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Jeudi 14 Mai 2026
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Les comptes de 350 entreprises publiques bientôt consolidés automatiquement selon les normes IFRS

Après avoir produit ses premiers comptes consolidés en mode entièrement manuel, l’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État s’apprête à changer d’échelle. L’institution engagera prochainement un chantier technologique de 19,3 millions de dirhams pour déployer une plateforme EPM capable d’automatiser la consolidation financière de quelque 350 entreprises et établissements publics selon les normes International Financial Reporting Standards. Derrière ce projet structurant se joue bien plus qu’une modernisation informatique : c’est un nouveau standard de transparence et de lisibilité financière que le Maroc veut imposer à son portefeuille public face aux marchés internationaux.

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Il aura fallu trois exercices comptables produits manuellement pour que la décision soit prise de tout repenser. L’Agence nationale de gestion stratégique des participations de l’État (ANGSPE), s’apprête à engager prochainement un chantier technologique de grande ampleur : la mise en place d’une plateforme EPM (Enterprise Performance Management) entièrement dédiée à la consolidation statutaire de ses quelque 350 entités publiques, en normes International Financial Reporting Standards (IFRS). Ce projet, auquel l’institution réserve un budget de 19,3 millions de dirhams, viendra marquer une rupture franche avec la situation actuelle. Depuis janvier 2024, l’ANGSPE, accompagnée par un cabinet spécialisé, a produit ses premiers comptes consolidés arrêtés au 31 décembre 2024, avec comparatifs pour 2023, 2022 et un bilan d’ouverture au 1er janvier 2022. Mais ces exercices pionniers ont été menés en mode entièrement manuel, sur tableur, sans moteur de règles, sans workflows automatisés, sans traçabilité structurée. Un exploit opérationnel, mais un modèle clairement non pérenne à l’échelle visée.

La fragmentation des systèmes, obstacle numéro un

Le défi est considérable. Les entités du périmètre – établissements publics, sociétés anonymes, filiales de deuxième et troisième rang – opèrent dans des secteurs aussi hétérogènes que la banque, l’assurance, l’immobilier, l’industrie ou le numérique. Chacune dispose de son propre système d’information : SAP ici, Oracle là, Amelkis ailleurs, parfois rien du tout. Les filiales sans ERP ou avec des systèmes non intégrés remontent leurs données via de simples échanges de fichiers. Résultat : l’ANGSPE reçoit des flux discontinus, dans des formats multiples, selon des plans de comptes incompatibles entre eux.

Car les plans de comptes utilisés par les EEP sont profondément hétérogènes. Certains s’appuient sur des référentiels sectoriels – plan bancaire, plan assurance – tandis que d’autres utilisent le plan comptable général dans ses formes les plus diverses. La future plateforme devra donc embarquer un moteur de mapping automatique, capable de convertir chacun de ces référentiels locaux vers un plan de comptes consolidé unique, tout en maintenant une traçabilité complète de chaque conversion. Ce mapping devra être configurable et évolutif, pour absorber les inévitables changements réglementaires ou organisationnels à venir.

Un moteur de consolidation «natif», pas un outil de saisie habillé

La future solution ne saurait se limiter à un simple outil de reporting ou de saisie. Elle devra embarquer nativement un moteur de consolidation complet, couvrant l’intégralité des traitements requis par le référentiel IFRS – intégration globale, intégration proportionnelle, mise en équivalence – avec des règles de basculement entre ces méthodes entièrement paramétrables selon les seuils de détention.

La génération automatique du périmètre est prévue selon des seuils prédéfinis : en dessous de 20% de détention, l’entité n’est pas consolidée ; entre 20 et 50%, elle est mise en équivalence ; au-delà de 50%, elle est intégrée globalement. Le tout avec une possibilité de correction manuelle à la marge, dûment documentée. La gestion du portefeuille de participations sera également entièrement digitalisée. Fini les calculs de pourcentages de détention et d’intérêt réalisés sans outil dédié: la plateforme modélisera l’organigramme juridique multi-niveaux, gérant participations directes et indirectes, autocontrôle, participations croisées et détentions circulaires. Elle devra supporter un nombre illimité de niveaux de détention et maintenir une historisation complète de toutes les variations de périmètre – acquisitions, cessions, fusions, transmissions universelles de patrimoine. L’une des fonctionnalités les plus attendues est la capacité de simulation : avant toute clôture effective, les équipes de l’ANGSPE pourront modéliser l’impact d’une acquisition ou d’une cession sur les états consolidés – bilan, résultat, goodwill, participations ne donnant pas le contrôle (PNDC).

Des hiérarchies multiples pour un périmètre multidimensionnel

La complexité du projet tient aussi à la multiplicité des angles de lecture que doit supporter la solution. Le périmètre de l’ANGSPE doit pouvoir être appréhendé selon quatre hiérarchies simultanées : juridique, managériale et fonctionnelle, géographique multi-niveaux et sectorielle au sens de l’IFRS 8 (les segments opérationnels). En pratique, une même entité peut figurer dans plusieurs périmètres avec des méthodes de consolidation différentes selon le référentiel retenu. La solution devra aussi couvrir les normes IFRS sectorielles spécifiques – incluant les normes applicables aux entités bancaires et assurantielles du périmètre – ainsi que les normes à impact disclosure et restitution. Pour les éliminations intra-groupe, des workflows de réconciliation automatisés avec seuils de tolérance configurables remplaceront les laborieux rapprochements manuels actuels.

La reprise de l’historique, chantier critique

L’un des aspects les plus délicats du projet est la reprise des données historiques (RDH), qualifiée de chantier critique dans les spécifications techniques du projet. Quatre exercices complets devront être intégrés dans la plateforme avant même la première clôture en production : les exercices 2022, 2023, 2024 et 2025, chacun avec ses données annuelles et ses comparatifs. Sans cette base, l’ANGSPE ne pourrait pas disposer d’une vision comparative fiable dès le lancement opérationnel.

La migration sera réalisée conjointement par les équipes internes et le prestataire potentiel chargé de l’implémentation du projet, selon une répartition des responsabilités formalisée dans un plan de migration. Chaque lot de données sera soumis à des tests de cohérence stricts – rapprochements avec les sources, contrôles de soldes, vérification des équilibres comptables – avant validation définitive. Une approche qui vise aussi à permettre une appropriation progressive de l’outil par les équipes de l’agence.

Sécurité et souveraineté des données, conditions non négociables

Sur le volet technique, les exigences de l’ANGSPE sont substantielles. La solution sera déployée en mode SaaS, mais avec une contrainte de souveraineté absolue : l’ensemble de l’hébergement, des sauvegardes et des sites de secours (PRA/PCA) devra être localisé exclusivement sur le territoire du Royaume. Toutes les données seront chiffrées au repos comme en transit (AES-256 ou équivalent), et les journaux de sécurité devront pouvoir être exportés vers les outils SIEM/SOC de l’agence.

L’authentification multi-facteurs (MFA) sera obligatoire pour tous les utilisateurs sans exception. Le contrôle d’accès sera géré selon le principe du moindre privilège et du RBAC (Role-Based Access Control), avec une séparation stricte des tâches entre les fonctions incompatibles – saisie, validation, paramétrage, exploitation.

La solution devra être compatible avec Active Directory, LDAP et les protocoles SSO standards (SAML 2.0, OpenID Connect, OAuth 2.0). Des tests d’intrusion annuels par un prestataire indépendant qualifié seront aussi exigés.

Le change management, condition de succès

La dimension humaine du projet n’est pas oubliée. Le cahier des charges du projet consacre un chapitre entier au change management, articulé autour de trois populations : les équipes métier de l’ANGSPE (Key Users et administrateurs fonctionnels), qui seront formées en présentiel à l’ensemble du processus de consolidation – de la saisie des liasses jusqu’à la production des états financiers ; les équipes IT, formées à l’administration technique, à la supervision et à la gestion des interfaces ; et les contributeurs et valideurs au sein des EEP, qui apprendront à alimenter les liasses de collecte et à gérer les workflows de validation.

L’objectif affiché est une autonomie effective et durable des équipes internes à l’issue du déploiement, capables de gérer sans dépendance permanente au prestataire les paramétrages courants : référentiels et périmètres, périodes et scénarios, profils utilisateurs et règles de sécurité. L’ensemble des guides utilisateurs sera rédigé en français, dans un langage accessible aux non-experts en consolidation.

Un signal fort vers les marchés financiers internationaux

Au-delà de la modernisation opérationnelle, ce projet porte une ambition politique et économique plus large. En produisant des comptes consolidés conformes aux normes IFRS de manière fiable, traçable et répétable, le Maroc se dote d’un langage financier universel susceptible d’améliorer la lisibilité de son portefeuille public aux yeux des investisseurs étrangers et de faciliter l’accès de ses entreprises publiques aux marchés de capitaux internationaux. La réforme des EEP engagée par les Lois 82-20 et 50-21 visait précisément cet objectif : faire des entreprises publiques marocaines des acteurs plus transparents, plus performants et mieux gouvernés. Pour les éditeurs EPM – SAP, Oracle Financial Consolidation Cloud ou OneStream – ce déploiement représente une référence notable en Afrique. La capacité à répondre aux exigences techniques et de souveraineté posées par l’ANGSPE sera un test grandeur nature pour les candidats qui se positionneront sur ce projet structurant.
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