Brahim Mokhliss
05 Mai 2026
À 16:55
Marrakech a accueilli, mardi 5 mai 2026, l’ouverture d’un rendez-vous appelé à marquer un tournant dans l’histoire récente du café africain.
Le Forum régional, étalé sur deux journées de travaux, a placé au cœur de ses échanges un mot d’ordre programmatique : «Construire des chaînes de valeur du café compétitives et inclusives en Afrique : vers un programme régional d’investissement utilisant
l’African Coffee Hub à Tanger Med comme principal levier».
Pays bénéficiaires :
Cameroun, Côte d’Ivoire, Guinée, Sierra Leone, Togo et Ouganda et des pays invités non membres, en l’occurrence Madagascar, ont nourri une réflexion structurée autour d’une ambition assumée : libérer le potentiel du café africain et conduire les petites exploitations vers les marchés internationaux par la voie de l’intégration commerciale. La cérémonie d’ouverture a réuni les chefs de délégation, les représentants du Groupe de la Banque islamique de développement (BID) et les partenaires marocains, parmi lesquels OCP Africa, African Coffee Hub, l’Organisation islamique pour la sécurité alimentaire (IOFS) et le Centre islamique pour le développement du commerce (ICDT).
Tanger Med, point de bascule d’une nouvelle géographie du café
L’architecture promue par les organisateurs rompt avec le modèle extractif qui a longtemps cantonné le continent au statut de fournisseur périphérique. Standardisation, blending, logistique internationale, distribution : autant de fonctions stratégiques de la chaîne de valeur qui se construisaient en dehors de l’Afrique et qu’il s’agit désormais d’internaliser. Le projet, porté conjointement par la BID, l’African Coffee Hub et l’OCI, ambitionne de repositionner le continent non plus comme pourvoyeur de matière première, mais comme acteur structurant de la valeur.
Dans ce dispositif, le Maroc occupe une place de choix. Tanger Med, doté d’une connectivité directe avec l’Europe et l’Amérique du Nord et d’une capacité logistique de premier plan, est appelé à devenir un hub d’agrégation des origines africaines, centre de standardisation et de mise à niveau qualitative et plateforme d’export à haute réactivité vers les marchés internationaux. African Coffee Hub, érigé en véhicule opérationnel central du programme, prendra en charge la consolidation des volumes, l’harmonisation des standards de qualité, l’intégration des mécanismes de traçabilité et la connexion directe avec les marchés finaux.
Pour la directrice générale d’African Coffee Hub, Sanae Benabdelkhalek, le moment est celui d’une bascule assumée. La responsable a souligné que l’ère de l’exportation de matières premières sans valeur ajoutée touchait à sa fin, et que l’Afrique, jamais pauvre, avait surtout été tenue à l’écart des centres de décision des chaînes mondiales. «Quand le prix du café monte dans le monde, le revenu de l’agriculteur en Afrique doit monter», a-t-elle martelé, en rappelant qu’à quelques heures de l’Espagne, à un jour de l’Europe et à cinq jours de l’Amérique, Tanger Med rapproche désormais le produit africain des standards internationaux les plus exigeants.
Un paradoxe que la BID refuse d’accepter comme une fatalité
Représentant le secrétaire général de l’OCI, le secrétaire général adjoint chargé des affaires économiques, Dr Ahmad Sengendo, a campé l’ampleur de l’enjeu. Le marché mondial du café était estimé à environ 245,2 milliards de dollars en 2024, avec des projections dépassant 380 milliards de dollars à l’horizon 2034 sous l’effet d’un taux de croissance annuel composé de 4,5%. Des pays comme l’Éthiopie et l’Ouganda figurent parmi les dix premiers producteurs mondiaux, et les exportations de café représentaient en 2023 respectivement 33,8, 22,6 et 3,4% des exportations totales de marchandises de l’Éthiopie, du Burundi et de l’Ouganda.
Le contraste avec la rémunération des producteurs n’en est que plus saisissant. La majorité du café africain est cultivée par de petits exploitants travaillant des parcelles d’environ 0,3 hectare. Selon les données présentées par le responsable de l’OCI, les producteurs ne perçoivent qu’entre 1 et 10% du prix final de vente au détail, le solde étant capté par les acteurs de la torréfaction, du marketing et de la distribution dans les pays importateurs. Sur une tasse vendue quatre dollars, le cultivateur n’en retire qu’environ quatre cents. Pis encore, le coût réel de production peut, sous l’effet de l’augmentation des intrants, atteindre jusqu’à 300% du revenu généré, contraignant les agriculteurs à recourir à d’autres sources de subsistance.
«Cette situation doit évoluer si nous voulons assurer une production durable», a prévenu Dr Sengendo, en plaidant pour des prix plus justes et plus stables. Le directeur du bureau régional de la BID à Rabat, Ahmed Ag Aboubacrine, est allé dans la même logique. Le Groupe de la BID et ses partenaires, a-t-il déclaré, refusent d’accepter comme une fatalité ce paradoxe d’un continent berceau du café qui n’en capte qu’une fraction marginale de la valeur générée. «Nous sommes là non pas pour extraire, mais pour construire avec vous», a-t-il affirmé en s’adressant aux opérateurs du secteur.
Trois piliers pour reprendre la main sur la valeur
Le directeur du bureau de la BID, Ahmed Ag Aboubacrine a inscrit le forum dans le sillage du nouveau Cadre stratégique décennal du Groupe, qui repose sur la vision d’un partenaire de développement de premier plan capable d’accompagner la transformation socio-économique des pays membres. Trois niveaux d’intervention en structurent l’action : le soutien aux infrastructures productives, au capital humain et à l’agriculture sur le plan national ; le renforcement de l’intégration régionale et de la facilitation du financement du commerce dans l’espace de l’OCI ; la promotion de la finance islamique et des partenariats mondiaux pour le développement socio-économique. Trois thèmes transversaux traversent cette feuille de route : le développement du secteur privé, le renforcement des capacités et la finance islamique.
L’engagement de la BID dans le programme régional café s’articule, en pratique, autour de trois piliers, a-t-il indiqué. L’expertise sectorielle d’abord, forgée à travers le développement de chaînes de valeur agricoles éprouvées telles que le riz, le manioc, le coton et les céréales. Le financement intégré ensuite, qui mobilise l’ensemble des entités du Groupe – ITFC, ICIEC, ICD – pour couvrir tous les segments de la chaîne, du soutien à la productivité au financement des campagnes d’exportation, jusqu’aux solutions d’assurance. La microfinance et l’inclusion enfin, calibrées au profit des coopératives agricoles et des PME de la filière trop souvent exclues du système financier conventionnel faute de garanties.
À ces leviers s’ajoutent des atouts contextuels décisifs : la volonté politique des États producteurs, la disponibilité des infrastructures logistiques de Tanger Med pour le stockage et l’exportation, et le cadre réglementaire de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), qui facilite les échanges intra-africains. Dans une lettre adressée aux organisateurs, le ministre marocain de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour, empêché en raison d’engagements de dernière minute, a salué «cette initiative structurante» qui s’inscrit, selon lui, dans la dynamique de renforcement de l’intégration régionale et de développement des filières agro-industrielles sur le continent.
Du sol à la tasse, l’inclusion comme boussole
Lors de ce Forum, le partenariat noué avec les opérateurs marocains a été présenté comme un marqueur fort du dispositif. OCP Africa, dont la PDG, Hajar Alafifi, a participé aux travaux, intervient en amont sur la santé des sols et le renforcement des capacités agronomiques, condition première de la qualité du café. African Coffee Hub assure, en aval, l’achat direct auprès des coopératives et des producteurs, la traçabilité, le conditionnement et la mise en marché. «Vous êtes les maîtres d’ouvrage de cette initiative. Pas les bénéficiaires passifs. Vous en êtes les architectes souverains», a lancé M. Ag Aboubacrine aux ministres des pays producteurs, érigeant la BID en «entrepreneur de confiance» de l’ouvrage à bâtir.
La dimension sociale du programme a été solennellement réaffirmée. Les femmes, qui représentent souvent plus de 60% de la main-d’œuvre dans les exploitations, et les jeunes ruraux ont été désignés comme bénéficiaires prioritaires. Pour le directeur du département des projets de l’IOFS, Dr Ismaïl Abdelhamid, l’African Coffee Hub (ACH) constitue «une plateforme prometteuse» à même d’accélérer la coopération régionale, d’améliorer l’accès aux marchés et de soutenir la création de valeur ajoutée. L’organisation a réitéré sa volonté de bâtir avec ACH un partenariat stratégique durable au service de la transformation du secteur.
Au-delà de la transformation matérielle qu’il appelle de ses vœux, le programme régional revendique une ambition épistémique : maîtriser et changer le narratif sur le développement économique et social en Afrique. À l’issue des deux journées de Marrakech, l’équation est clairement posée. De l’amélioration de la productivité à la maîtrise de la valeur, du grain brut à la tasse certifiée, le café africain entend désormais se conjuguer à la première personne.