le plus souvent hors de tout local professionnel. Plus de 27% des actifs informels travaillent au domicile de leurs clients, 26% utilisent un objet mobile : voiture, charrette, moto... et seuls 14% disposent d'un emplacement fixe sur un marché public ou une «kissaria». Le caractère individuel domine : plus de 85% des unités fonctionnent sans salarié, dans une logique de subsistance qui irrigue les quartiers populaires comme les périphéries des grandes agglomérations.
Le coût caché d'une économie parallèle
Derrière les chiffres, le policy paper documente un
coût économique et social qui pèse sur l'ensemble du tissu national. La
concurrence exercée par
l'informel sur les
entreprises formelles se traduit, dans certains segments, par des prix inférieurs de 45%. La pression fiscale, qui a atteint 24% du
PIB en 2025 contre 20% en moyenne dans les pays en développement, demeure pour
Youssef Guerraoui Filali l'un des principaux obstacles à la formalisation. Une charge inégalement répartie, qui repose largement sur le secteur en règle et entretient un cercle d'asymétries.
L'accès au
financement bancaire constitue un second verrou, identifié par l'auteur comme un facteur de blocage récurrent pour les
indépendants, les
artisans et les
très petites entreprises. À cela s'ajoute la fragilité du tissu productif lui-même : les
UPI, peu intégrées aux chaînes de valeur, restent exposées aux chocs économiques, aux aléas climatiques et aux turbulences géopolitiques. Pour les travailleurs eux-mêmes, l'informel rime avec faibles salaires, conditions de travail dégradées, absence de protection sociale et de perspectives d'évolution. Le tableau comporte pourtant sa part d'ambivalence : 75% des chefs d'UPI considèrent que leur activité présente des avantages, en premier lieu la flexibilité des horaires (42,5%) et le sentiment d'indépendance (18%), selon les données du
Conseil économique, social et environnemental reprises dans le document.
Au passage à la troisième génération, de nombreuses entreprises familiales se retrouvent face à un défi décisif : se transmettre sans se diviser. Derrière leur solidité apparente, les tensions liées à la gouvernance, au manque de formalisation et à une relève parfois hésitante révèlent des fragilités profondes. Ceci alors qu’une nouvelle génération, mieux formée, plus ouverte et tournée vers l’international, veut réinventer les règles du jeu. Entre héritage immatériel, structuration des pratiques et ambitions de croissance, ces entreprises sont à la croisée des chemins. À travers la rencontre organisée par SFM Conseil, ce dossier revient sur ces enjeux et en décrypte les ressorts, en apportant des clés de compréhension et des pistes concrètes pour accompagner la transformation des entreprises familiales marocaines telle qu’elles sont présentées par Guillaume Lavigne, expert en vision stratégique.
Une stratégie «Formalisation 2035» en six chantiers
Pour inverser la tendance, le vice-président du CSEPP propose une feuille de route articulée autour de six axes. Premier chantier : la structuration des petites unités, à travers la création de zones d'activité économique dédiées, offrant locaux aménagés, loyers adaptés et logistique mutualisée. Deuxième axe, la promotion de l'entrepreneuriat : Youssef Guerraoui Filali plaide pour un relèvement des plafonds de chiffre d'affaires du statut d'auto-entrepreneur et, surtout, pour la suppression du plafond de 80.000 dirhams par client, qu'il identifie comme un frein majeur à la relance de ce dispositif.
Le troisième chantier porte sur l'équité fiscale. L'auteur juge «incohérent» que les entreprises dégageant un bénéfice compris entre un et cent millions de dirhams soient soumises au même taux d'impôt sur les sociétés de 20%. Une catégorisation par taille s'impose, plaide-t-il, de même qu'un alignement du taux d'impôt sur le revenu sur les 20% accordés aux sociétés sous statut Casablanca Finance City, contre 37% aujourd'hui pour les salariés des PME. Suivent l'orientation des commandes publiques vers les UPI via des boutiques digitales, le renforcement de la traçabilité des transactions par la facturation électronique, et la protection des droits des travailleurs informels par le biais de contrats d'emploi simplifiés et de contrôles CNSS ciblés.
Le chantier de la généralisation de la protection sociale, engagé sous l'Impulsion Royale, constitue à cet égard un levier décisif. Il marque, selon Youssef Guerraoui Filali, «un tournant significatif» dans le rôle de l'État social marocain, à condition que la qualité des services publics suive. C'est bien là, en définitive, que se joue l'attractivité du formel : dans la capacité du Royaume à offrir, en contrepartie de la contribution fiscale et sociale, une couverture santé, des infrastructures et des perspectives d'évolution à la hauteur des attentes.
L'objectif fixé par le policy paper est clair : ramener le poids de l'informel de 32,5 à 20% du PIB à l'horizon 2035, en ligne avec les standards de l'OCDE. Un saut de douze points en dix ans qui suppose, pour l'auteur, un alignement inédit entre politique fiscale, stratégie industrielle, protection sociale et accompagnement entrepreneurial. Reste à savoir si les arbitrages budgétaires et les chantiers de réforme déjà engagés permettront de tenir le cap. La réponse se construira, vraisemblablement, dans les prochaines lois de Finances.