Économie

Le raisin de table domine la viticulture au Maroc, le vin en décrochage

Longtemps portée par une vocation vinicole affirmée, la viticulture marocaine présente aujourd’hui le profil d’une filière stabilisée, à faible intensité exportatrice et largement arrimée au marché domestique. Les séries statistiques de l’Organisation internationale de la vigne et du vin dessinent, sur près de trois décennies, un secteur sans expansion foncière notable ni dynamique volumique significative, dominé par le raisin de table et marqué par une productivité modérée. En creux, la comparaison historique met en lumière un basculement structurel majeur : l’effondrement, dès la fin des années 1960, d’une production vinicole qui figurait alors parmi les plus élevées du bassin méditerranéen. Plus qu’une phase de ralentissement conjoncturel, la trajectoire actuelle traduit l’installation durable d’un nouveau modèle viticole, recentré sur l’équilibre interne plutôt que sur l’expansion internationale.

Le raisin de table constitue le socle économique de la filière viticole au Maroc, ancré dans la demande nationale plus que dans une stratégie d’expansion internationale.

25 Février 2026 À 10:32

Les données de l’Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV) confirment le profil d’une viticulture marocaine structurellement stable, peu expansive et largement orientée vers la demande intérieure. Entre 1995 et 2022, les grands équilibres du secteur évoluent dans des fourchettes relativement étroites, sans dynamique d’expansion foncière ni montée en puissance exportatrice significative. Cette configuration tranche avec la trajectoire historique des années 1960, période durant laquelle la production vinicole atteignait des niveaux aujourd’hui sans commune mesure, comme le montrent les données de la Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) diffusées par Our World in Data.

La superficie du vignoble oscille, sur près de trois décennies, entre 42.216 et 50.400 hectares, pour une moyenne de 47.767 hectares. L’absence d’extension significative traduit donc une croissance maîtrisée et un modèle productif sans expansion foncière. Rapportée à la production moyenne de raisins frais (331.469 tonnes), cette superficie implique un rendement moyen d’environ 6,9 tonnes par hectare. Un niveau qui situe la viticulture marocaine dans un régime de productivité modérée, loin des intensités observées dans certains grands bassins viticoles mondiaux.



Selon l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), le faible rendement à l’hectare est en partie lié à certaines pratiques qui demeurent traditionnelles et à la faible technicité, notamment au niveau de la connaissance et de la préparation de la parcelle à planter, du choix des associations variétés/porte-greffes adéquates, ainsi que de la formation de la charpente de la vigne et de la taille de fructification. Ainsi, souligne l’Institut, une telle situation se manifeste par de très faibles rendements en raisin et, par conséquent, par un délaissement des vignobles par certains viticulteurs. La filière apparaît ainsi davantage stabilisée qu’engagée dans une logique d’intensification.

Le cœur économique de la viticulture nationale demeure le raisin de table. Sa production varie entre 149.800 et 341.709 tonnes, pour une moyenne de 248.354 tonnes. La consommation suit une trajectoire quasi parallèle, oscillant entre 149.800 et 334.298 tonnes. L’écart réduit entre production et consommation confirme une orientation essentiellement domestique. Le taux d’exportation du raisin frais reste marginal : avec une moyenne de 5.958 tonnes exportées pour 331.469 tonnes produites, l’intensité exportatrice ne dépasse pas 1,8%. Le Maroc exporte, mais le secteur n’est nullement structuré autour des marchés extérieurs. Le raisin de table constitue ainsi le socle économique de la filière, ancré dans la demande nationale plus que dans une stratégie d’expansion internationale.

Raisins secs : le Maroc dépend toujours de l’import

Si l’on examine le segment des raisins secs, la configuration est radicalement différente. La production nationale demeure extrêmement faible, comprise entre 150 et 1.960 tonnes, pour une moyenne de 453 tonnes. Or, la consommation marocaine de ce produit atteint en moyenne 3.617 tonnes, avec parfois des pics dépassant les 11.000 tonnes. Le taux de couverture par la production nationale ne dépasse ainsi pas 12,5% en moyenne. Les importations, qui culminent à 13.353 tonnes et s’établissent à 4.558 tonnes en moyenne annuelle, compensent ce déficit structurel. Sur ce segment, le Royaume demeure un importateur net, dépendant de l’offre extérieure pour satisfaire sa demande interne.

Vin : un marché proche de l’équilibre, mais sans dynamique expansive

Les données de l’OIV montrent que la production de vin évolue entre 173.000 et 493.000 hectolitres, pour une moyenne de 354.929 hectolitres sur la période 1995-2022. La consommation moyenne s’établit, elle, à 390.250 hectolitres, avec un pic de 630.000 hectolitres. Le taux de couverture du marché domestique par la production nationale avoisine ainsi 91% en moyenne. Le Maroc demeure proche de l’équilibre, mais légèrement déficitaire.

Les importations atteignent en moyenne 85.643 hectolitres, tandis que les exportations s’élèvent à 46.393 hectolitres, soit une intensité exportatrice d’environ 13% de la production. Le vin est donc davantage inséré dans les échanges internationaux que le raisin frais, sans pour autant relever d’une stratégie volumique d’exportation.

La stabilité contemporaine prend un relief particulier lorsqu’on la replace dans la perspective historique. Les séries longues de la FAO montrent que la production marocaine de vin atteignait environ 345.000 tonnes au milieu des années 1960. Le décrochage intervenu à la fin de cette décennie fut brutal. Depuis le début des années 1980, la production oscille autour de 30.000 à 50.000 tonnes par an. En comparaison avec le pic des années 1960, la contraction structurelle dépasse 90% en volume. La véritable rupture du secteur ne se situe donc pas dans la période récente, mais dans la transformation profonde intervenue il y a plus d’un demi-siècle.
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