Hiba Chaker
04 Juin 2026
À 17:00
La grande réforme du secteur public marchand au Maroc n'est plus une promesse lointaine, elle est entrée de plain-pied dans une phase d’exécution intensive. Invité sur le plateau de l'émission «Nabd Al 3omk»,
Abdellatif Zaghnoun, directeur général de
l’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État (ANGSPE), a tenu à dissiper d’emblée un malentendu tenace qui pollue le débat public. Pour lui, assimiler la restructuration des
établissements et entreprises publics (EEP) à une antichambre de la privatisation ou à un aveu de faillite relève d'une profonde erreur de lecture. «La majorité de ces institutions ont été créées avec une mission de service public», rappelle-t-il avec force, insistant sur le fait que le modèle économique de l'État actionnaire doit se réinventer non pas pour liquider ses actifs, mais pour garantir leur viabilité face à une conjoncture internationale de plus en plus mouvante.
Les vérités de l’État sur le coût du social
Pour illustrer ce subtil équilibre entre rentabilité commerciale et utilité sociale, M. Zaghnoun s’est livré à un exercice de transparence inédit sur le cas ultra-sensible de l’Office national de l’électricité et de l’eau potable (ONEE). Évoquant les critiques récurrentes sur la santé financière de l'établissement, il a révélé les chiffres vertigineux d'un effort national invisible pour les consommateurs. «Prenons le cas de cet Office dont tout le monde dit qu'il traverse des difficultés : le seul programme d'électrification rurale globale a nécessité un investissement de plus de 25 milliards de dirhams», a dévoilé Abdellatif Zaghnoun, précisant qu'il s'agissait d'investissements structurellement non rentables à court terme, mais indispensables pour le désenclavement du pays.
Poussant la clarification plus loin, il a levé le voile sur la politique tarifaire de l'électricité, restée inchangée depuis plusieurs années pour préserver le pouvoir d'achat des ménages, malgré l'explosion des cours mondiaux du charbon et du fioul. Selon lui, «l'État impose à l'Office de ne pas toucher à la tarification», démontrant ainsi que les pertes apparentes ne traduisent pas une mauvaise gestion, mais le coût financier du bouclier social directement assumé par l'opérateur public. Cette même logique prévaut pour la Société des Autoroutes du Maroc (ADM) dont les axes reliant Oujda ou Béni Mellal, bien que déficitaires à leur lancement, ont été construits pour créer des bassins d'emploi et attirer des investissements industriels dans les régions.
Fin de l'opacité comptable et révolution des contrats de performance
Pour transformer la gouvernance de ce portefeuille stratégique de 57 géants publics, l'ANGSPE déploie une feuille de route axée sur une rigueur calquée sur les standards du secteur privé. L'année dernière a marqué un tournant historique avec l'entrée en vigueur, au 1er janvier 2025, de la toute première Politique actionnariale de l'État, un texte de cadrage qui fixe enfin le rôle et le positionnement à long terme de l'État investisseur. Sur le plan de la transparence, l'Agence a mené un véritable audit de choc en réussissant à consolider et normaliser les données financières d'un secteur autrefois fragmenté. «C'est un exercice extrêmement complexe mais nous avons réussi à établir les comptes consolidés de 2022 et 2023, et nous venons tout juste de finaliser ceux de 2024, qui sont actuellement en cours de certification», a annoncé le directeur général.
Cette mise à niveau comptable est le préalable à une
révolution managériale majeure au sein des conseils d'administration, où l'ANGSPE impose désormais la présence obligatoire de comités spécialisés en risques et en audit, renforcés par l'introduction massive d'administrateurs indépendants. L'étape suivante consistera à briser définitivement la culture de la rente en instaurant une double contractualisation : des
contrats-programmes liant l'État aux entreprises, doublés de «contrats de performance individualisés» signés directement entre les conseils d'administration et les dirigeants exécutifs, faisant de la reddition des comptes la nouvelle norme du secteur public.
Nador West Med et TGV : le calendrier des grands chantiers s'accélère
Les retombées de cette refonte institutionnelle se feront directement sentir dans le quotidien des Marocains à travers l'accélération d'infrastructures majeures. Abdellatif Zaghnoun a ainsi livré une annonce de premier ordre concernant le mégaprojet portuaire et industriel Nador West Med, confirmant que le lancement effectif des opérations était désormais programmé pour le dernier trimestre de la présente année 2026. Ce complexe de nouvelle génération ne sera pas une infrastructure isolée puisqu'il s'accompagnera de la mise en service d'une autoroute dédiée, d'une connexion au réseau ferroviaire et de larges zones logistiques destinées à transformer radicalement le paysage économique de tout l'Oriental. Face aux craintes liées à l'emploi local, le patron de l'ANGSPE s'est voulu rassurant en rappelant que «Sa Majesté le Roi a donné ses hautes instructions pour accompagner les investisseurs et mettre en place des programmes de formation sur-mesure pour les jeunes de la région», garantissant une intégration immédiate des compétences locales dans ce nouvel écosystème. Dans le même élan, l'extension de la Ligne à grande vitesse (LGV) jusqu'à Marrakech servira de locomotive industrielle, provoquant notamment la création d'une zone d'activité d'une envergure de 100 à 200 hectares à Benguérir. Pour soutenir ce déploiement, la mutation juridique du secteur s'accélère à marche forcée, le Conseil du gouvernement ayant validé la transformation en sociétés anonymes de l'Office national des hydrocarbures et des mines (ONHYM) et de l'Agence nationale des ports (ANP), un statut commercial moderne synonyme d'agilité face aux marchés internationaux.
En dernière analyse, cette mue managériale et ces chantiers chiffrés en milliards ne vaudront que par leur capacité à placer l'humain au centre de l'échiquier. Pour Abdellatif Zaghnoun, le succès de cette refonte historique ne dépendra ni des décrets ni des seuls équilibres comptables, mais d'un «esprit de responsabilité et d'un sens patriotique élevé» partagés par l'ensemble des décideurs et des employés. En rappelant avec force que la finalité ultime de l'État actionnaire dépasse la froide logique financière pour viser «l’épanouissement et le bien-être des citoyens», le patron de l'ANGSPE impose une véritable charte éthique à destination des patrons du public. Le message est clair : les mastodontes économiques du Royaume ne doivent plus seulement être performants, ils doivent être exemplaires. Le secteur public marocain entame ainsi sa révolution culturelle, avec la ferme intention de prouver que l'agilité marchande sait aussi se mettre au service du bien commun.