Économie

Ali Berrada : Le véritable enjeu est de structurer un écosystème logistique intelligent

À l’heure où la logistique s’impose comme un pilier stratégique de la compétitivité et du développement territorial, le Maroc affine ses ambitions de hub africain. Ali Berrada, président du Salon Logismed, revient sur les dynamiques à l’œuvre, les défis à relever et le rôle structurant de l’écosystème logistique dans cette transformation.

Ph. Sradni

12 Mai 2026 À 11:10

Le Matin : Le Maroc ambitionne de devenir un hub logistique africain. Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Ali Berrada :
L’ambition du Maroc de devenir un hub logistique africain est fondée sur des atouts solides. Le pays bénéficie d’un positionnement géographique exceptionnel, à la croisée des échanges entre l’Europe, l’Afrique, l’Amérique et les grandes routes maritimes internationales. Cette localisation est renforcée par des investissements structurants, notamment autour du complexe portuaire de Tanger Med, aujourd’hui premier port à conteneurs en Méditerranée et en Afrique, mais aussi des futurs ports de Nador West Med (2026) et Dakhla Atlantique (2028), qui, ensemble, marquent une nouvelle étape de la stratégie portuaire du Maroc, en passant à un système portuaire intégré à l’échelle nationale et africaine. À cela s’ajoute une volonté politique affirmée, traduite par la stratégie nationale logistique et des politiques d’infrastructures ambitieuses.



Nous pouvons donc dire que le Maroc dispose d’acquis significatifs, avec des infrastructures modernes (ports, autoroutes, zones industrielles, zones logistiques en progression), une connectivité internationale forte, notamment avec l’Europe, une montée en puissance d’acteurs logistiques nationaux et internationaux qui créent de la valeur, et une reconnaissance croissante du Maroc comme plateforme régionale. Cela dit, il reste encore des défis à relever, notamment un coût logistique encore élevé pour les entreprises, une structuration incomplète du tissu logistique interne, un déficit en compétences spécialisées, ainsi qu’une intégration encore insuffisante entre les différents maillons de la chaîne logistique.

Ainsi, pour atteindre pleinement l’ambition du Maroc comme hub logistique africain, le véritable enjeu n’est plus seulement de disposer d’infrastructures performantes, mais de structurer un écosystème logistique intelligent, capable de fluidifier les flux, de partager la donnée pour optimiser ces flux et de coordonner efficacement l’ensemble des acteurs, publics comme privés.

Comment la logistique peut-elle jouer un rôle clé dans le développement régional et la réduction des disparités territoriales ?

Les dix dernières années de défis successifs — pandémie, tensions géopolitiques, inflation, volatilité de la demande des consommateurs — ont révélé et conforté la place de la logistique comme l’un des secteurs clés de notre société. En effet, après avoir émergé comme une composante clé des stratégies des entreprises et comme un vecteur essentiel de leur compétitivité, la logistique est aujourd’hui au cœur des enjeux territoriaux.

Par ailleurs, la réforme de la régionalisation avancée invite les régions à repenser leur renouveau économique et à innover. En encourageant le développement de la logistique, les régions favorisent l’essor économique de leur territoire, en se dotant d’atouts supplémentaires constituant des facteurs d’attractivité des investissements, de montée en compétitivité pour leurs entreprises et de création d’emplois.

Le nouveau modèle de développement, lui aussi, fait du développement régional un axe majeur de réflexion et de la logistique un enjeu stratégique, compte tenu du «rôle central qu’elle joue dans la performance économique, le développement social et la gestion du territoire».

Conscients du rôle clé que pourrait jouer la logistique dans le développement régional et la réduction des disparités territoriales, nous avons décidé, dès 2022, de territorialiser le salon Logismed en lançant un nouveau concept : «Les Rencontres régionales de la logistique». Il s’agit d’événements itinérants qui se déroulent périodiquement dans les différentes régions du Royaume. Ils ont pour ambition de réunir, le temps d’une journée de réflexion et de témoignages, les acteurs du secteur du transport et de la logistique, des responsables politiques, des dirigeants d’entreprises, des partenaires institutionnels, des universitaires et des experts, afin d’échanger, de faire le point sur les besoins et objectifs locaux et de proposer des pistes d’action.

Partant du principe que la logistique est un système complexe dont l’efficacité repose avant tout sur la qualité des relations entre les acteurs qui le composent, notre contribution, dans le cadre de ces Rencontres régionales de la logistique, consiste à sensibiliser les acteurs locaux, publics et privés, et à les réunir pour débattre des enjeux propres à leur région, une discipline devenue en quelques années un élément essentiel du développement et de l’aménagement des territoires.

Lors de cette 13e édition, nous avons dédié une table ronde au développement des zones logistiques et à la création d’entrepôts modernes, mieux intégrés aux territoires, afin de favoriser la massification, d’optimiser les flux et de renforcer la compétitivité.

Quelles opportunités concrètes les participants peuvent-ils espérer de Logismed 2026 ?

Logismed 2026 offre une expérience complète, articulée autour d’une large palette d’activités : exposition, conférences, ateliers d’innovation, rendez-vous d’affaires, sessions de networking, rencontres entre professionnels et jeunes, ainsi que des remises de prix. Cette édition mettra également à l’honneur les acteurs espagnols, favorisant ainsi de nouvelles opportunités de partenariat international.

Tout est conçu pour que chaque participant, exposant comme visiteur, puisse trouver des réponses adaptées à ses besoins et à ses objectifs.

Les exposants ont l’opportunité de développer leur activité, de valoriser leur savoir-faire, de gagner en visibilité et de renforcer leur image auprès d’un écosystème qualifié.

Les visiteurs professionnels, quant à eux, viennent découvrir de nouvelles solutions, identifier des réponses concrètes à leurs enjeux logistiques, décrypter les tendances du secteur et enrichir leur réseau.

Les jeunes bénéficient également d’un espace dédié pour découvrir les métiers de la logistique à travers des rencontres et des échanges avec les professionnels du secteur.

Enfin, l’application mobile MyLogismed permettra à tous les participants de préparer, vivre et prolonger pleinement l’expérience du salon, avant, pendant et après l’événement.

Comment ce rassemblement contribue-t-il concrètement à la transformation du paysage logistique marocain ?

Logismed contribue concrètement à la transformation du paysage logistique marocain en agissant comme un véritable catalyseur de changement pour l’ensemble de la filière. D’abord, en créant un espace unique de dialogue entre acteurs publics et privés, le salon permet de faire émerger des solutions concrètes aux défis opérationnels et réglementaires du secteur. Ensuite, en mettant en avant les innovations et les nouvelles technologies, il accélère leur adoption par les entreprises marocaines et renforce leur compétitivité.

Logismed joue également un rôle clé dans la diffusion des meilleures pratiques, la montée en compétences des acteurs et la valorisation des métiers de la logistique. Par ailleurs, il favorise la mise en réseau et le développement de partenariats, contribuant ainsi à structurer un écosystème logistique plus intégré, collaboratif et performant.

Enfin, à travers son ouverture internationale, notamment avec des pays à l’honneur, il renforce l’attractivité du Maroc et participe à l’attraction d’investissements étrangers dans le secteur.

En quoi le thème « Un écosystème logistique intelligent : connecter les territoires et réinventer la Supply Chain » reflète-t-il les priorités actuelles du secteur ?

Le choix de ce thème s’inscrit pleinement dans les mutations profondes que connaît notre environnement. Entre tensions géopolitiques, accélération technologique et impératifs de souveraineté, la logistique est désormais au cœur des équilibres économiques et des stratégies nationales.

Ce thème reflète précisément où se situe aujourd’hui le secteur, mais aussi la direction qu’il doit prendre. La logistique n’est plus uniquement une affaire d’infrastructures ; elle devient un écosystème global, interconnecté, réunissant acteurs publics et privés, institutions, opérateurs, monde académique et partenaires internationaux. Cet écosystème doit être «intelligent», c’est-à-dire capable de s’adapter, d’anticiper et de s’optimiser en temps réel grâce à la donnée et aux technologies.

À travers ce thème, plusieurs priorités majeures du secteur sont mises en avant :

- La digitalisation et l’innovation technologique, avec l’intégration de l’intelligence artificielle ;

- La connectivité territoriale, enjeu clé pour réduire les déséquilibres entre régions ;

- La résilience et la souveraineté logistique, devenues essentielles dans un contexte international incertain ;

- La montée en compétences et l’évolution des métiers ;

le développement d’un écosystème collaboratif, favorisant les synergies entre acteurs publics et privés ;

- Enfin, la durabilité, qui s’impose progressivement comme une exigence incontournable, avec des enjeux liés à l’optimisation des flux et à la réduction de l’empreinte carbone.

Connecter les territoires et réinventer la Supply Chain ne sont donc pas des slogans, mais l’expression directe de ces priorités stratégiques, qui conditionnent la compétitivité et le positionnement futur du Maroc en tant que hub logistique régional.

Comment les entreprises marocaines peuvent-elles accélérer leur transition vers une supply chain intelligente et digitalisée

Accélérer la transition vers une supply chain intelligente et digitalisée ne relève pas d’une transformation brutale, mais d’une démarche progressive, structurée et orientée résultats.

La première étape consiste à poser les bases : digitaliser les flux essentiels. Cela passe par des actions à fort impact et à retour rapide, comme la traçabilité des opérations (GPS, suivi des expéditions), la dématérialisation des documents ou encore l’optimisation des tournées de transport.

Ensuite, les entreprises doivent apprendre à exploiter leurs données. Une supply chain intelligente repose sur la capacité à collecter, analyser et utiliser la donnée pour mieux prévoir, piloter et décider.

Troisième levier clé : l’humain. La transformation digitale ne peut réussir sans accompagnement. Il est essentiel d’investir dans la formation, de faire évoluer les compétences et d’ancrer une culture d’innovation au sein des équipes.

Parallèlement, la collaboration doit être renforcée. Une supply chain performante est une supply chain connectée, où les différents acteurs — fournisseurs, transporteurs, prestataires, clients — partagent l’information en temps réel.

Enfin, il est important d’adopter une logique d’investissement progressive, en testant des solutions, en mesurant leur impact et en les déployant à plus grande échelle.

En résumé, cette transition est accessible, pragmatique et créatrice de valeur, à condition d’être abordée avec méthode. Des événements comme Logismed 2026 jouent un rôle d’accélérateur en réunissant solutions, expertises, partenaires et opportunités de financement.

Le programme «PME Supply Chain» est une nouveauté importante. Quels objectifs poursuivez-vous à travers cette initiative ?

Il s’agit de la version améliorée du programme précédent «PME Logis» de l’Agence marocaine de développement de la logistique (AMDL).

La logistique est un levier stratégique essentiel pour renforcer la compétitivité économique, favoriser l’intégration des territoires et développer le commerce tant au niveau national qu’international. Dans cet écosystème en pleine mutation, les PME jouent un rôle central en tant qu’acteurs dynamiques, contribuant quotidiennement à la fluidité des échanges et à l’efficacité des chaînes d’approvisionnement.

Conscients des enjeux cruciaux liés à ce secteur, les pouvoirs publics ont initié plusieurs actions visant à structurer et moderniser la logistique. C’est dans ce cadre que s’inscrit le programme d’accompagnement «PME Supply Chain 2025-2029», lancé par l’AMDL en collaboration avec Maroc PME.

Ce programme a pour objectif d’accompagner les entreprises logistiques dans leur montée en compétitivité, leur transformation et leur capacité à faire face aux nouveaux défis rencontrés dans les chaînes d’approvisionnement, qu’ils soient technologiques, organisationnels ou liés aux exigences du commerce international.

Cette 13e édition de Logismed consacre, le jeudi 14 mai au matin, une session à la présentation de ce programme, animée par MM. Ghassane El Machrafi et Anouar Alaoui, respectivement directeurs généraux de l’AMDL et de Maroc PME.

Les questions de cybersécurité et de souveraineté logistique deviennent critiques. Comment les acteurs doivent-ils s’y préparer ?

Il s’agit en effet d’un enjeu devenu critique, engageant à la fois la responsabilité des entreprises et celle de l’État.

La digitalisation de la supply chain a considérablement amélioré la performance, mais elle a aussi accru l’exposition aux risques. Aujourd’hui, les systèmes logistiques — ERP, TMS, WMS — sont interconnectés, ce qui multiplie les points de vulnérabilité. La cybersécurité n’est donc plus un sujet technique, mais un enjeu de gouvernance et de continuité d’activité. Parallèlement, la question de la souveraineté devient centrale. La maîtrise des données logistiques — où elles sont stockées, qui y accède, comment elles sont utilisées — constitue désormais un enjeu stratégique, voire géopolitique.

Pour s’y préparer concrètement, les acteurs doivent agir à plusieurs niveaux :

sécuriser leurs systèmes, en mettant en place des architectures robustes, des audits réguliers et des dispositifs de protection adaptés ;

renforcer les compétences internes, la cybersécurité étant aussi une question humaine (formation, sensibilisation, profils spécialisés) ;

intégrer la cybersécurité dans la gouvernance, en la traitant comme un risque stratégique ;

sécuriser l’ensemble de la chaîne de valeur, chaque maillon pouvant représenter une vulnérabilité.

Au niveau national, cela suppose également de renforcer les infrastructures souveraines, notamment en matière d’hébergement et de gestion des données critiques. En réalité, cybersécurité et souveraineté ne sont pas des contraintes, mais des prérequis. Construire une supply chain intelligente sans les intégrer revient à bâtir un modèle performant, mais fragile.
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