Économie

La souveraineté alimentaire passe par un recentrage sur l’agriculteur et les territoires (Expert)

Dans cet entretien, l’expert en économie agricole, Soufiane Bouchakour, revient sur les profondes mutations que traverse l’agriculture marocaine, entre stress hydrique prolongé, déséquilibres des filières d’élevage et nécessité de repenser les politiques publiques. Il plaide pour une refonte en profondeur des mécanismes de soutien et de régulation afin de renforcer la résilience du secteur et garantir la souveraineté alimentaire.

23 Avril 2026 À 13:34

Le Matin : La sécheresse étant devenue chronique, que faut-il faire, à votre avis, pour adapter les politiques agricoles de sorte à concilier sécurité alimentaire, compétitivité à l’export et préservation des ressources ?

Soufiane Bouchakour :
La sécheresse n’est plus un épisode cyclique, elle est devenue un paramètre structurel de notre agriculture. La saison exceptionnellement pluvieuse que nous vivons — avec des barrages à 72,1% contre 36,6% il y a un an — ne doit pas nous faire oublier la séquence de sept années consécutives de stress hydrique qui l’a précédée. Le vrai piège serait de relâcher l’effort d’adaptation sous prétexte que l’eau est revenue.

Adapter nos politiques exige, à mon sens, trois ruptures :Premièrement, une hiérarchisation assumée de l’usage de l’eau. On ne peut plus continuer à traiter toutes les cultures sur un pied d’égalité. La priorité doit aller aux productions stratégiques pour la sécurité alimentaire — céréales, légumineuses, maraîchage de saison — avant les cultures d’exportation hydrovores. Exporter massivement de la pastèque, de l’avocat ou des agrumes depuis des zones en stress hydrique structurel revient à exporter de l’eau virtuelle que le pays n’a plus.



Deuxièmement, un basculement vers l’agriculture de conservation et l’agriculture pluviale améliorée. Semis direct, couverture des sols, variétés tolérantes à la sécheresse, irrigation de complément plutôt qu’irrigation intensive. Le Programme national d’irrigation de complément, qui vise 1 million d’hectares d’ici 2030, va dans le bon sens, à condition d’être effectivement déployé sur les bassins les plus vulnérables.

Troisièmement, une révision du zonage agricole. À chaque région, les cultures compatibles avec sa vocation agroclimatique réelle. Cela suppose d’accompagner financièrement les reconversions, plutôt que de continuer à subventionner indirectement, via les aides, des cultures inadaptées.

Concilier sécurité alimentaire, compétitivité export et préservation des ressources passe donc moins par un arbitrage manichéen que par un rééquilibrage : renforcer la souveraineté sur les produits de base, maintenir nos positions à l’export sur les filières à forte valeur ajoutée et peu consommatrices d’eau — olivier, câprier, figuier, plantes aromatiques et médicinales — et accélérer les ressources non conventionnelles. La feuille de route nationale vise 1,7 milliard de m³ par an d’eau dessalée d’ici 2030, avec le Projet de loi de finances 2026 qui consacre 1,7 MMDH au Fonds d’assainissement et de réutilisation des eaux usées. C’est un effort à maintenir et à amplifier.

Les aides aux filières, notamment animales, ont montré leurs limites face aux crises récentes. Faut-il repenser ces mécanismes pour les rendre plus ciblés, plus efficaces et plus adaptés aux aléas ?

Le constat est sévère. Malgré des dispositifs massifs — 437 millions de dirhams pour soutenir l’achat de 875.000 têtes d’ovins entre 2023 et 2024, une enveloppe de 12,8 MMDH pour la reconstitution du cheptel sur la période 2025-2026, suspension des droits de douane et de la TVA sur les importations de bétail, doublement du quota d’importation de bovins porté à 300.000 têtes — le cheptel national s’est érodé et les prix de la viande rouge sont passés en quelques mois d’une moyenne de 50 à 60 dirhams le kilo à plus de 120, voire 140 dirhams. C’est la démonstration que les mécanismes actuels souffrent de trois faiblesses majeures.

D’abord, ils sont conjoncturels là où le problème est structurel. Subventionner l’aliment de bétail importé pendant la sécheresse soulage l’éleveur sur le moment, mais n’améliore ni la productivité du cheptel, ni l’autonomie fourragère du pays, ni la résilience des parcours. Ces aides deviennent une perfusion qui coûte cher sans traiter la cause.

Ensuite, ils sont mal ciblés. Le petit éleveur du Moyen-Atlas ou du pré-Sahara n’a pas les mêmes besoins qu’un engraisseur industriel du Gharb. Or, les dispositifs horizontaux bénéficient mécaniquement plus aux grands opérateurs structurés, capables de monter les dossiers. Il faut segmenter les aides : soutien à la reconstitution du cheptel pour les petits et moyens éleveurs, avec obligation de préservation des femelles reproductrices ; soutien à la productivité et à la génétique pour les exploitations intermédiaires ; contrats-programmes assortis d’obligations de résultats pour les grands acteurs.

Enfin, ces aides manquent de traçabilité et de contreparties. Un système d’identification électronique du cheptel, couplé à un registre national des éleveurs, est indispensable — à la fois pour lutter contre l’abattage clandestin des femelles reproductrices, pour mieux cibler les aides, et pour mettre fin à la prolifération des intermédiaires spéculateurs qui captent une part disproportionnée de la valeur.

Face aux aléas, les aides doivent aussi devenir contracycliques : généralisation de l’assurance multirisque climatique — aujourd’hui à un million d’hectares pour les cultures, mais encore embryonnaire pour l’élevage —, fonds de stabilisation alimenté en années fastes et décaissé en années sèches, crédits de campagne à taux bonifiés activables automatiquement en cas de choc climatique. Le PLF 2026 introduit d’ailleurs une exonération temporaire de TVA sur les importations de bovins et camélidés vivants pour l’année 2026, ainsi qu’une extension de l’exonération TVA à l’ensemble des matières fertilisantes et supports de culture (loi 53-18). Ce sont des mesures utiles, à inscrire dans une logique de long terme plutôt que de réaction à la crise.

Comment mieux structurer les filières, de la production à la transformation, afin de créer plus de valeur localement et d’assurer une rémunération plus juste des agriculteurs ?

Le Maroc a longtemps raisonné en volumes produits ; il doit désormais raisonner en valeur captée sur le territoire. Aujourd’hui, l’essentiel de la marge se crée entre la ferme et l’étal — ou entre la ferme et le port d’exportation — et très peu revient au producteur primaire. Sur la viande rouge, les marges des intermédiaires ont grimpé de manière indécente, et la commercialisation du bétail reste largement anarchique. Le Salon international de l’agriculture, dont le thème de cette 18e édition est précisément «Durabilité de la production animale et souveraineté alimentaire», devrait permettre de remettre cette question au centre.

Structurer les filières suppose quatre leviers :
  • L’agrégation. Principe déjà inscrit dans le Plan Maroc Vert, mais appliqué de manière très inégale selon les filières. L’agrégation fonctionne bien en lait et en betterave ; elle peine en viandes rouges et en céréales. Il faut rendre les contrats d’agrégation plus équilibrés, avec des prix de référence indexés et des mécanismes réels de partage du risque.
  • La transformation locale. Nous exportons trop de matières premières brutes et réimportons des produits transformés. Une tomate transformée au Maroc, une olive mise en bouteille au Maroc, un lait transformé en produits à haute valeur ajoutée créent des emplois, des devises et une rente territoriale. Cela exige des infrastructures mutualisées — froid, abattage agréé, conditionnement, stockage — au niveau régional, et un accès facilité au financement pour les TPE/PME agroalimentaires.
  • La réforme des circuits de distribution, à commencer par les marchés de gros et les souks hebdomadaires. Leur modernisation, déjà inscrite dans Génération Green, doit être accélérée, avec une meilleure traçabilité, une réduction du nombre de niveaux d’intermédiation et le développement de plateformes logistiques régionales. C’est là que se décide, en grande partie, la rémunération réelle du producteur.
  • L’organisation professionnelle. Le renforcement des coopératives et groupements productifs, voulu au plus haut niveau, doit sortir d’une logique purement administrative pour devenir un véritable outil de négociation collective, d’accès au marché et de mutualisation des équipements.


La volatilité des prix semble s’inscrire dans la durée. Que faut-il faire pour stabiliser les marchés, notamment pour des produits sensibles ?

La volatilité que nous connaissons n’est pas conjoncturelle. Elle combine sécheresse, flambée historique des prix mondiaux, coûts d’intrants élevés et demande intérieure soutenue. La stabilisation passera par un bouquet de dispositifs plutôt que par une solution miracle.

Je distinguerais quatre outils complémentaires.

-Des stocks stratégiques sur les produits sensibles. Blé tendre, bien sûr, mais aussi potentiellement sucre, lentilles, pois chiches, voire viande congelée. Gérés de façon transparente, avec des règles claires de déstockage. Le modèle de l’ONICL sur les céréales peut servir de référence pour d’autres filières.

-Des mécanismes de lissage tarifaire plutôt que du plafonnement brutal. Le plafonnement direct, qui revient régulièrement dans le débat au titre de l’article 4 de la loi 104-12 sur la liberté des prix et de la concurrence, est d’usage délicat. Mal calibré, il décourage la production locale et alimente les circuits informels. Mieux vaut combiner modulation des droits de douane, TVA variable selon des seuils de prix et soutien ciblé au pouvoir d’achat des ménages modestes — qui bénéficient déjà, depuis le 1er janvier 2026, d’une exonération de TVA sur les pâtes alimentaires courtes.

-L’assurance climatique généralisée et des contrats à terme pour sécuriser les revenus des producteurs. L’assurance multirisque couvre aujourd’hui un million d’hectares ; elle doit devenir la norme, avec une prime largement prise en charge par l’État pour les petits exploitants.

-La lutte contre la spéculation et la concentration de marché. C’est sans doute le plus important. La transparence sur la formation des prix, du champ au consommateur, est aujourd’hui insuffisante. La création d’un Observatoire des prix et des marges doté de moyens réels d’enquête serait un signal fort. Sans cela, chaque choc externe sera amplifié par les rentes d’intermédiation.

Aujourd’hui, le secteur agricole doit prendre en considération la transition climatique et technologique. Comment moderniser l’agriculture sans accentuer les écarts entre exploitations modernes et agriculture traditionnelle ?

C’est la question la plus délicate, car la modernisation agricole a, jusqu’ici, accentué la dualité plutôt que de la résorber. Le Plan Maroc Vert a permis l’émergence d’une agriculture d’entreprise performante à l’export, mais le taux de couverture des besoins alimentaires nationaux reste de 50 à 65% pour les céréales et de 38 à 47% pour le sucre. Et les chiffres du HCP sont implacables : en 2025, le secteur «Agriculture, forêt et pêche» a perdu 41.000 postes, après en avoir perdu 137.000 en 2024 et 157.000 en 2023. Au deuxième trimestre 2025, à lui seul, ce sont 108.000 emplois qui ont disparu. La modernisation ne peut plus se faire au prix de cet effritement du monde rural.

Pour que la transition climatique et technologique soit inclusive, il faut renoncer à l’idée d’une modernisation uniforme. Il n’y aura pas un modèle unique, mais une pluralité de modèles adaptés à chaque territoire et à chaque profil d’exploitation. Cela suppose plusieurs engagements concrets.

Démocratiser l’accès aux technologies utiles. Goutte-à-goutte, capteurs d’humidité, prévisions météo hyperlocales, applications de conseil agricole en darija et en tamazight, bulletins d’alerte sécheresse. L’Observatoire de la sécheresse et le Pôle digital de l’agriculture doivent produire une information actionnable jusqu’au petit fellah, pas seulement auprès des grands opérateurs.

Renforcer massivement le conseil agricole et la formation. Sans encadrement technique de proximité, les technologies restent lettre morte. L’ONCA et les chambres d’agriculture doivent voir leurs moyens humains augmentés de manière significative. C’est la condition pour que la transition agroécologique — meilleure irrigation, meilleure fertilisation, énergies renouvelables — soit réellement appropriée par les agriculteurs eux-mêmes.

Sécuriser le foncier et l’accès au financement pour les petits exploitants. L’immatriculation, le regroupement parcellaire et les garanties adaptées — nantissement sur récolte, microcrédit agricole, produits de finance participative — conditionnent toute modernisation. Un agriculteur qui ne sait pas s’il sera sur sa terre dans trois ans n’investira pas.

Valoriser les savoir-faire traditionnels. Oasis, terrasses, races locales, variétés paysannes : ces systèmes sont eux-mêmes des réponses au changement climatique, validées par des siècles d’adaptation. Les labels de qualité — IGP, AOP — et l’agroécologie offrent des créneaux de marché rémunérateurs pour les petites exploitations qui ne peuvent concourir sur les volumes.

Conditionner les aides publiques à des critères d’inclusion et de durabilité. L’éligibilité au Fonds de développement agricole — doté de 4,2 MMDH dans le PLF 2026 — devrait intégrer systématiquement des seuils de performance hydrique et environnementale, ainsi que des modalités préférentielles pour les petites exploitations et les coopératives.

La modernisation sans fracture, c’est avant tout une question de volonté politique. Accepter que la performance d’une politique agricole ne se mesure pas seulement au PIB agricole ou aux exportations, mais à la capacité du secteur à faire vivre dignement ceux qui y travaillent, à nourrir le pays et à préserver les ressources pour les générations futures. Le bilan à mi-parcours de Génération Green, confié au consortium BCG-NOVEC-Agro-concept et dont la livraison est attendue en 2027, sera à cet égard un moment de vérité : il devra dire, sans complaisance, ce qui a marché, ce qui n’a pas marché, et proposer une trajectoire renouvelée pour la seconde moitié de la stratégie.
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