Saloua Islah
23 Avril 2026
À 20:00
Le centre africain pour les études stratégiques et la digitalisation (CAESD) indique, dans un rapport diffusé ce mercredi, que
le marché du travail marocain est engagé dans une transformation structurelle profonde sous l’effet de
l’intelligence artificielle. Cette mutation dépasse la simple disparition de certains emplois et s’inscrit dans une recomposition globale du contenu du travail, des compétences et des chaînes de valeur.
Selon les données du rapport, à l’horizon
2030, près de 1
,5 million d’emplois seraient soumis à
une pression directe, tandis que
3,1 millions de postes devraient évoluer dans leur contenu. Au total,
4,6 millions d’emplois seraient concernés par cette transformation. En parallèle, la capacité de création d’emplois numériques resterait limitée à environ
180.000 postes, entraînant un solde net négatif estimé à 1,32 million d’emplois. Le défi réside ainsi moins dans la disparition des postes que dans la vitesse de leur mutation, face à une capacité d’adaptation encore insuffisante.
Cette dynamique devrait s’intensifier à l’horizon
2035, avec l’essor de
l’automatisation avancée et de
la robotisation. Le nombre d’emplois à haut risque, selon les chiffres de l’étude, atteindrait
2,9 millions, tandis que près de
8 millions d’emplois seraient affectés au total. Les créations potentielles, limitées à
450.000 postes, ne suffiraient pas à compenser les pertes, portant le solde net à -2,45 millions d’emplois.
L’impact apparaît fortement concentré dans certains secteurs. Les
activités d’offshoring et
les services BPO se révèlent les plus exposés, avec un taux avoisinant 30%, suivis
des secteurs bancaire et assurantiel à 22%, de
l’industrie automobile à 15% et du
textile à 14%. Les fonctions administratives, les tâches analytiques standardisées et les métiers de support figurent parmi les plus vulnérables, évoluant progressivement vers des rôles d’encadrement, de contrôle et de coordination.
Le niveau de qualification ne constitue pas une protection absolue. Si
12% des travailleurs sans diplôme sont exposés, ce taux atteint
17% chez les diplômés et pourrait
culminer à 30% dans les scénarios les plus avancés, l’intelligence artificielle ciblant de plus en plus les tâches cognitives.
Les effets sociaux de cette transformation sont significatifs.
Les femmes, qui représentent 20,6% de l’emploi total, sont surreprésentées dans les secteurs les plus exposés, plaçant entre
350.000 et 400.000 emplois féminins sous pression. Les jeunes, de leur côté, subissent une contrainte accrue liée à l’érosion des emplois d’entrée, dans un contexte où
le chômage des 15-24 ans atteint 37,2%, avec plus de 4,3 millions de jeunes hors emploi, formation ou éducation.
Dans ce contexte, le CAESD explique que le système de formation au Maroc peine à suivre le rythme des transformations du marché du travail. Concrètement, le pays ne forme qu’environ
22.000 diplômés dans le numérique par an, un niveau basé sur les données de 2024 précisées par l’étude, alors que les besoins sont bien plus importants :
entre 250.000 et 480.000 personnes devraient être formées ou reconverties chaque année à l’horizon 2030 pour accompagner l’essor de l’intelligence artificielle et du digital. Cet écart crée
un déséquilibre clair entre les compétences disponibles et celles recherchées par les entreprises. La situation est d’autant plus complexe que près de
67,6% des actifs travaillent dans l’informel, un secteur où l’accès à la formation, à la reconversion et à des emplois qualifiés reste limité. Résultat : une grande partie de la population risque de rester à l’écart
des nouvelles opportunités, ce qui complique la transition vers des emplois plus stables, mieux rémunérés et à plus forte valeur ajoutée.
Un cadre de recommandations pour limiter les déséquilibres sociaux !
Le CAESD souligne que la réponse à ce bouleversement ne peut être fragmentée. Il appelle à une stratégie intégrée articulant
formation, emploi et transformation productive. La priorité est donnée à la mise en place d’
une ingénierie nationale des compétences, fondée sur des formations courtes, ciblées et orientées vers les usages réels de l’intelligence artificielle, avec un accent sur les compétences hybrides.
Le rapport recommande également de
repenser les emplois d’entrée, en les enrichissant de fonctions à plus forte valeur ajoutée, telles que le contrôle qualité, l’analyse et la gestion de situations complexes, afin de préserver leur rôle d’intégration professionnelle.
Il préconise en outre une montée en gamme des secteurs les plus exposés, notamment
le BPO çexternalisation des processus métiers), vers des activités à plus forte intensité cognitive comme l’analyse de données et les services à valeur ajoutée, afin d’éviter un enfermement dans des segments à faible productivité.
Le
renforcement des systèmes de protection sociale constitue un autre axe clé, avec des dispositifs plus flexibles et transférables, capables d’accompagner les transitions entre différentes formes d’emploi, tout en garantissant l’accès à la formation continue.
Enfin, le centre insiste sur la nécessité de
développer des capacités nationales en intelligence artificielle, au-delà du simple usage, en intégrant la conception et l’adaptation des technologies dans une logique structurée de type
« AI Made in Morocco ».