Économie

Le Maroc pose les premières briques de son infrastructure nationale d’IA

Premiers instituts Jazari, amorce d’une forge logicielle et d’une Data Factory nationales, projets de data centers souverains, formations et cadre réglementaire : la feuille de route « AI Made in Morocco » commence à produire ses premiers livrables. Mais la présentation portée par Amal El Fallah Seghrouchni marque davantage un jalon qu’un aboutissement. Sur l’objectif de 100.000 talents en intelligence artificielle d’ici 2030, 47.153 sont aujourd’hui comptabilisés, soit moins de la moitié du chemin. Plusieurs infrastructures structurantes restent au stade de projet, d’études ou de déploiement.

Ph. Rhoni

09 Septembre 2026 À 11:40

La feuille de route pour une intelligence artificielle marocaine et souveraine commence à passer des intentions aux premiers livrables. Mais le chantier reste largement ouvert. En présentant les premières réalisations d’« AI Made in Morocco », la ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, Amal El Fallah Seghrouchni, a surtout donné un premier aperçu de l’état d’avancement d’un programme dont l’horizon reste fixé à 2030. Le message central tient donc moins à l’achèvement de nouveaux dispositifs qu’au passage d’une étape. Après les Assises nationales de l’intelligence artificielle, qui avaient réuni plus de 2.000 participants et servi à élaborer les premières orientations de la politique nationale, le ministère entre dans une phase de matérialisation : premiers instituts Jazari, Jazari Boot, premières briques de la forge logicielle nationale et de la Data Factory, ainsi qu’un travail consacré à la souveraineté numérique.



La feuille de route reste cependant loin de son point d’arrivée. Elle repose sur trois grands piliers - souveraineté et confiance, innovation et compétitivité, adoption et rayonnement - déclinés en dix programmes structurants. Plusieurs de ces programmes sont encore à différents stades de préparation, de réglementation, de financement ou de déploiement territorial.

L’ambition affichée est élevée : positionner le Maroc comme un hub d’excellence de l’intelligence artificielle et des sciences des données, créer 50.000 emplois directs et indirects liés à l’IA et constituer un vivier de 100.000 talents à l’horizon 2030.

47.853 talents sur un objectif de 100.000

C’est sur le capital humain que l’état d’avancement peut être le plus directement mesuré. Le ministère comptabilise actuellement 47.153 bénéficiaires à travers différentes catégories de formation : 22.779 issus des formations qualifiées de plus classiques, 9.374 personnes certifiées et 15.000 personnes concernées par des programmes d’upskilling. Le Maroc se situe donc à 47,9% de son objectif de 100.000 talents. Il reste à former ou intégrer dans ces dispositifs 52.147 personnes d’ici 2030 pour atteindre la cible annoncée.

C’est un peu plus de la moitié du chemin qui reste à parcourir. Le dispositif ne repose toutefois pas uniquement sur les cursus universitaires traditionnels. La feuille de route entend élargir le vivier à des publics jusqu’ici peu exposés aux formations en intelligence artificielle. Le programme « IA et IoT Génération », opéré par ABA Technology dans le cadre d’un accord entre le ministère et la Fondation Mohammed VI, vise ainsi la formation de 6.000 jeunes à l’intelligence artificielle et aux objets connectés.

Un programme destiné aux enfants de 8 à 14 ans a également été lancé. Quelque 750 enfants ont déjà été formés après la préparation de 65 formateurs. Le dispositif a touché les douze régions, mais à raison d’une maison de jeunes par région, un niveau que le ministère reconnaît lui-même comme encore insuffisant pour parler de généralisation.

La politique de formation comprend également de nouvelles écoles et des dispositifs moins conventionnels, à l’image des hackathons organisés dans les douze régions pendant le mois de Ramadan. Plus de 170 lauréats ont émergé de cette initiative avant une finale à Rabat. Une autre opération a réuni 1.000 jeunes, alors que l’ambition initiale était d’en mobiliser 5.000. Ces écarts entre objectifs et réalisations donnent une première mesure du défi : le réseau commence à se constituer, mais le passage à l’échelle reste à réaliser.

Les instituts Jazari : les premières briques d’un réseau de douze régions

Le réseau national des instituts Jazari constitue l’un des dix programmes structurants d’« AI Made in Morocco ». L’objectif est d’installer un dispositif dans les douze régions du Royaume afin de territorialiser l’innovation, la formation et le développement de solutions d’intelligence artificielle. La présentation des premiers instituts constitue donc un milestone de cette architecture nationale, et non son achèvement.

Le dispositif présenté fait état d’un premier groupe d’instituts engagés, tandis que le réseau cible à terme les douze régions. Dans son intervention, la ministre a évoqué quatre lancements et indiqué que plusieurs autres dossiers se trouvent encore à différents niveaux du circuit administratif, certains au Secrétariat général du gouvernement et d’autres en attente de publication ou d’achèvement des procédures. Sur cette base, huit implantations restent encore à concrétiser pour compléter le maillage national de douze instituts. L’objectif dépasse d’ailleurs la seule ouverture physique de structures. Une fois les instituts constitués, ceux-ci devront faire émerger des projets, accueillir des startups, mobiliser les universités, les administrations et les partenaires privés, puis lancer les appels à manifestation d’intérêt permettant de donner une activité réelle à ce réseau. Autrement dit, l’ouverture institutionnelle n’est que la première étape. Le véritable test portera sur la capacité de ces instituts à générer des projets, des technologies et des entreprises viables dans les territoires.

Le data center de Dakhla : 500 MW annoncés, mais pas encore construits

La question des infrastructures illustre encore davantage la distance séparant les annonces de la capacité opérationnelle recherchée.

Le projet emblématique est celui d’un Green Data Center à Dakhla d’une puissance cible de 500 MW, alimenté par des énergies renouvelables. Le projet a déjà franchi plusieurs étapes administratives. Une convention a été signée et le terrain a été sécurisé deux mois plus tard. Le ministère travaille avec la CDG, le Fonds Mohammed VI pour l’investissement et le ministère de la Transition énergétique et du Développement durable. Mais le data center de 500 MW n’est pas encore une infrastructure disponible. Les études de faisabilité doivent encore être lancées. La distinction est essentielle dans l’évaluation de la feuille de route : le Maroc dispose aujourd’hui d’un projet avancé et d’un foncier sécurisé, mais pas encore des 500 MW de capacités de calcul annoncées.

Un deuxième projet porte sur un data center de 50 MW à Rabat, destiné à accueillir un cloud souverain. Là encore, les terrains ont été sécurisés, mais la capacité cible reste à construire et à mettre effectivement en service. La stratégie inclut également l’extension d’un data center existant et un programme « Move to Cloud » destiné aux administrations publiques.

La souveraineté numérique, qui constitue l’un des principaux arguments d’« AI Made in Morocco », dépendra donc largement de la capacité à convertir ces projets d’infrastructures en capacités de calcul réellement accessibles aux administrations, entreprises, chercheurs et startups.

Une Data Factory et un « GitHub national » à construire

Deux autres infrastructures immatérielles doivent compléter ce socle : une Data Factory nationale et une forge logicielle nationale.

La première doit permettre aux administrations de structurer et de préparer leurs données afin de les rendre « AI-ready », c’est-à-dire exploitables par des systèmes d’intelligence artificielle. La seconde est pensée comme un espace national de mutualisation des développements logiciels. Le principe consiste à éviter que plusieurs administrations ou régions développent séparément les mêmes outils. Un algorithme conçu pour une administration pourrait ainsi être partagé et réutilisé ailleurs. Le ministère présente cette forge comme une sorte de « GitHub national de l’intelligence artificielle ».

Les premières composantes ont été dévoilées, mais le véritable indicateur de réussite sera leur adoption par les administrations et la quantité de logiciels, modèles et jeux de données effectivement mutualisés. Là encore, le livrable présenté constitue le démarrage d’une architecture plutôt que son aboutissement.

La future loi numérique est encore au SGG

Le volet réglementaire connaît lui aussi un état d’avancement intermédiaire. Un projet de loi numérique, présenté comme « Digital X.0 », a été élaboré avec plusieurs institutions nationales. Sa préparation aurait nécessité huit mois de travail et plus de 40 réunions.

Le texte a été finalisé par le ministère et transmis au Secrétariat général du gouvernement. Il s’y trouve toutefois depuis décembre.

Le cadre de confiance indispensable au développement de l’IA n’est donc pas encore totalement achevé sur le plan législatif.

En parallèle, un framework spécifique à l’intelligence artificielle est élaboré avec la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP), afin de traiter notamment les enjeux éthiques et de protection des données. Des travaux concernent également l’interopérabilité et l’identité numérique. La feuille de route avance ainsi avec un paradoxe classique des politiques numériques. Les technologies et projets pilotes peuvent évoluer rapidement, alors que l’environnement juridique nécessaire à leur généralisation suit un cycle institutionnel plus long.

1,3 milliard de dirhams pour financer l’écosystème startup

La constitution d’un écosystème entrepreneurial doit constituer un autre levier de la stratégie. Deux programmes représentant ensemble 1,3 milliard de dirhams sont annoncés en faveur des startups, couvrant notamment le financement et le capital-risque.

Le dispositif implique notamment la CDG et le Fonds Mohammed VI pour l’investissement, avec l’objectif de faciliter l’intervention des fonds d’investissement dans les startups marocaines. L’enjeu sera désormais d’observer la vitesse de déploiement de ces ressources, le nombre d’entreprises financées et, surtout, la capacité à faire émerger des acteurs marocains capables de passer du stade de la startup à celui d’entreprises technologiques de taille significative. Car l’ambition affichée ne consiste pas uniquement à attirer les technologies étrangères. « AI Made in Morocco » vise également l’émergence de champions nationaux de l’intelligence artificielle.

Mistral AI, Oracle, Nokia... le pari des partenariats

Le Maroc s’appuie parallèlement sur plusieurs partenariats avec des acteurs internationaux. Un laboratoire commun est notamment prévu avec Mistral AI dans le cadre du réseau Jazari. Des accords ont également été conclus avec Oracle, Nokia, Orange et d’autres groupes technologiques. Oracle illustre déjà le lien recherché entre attractivité technologique et création d’emplois. Un premier laboratoire de recherche et développement installé à Casablanca emploie plus de 600 personnes. Un deuxième laboratoire a ensuite été annoncé à Agadir.

Cette dynamique s’inscrit dans un secteur de l’offshoring qui a généré près de 19.000 emplois directs supplémentaires en 2025 et 27 milliards de dirhams d’exportations, avec plus de 1.200 entreprises présentes au Maroc. Le défi pour la feuille de route sera cependant de transformer cette capacité d’attraction en transfert de compétences, en recherche locale et en développement d’une propriété intellectuelle marocaine.
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