Supply Chain Finance : le Maroc enclenche une transformation stratégique pour libérer le financement des PME
En lançant sa stratégie nationale de Supply Chain Finance (SCF), le Maroc entend s’attaquer à l’un des principaux freins à la croissance de son tissu productif : l’accès au financement du besoin en fonds de roulement. Portée par Bank Al-Maghrib et le ministère de l’Économie et des Finances, avec l’appui de l’IFC, cette feuille de route vise à structurer un marché encore embryonnaire mais à fort potentiel, estimé à plus de 80 milliards de dirhams.
S.Ba.
22 Avril 2026
À 15:30
Le Maroc ouvre un nouveau front dans la bataille pour la compétitivité de son économie. En lançant officiellement sa stratégie nationale de Supply Chain Finance (SCF), le Royaume s’attaque à un nœud critique de son tissu productif : le financement du besoin en fonds de roulement, talon d’Achille des TPME. Car derrière les chiffres se dessine une réalité structurelle. Les très petites, petites et moyennes entreprises représentent 99,5% des entreprises et plus de 70% de l’emploi formel, mais leur contribution au PIB reste limitée à 36,3% et à seulement 20,1% des exportations . En cause : des délais de paiement prolongés, une trésorerie fragile et un accès encore contraint aux financements. C’est précisément là que la Supply Chain Finance entend intervenir. En s’appuyant sur les relations commerciales entre donneurs d’ordre, fournisseurs et institutions financières, ce mécanisme permet de mobiliser des financements à différentes étapes du cycle économique — avant, pendant et après la transaction.
Affacturage, affacturage inversé, financement des bons de commande, des stocks ou des distributeurs : autant d’outils destinés à fluidifier les flux financiers et à sécuriser les chaînes de valeur .
Dans son allocution, à l’occasion de la présentation officielle de la stratégie, le Directeur général de Bank Al-Maghrib, Abderrahim Bouazza, insiste sur cette dimension systémique : la SCF « contribue à instaurer la confiance entre les acteurs, à améliorer l’évaluation du risque et à optimiser la gestion de la trésorerie des entreprises » . Un levier qui dépasse la simple logique de financement pour toucher aux pratiques mêmes des relations commerciales.
Le diagnostic posé est sans appel. Le marché potentiel de la SCF au Maroc est estimé à plus de 80 milliards de dirhams, alors que les encours effectifs ne dépassaient qu’environ 6 milliards, soit moins de 10% de ce potentiel. Cette sous-exploitation tranche avec la dynamique internationale. Dans plusieurs pays européens, l’affacturage représente jusqu’à 11% du PIB, contre à peine 2 à 3% au Maroc . Un écart qui illustre l’ampleur du retard, mais aussi les marges de progression. Pour la Société financière internationale (IFC), partenaire technique du projet, ce potentiel inexploité constitue une opportunité stratégique. « La SCF permet d’offrir aux PME un financement plus rapide, moins coûteux et mieux adapté, tout en sécurisant les chaînes d’approvisionnement des grandes entreprises », souligne-t-elle.
A noter que le lancement de cette stratégie intervient dans un contexte international particulièrement instable. Tensions géopolitiques, perturbations logistiques, hausse des coûts de transport, recomposition des chaînes d’approvisionnement : autant de facteurs qui fragilisent les entreprises et renforcent le besoin de solutions financières flexibles. Dans ce nouvel environnement, la SCF apparaît comme un outil de résilience. Elle permet de sécuriser les flux commerciaux, de limiter les risques de rupture et de renforcer l’intégration locale des chaînes de valeur. « Face à ces incertitudes, les entreprises ont besoin de solutions capables de garantir la continuité des approvisionnements et d’offrir une capacité d’adaptation rapide », rappelle l’IFC dans son discours.
Une architecture progressive et pragmatique
La stratégie marocaine repose sur une approche graduelle, structurée autour de trois piliers complémentaires.
Le premier vise à consolider l’existant, en généralisant des instruments comme l’affacturage et l’affacturage inversé. Le second entend élargir l’offre à de nouveaux produits, notamment le financement des bons de commande, des stocks ou des distributeurs. Le troisième, plus ambitieux, prévoit l’extension aux transactions internationales et à la finance participative.
Cette montée en puissance progressive doit permettre d’adapter les instruments aux besoins réels des entreprises, tout en tenant compte des contraintes réglementaires et opérationnelles.
Le diagnostic a également mis en évidence plusieurs obstacles majeurs au développement de la SCF : incertitudes juridiques, complexité du traitement comptable, accès limité aux mécanismes de garantie, faible digitalisation et déficit de sensibilisation des acteurs. Pour y répondre, la stratégie s’appuie sur cinq leviers transversaux : renforcement des capacités, amélioration du cadre réglementaire, développement des mécanismes de partage des risques, déploiement d’infrastructures technologiques et mobilisation des donneurs d’ordre publics.
De l'avis de tous les acteurs, la question des plateformes technologiques est centrale. Plusieurs scénarios sont envisagés, allant de solutions privées à la création d’une plateforme nationale, avec l’objectif de connecter efficacement entreprises, banques et fintechs.
Le rôle clé des grandes entreprises et du secteur public
La réussite de la SCF repose en grande partie sur l’implication des donneurs d’ordre, publics comme privés. Leur rôle est déterminant pour structurer les programmes et entraîner l’ensemble de l’écosystème. L’expérience marocaine offre déjà des précédents. En 2018, une opération d’affacturage des crédits de TVA avait permis d’injecter 26 milliards de dirhams dans l’économie, soulageant significativement la trésorerie des entreprises. La stratégie prévoit d’ailleurs de s’appuyer sur des programmes pilotes, notamment dans le secteur public, pour créer un effet d’entraînement et faciliter l’accès des PME aux financements.
Pour piloter ce chantier, une architecture de gouvernance à trois niveaux a été mise en place : un comité de pilotage stratégique co-présidé par Bank Al-Maghrib et le ministère de l’Économie, une cellule de gestion opérationnelle et des groupes de travail thématiques. Le déploiement, prévu sur environ quatre ans, sera accompagné d’un dispositif de suivi et d’évaluation rigoureux, avec des indicateurs portant notamment sur le nombre de PME financées, la diversification des instruments et l’implication des institutions financières.
Au-delà du financement, c’est toute l’architecture des relations économiques qui pourrait être transformée. En digitalisant les flux, en renforçant la transparence et en structurant les interactions entre acteurs, la SCF s’inscrit dans la dynamique plus large de modernisation du système financier marocain. Elle fait écho aux autres réformes engagées ces dernières années : digitalisation des paiements, réforme des sûretés mobilières, développement des fintechs ou encore stratégie d’inclusion financière. Pour les acteurs nationaux, comme pour les partenaires internationaux, l’enjeu est clair : faire de la Supply Chain Finance un moteur de croissance inclusive. « Ce lancement n’est pas un aboutissement, mais le point de départ d’une transformation structurelle », rappelle l’IFC. Une transformation dont l’issue pourrait redessiner durablement les contours du financement de l’économie marocaine.