Économie

Formation professionnelle : La Cour des comptes alerte sur une feuille de route sans boussole

Dans son rapport annuel 2024-2025, la Cour des comptes livre une lecture critique de la feuille de route de la formation professionnelle présentée en 2019. Si le projet des Cités des Métiers et des Compétences (CMC) a concentré l’essentiel des efforts, l’institution pointe une mise en œuvre jugée déséquilibrée, freinée par l’insuffisance de financement et par l’absence d’objectifs stratégiques clairement formalisés. Une alerte qui vise, au fond, la capacité du système à répondre efficacement aux besoins du marché du travail et à renforcer l’employabilité des jeunes.

30 Janvier 2026 À 15:17

La formation professionnelle reste l’un des leviers structurants du développement économique et social. Pour répondre aux besoins des secteurs productifs et améliorer l’insertion des jeunes, une feuille de route dédiée au développement de la formation professionnelle a été adoptée et présentée devant Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le 4 avril 2019. Cette feuille de route devait impulser une nouvelle orientation stratégique de la formation initiale, avec une promesse centrale de mettre à niveau l’offre, restructurer les filières et mieux coller à la demande du marché. Elle s’appuyait notamment sur une nouvelle génération d’infrastructures, incarnée par la création des Cités des Métiers et des Compétences (CMC) dans toutes les régions du Royaume, avec une mise en œuvre confiée à l’Office de la Formation Professionnelle et de la Promotion du Travail (OFPPT).



C’est précisément cette trajectoire que la Cour des comptes a examinée dans le cadre de sa mission de contrôle, dont l’objectif était d’évaluer la planification et la réalisation des orientations stratégiques définies par la feuille de route. Premier constat : l’ambition affichée n’a pas été traduite en architecture opérationnelle solide. La Cour relève ainsi que les orientations stratégiques de la feuille de route n’ont pas été déclinées en objectifs stratégiques et objectifs opérationnels à travers un plan d’actions pluriannuel approuvé par les instances de gouvernance de l’OFPPT. Autrement dit, la feuille de route a avancé sans tableau de bord institutionnel pleinement formalisé, limitant la lisibilité et le pilotage.

Au-delà de cette question de méthode, l’équation financière apparaît comme l’un des principaux points de fragilité. La Cour observe que, hormis le projet des CMC qui a bénéficié d’un cadre de financement structuré, la mise en œuvre des autres axes a été entravée par l’insuffisance du financement et par l’absence de sécurisation des ressources, notamment via la contractualisation avec l’État. Or, souligne-t-elle, la feuille de route intègre des projets structurants nécessitant des moyens conséquents. Cette contrainte budgétaire a non seulement limité la concrétisation de plusieurs actions engagées par l’OFPPT, mais a aussi fragilisé sa situation financière et pesé sur la réalisation d’autres projets inscrits dans la feuille de route.

Dans ce contexte, la Cour met en évidence une dynamique de concentration. La mise en œuvre a été marquée par la prédominance du projet CMC, qui a mobilisé l’essentiel des efforts et des ressources. Certes, des actions ont été engagées sur les autres axes et certains progrès ont été enregistrés, mais ces avancées restent partielles et n’ont pas permis une exécution « équilibrée et intégrée » de l’ensemble des orientations stratégiques. Le chantier a donc avancé, mais avec une asymétrie. Un projet phare fortement poussé, et un reste de feuille de route qui peine à suivre.

Même sur le projet vedette, la Cour nuance le bilan. Elle estime que l’impact des CMC demeure limité, notamment en raison du modèle de développement adopté et d’un positionnement stratégique insuffisamment clarifié dans l’écosystème global de la formation professionnelle. Cette absence de clarification réduit, selon elle, la capacité des CMC à générer une valeur ajoutée réelle pour le système. À cela s’ajoute un point jugé critique : l’inefficacité du modèle de financement des CMC, dont le fonctionnement est actuellement assuré par l’OFPPT, les rendant fortement dépendantes des subventions publiques. Une dépendance qui, pour la Cour, interroge la viabilité du dispositif, d’autant qu’elle est aggravée par les retards et difficultés dans la mise en place du modèle de gouvernance prévu par la convention de financement et par l’esprit même de la feuille de route.

Le rapport insiste également sur les failles dans la mise à niveau de l’offre de formation. La Cour relève plusieurs insuffisances dans le processus de définition de la nouvelle offre, à commencer par des données sectorielles incomplètes et insuffisamment actualisées. Ce déficit d’information affecte la pertinence des choix opérés et limite la capacité à évaluer l’adéquation réelle de l’offre avec les besoins du marché. Le déploiement de cette nouvelle offre reste par ailleurs limité dans l’ensemble du dispositif, en raison notamment d’un déficit de planification et d’une insuffisance des ressources financières allouées, particulièrement pour la mise à niveau des infrastructures et des équipements des établissements de formation.

L’adaptation continue de l’offre aux évolutions du marché, censée être un principe permanent dans un système de formation moderne, est elle aussi jugée incertaine. La Cour l’explique par une concertation insuffisante entre acteurs sectoriels et régionaux, mais aussi par l’absence d’un dispositif structuré de veille et d’anticipation, capable de détecter les métiers émergents et les compétences en tension avant que le marché ne les impose dans l’urgence.

Sur le volet pédagogique, la Cour s’arrête sur une application inégale du nouveau modèle adopté par l’OFPPT selon les établissements. Elle estime que des efforts substantiels restent nécessaires pour intégrer pleinement les composantes du modèle, en particulier l’approche par compétences, la formation en alternance, le développement des compétences transversales (soft skills) et l’enseignement à distance (e-learning). Elle ajoute que les conditions matérielles de formation (équipements, espaces pédagogiques et ressources) demeurent globalement insuffisantes pour garantir un niveau de qualité conforme aux orientations de la feuille de route.

La question de l’orientation et de l’attractivité du parcours n’échappe pas non plus au diagnostic. La Cour reconnaît des progrès sur l’aide à l’orientation, mais juge leur efficacité limitée, notamment en raison du nombre insuffisant de conseillers et de centres d’orientation, de la mise en œuvre partielle du « projet professionnel » et d’un déficit de coordination avec les acteurs concernés, en particulier le département chargé de l’éducation nationale. Dans le même temps, les passerelles vers l’enseignement supérieur restent peu développées, ce qui réduit l’attractivité de la formation professionnelle et limite ses perspectives d’intégration dans un parcours académique et professionnel cohérent.

Enfin, la Cour s’attarde sur un angle social stratégique, celui du renforcement des capacités des jeunes travaillant dans l’informel ou en recherche d’emploi. L’OFPPT a bien développé des formations qualifiantes de courte durée pour améliorer l’employabilité des bénéficiaires, mais la Cour observe que la majorité des participants sont des stagiaires de la formation initiale, et non des jeunes issus de l’informel ou en quête d’emploi, pourtant cible prioritaire de ces dispositifs. Elle souligne aussi l’absence d’un programme structuré et d’un cadre conventionnel établi aux niveaux national, régional et provincial, associant l’ensemble des parties prenantes, ce qui rend ces formations dépendantes des initiatives individuelles des responsables régionaux et du degré d’implication des partenaires institutionnels locaux.

Face à ce tableau, la Cour des comptes formule une série de recommandations structurantes. Elle appelle le Département de la formation professionnelle et l’OFPPT à élaborer une stratégie formalisée et structurée, basée sur les orientations de la feuille de route pour la formation initiale, tout en intégrant explicitement le positionnement stratégique des CMC afin d’assurer leur interconnexion avec les autres composantes du système au niveau régional. Elle recommande également la mise en place de dispositifs garantissant une adaptation continue de l’offre aux besoins du marché.

Sur le plan du financement, la Cour propose au ministère de l’Économie et des Finances, au Département de la formation professionnelle et à l’OFPPT de mettre en place un mécanisme de contractualisation adéquat entre l’État et l’Office, portant sur les objectifs et les moyens, afin de sécuriser le financement des projets de la feuille de route et d’en garantir le suivi. Elle insiste sur l’accélération de la mise en place du modèle de gouvernance des sociétés de gestion des CMC, avec implication des Conseils régionaux et des professionnels, et sur l’activation des instances de gouvernance de ces institutions pour qu’elles remplissent pleinement les finalités pour lesquelles elles ont été créées.

La Cour va plus loin en recommandant de verrouiller le cadre de financement des sociétés de gestion des CMC en liant les subventions publiques à des objectifs précis et mesurables, en diversifiant les sources de financement, et en révisant leur modèle économique et financier sur des bases réalistes, afin de garantir leur pérennité et leur efficacité. Elle conclut enfin sur un impératif de qualité. Il faut veiller à ce que les établissements disposent des conditions techniques et pédagogiques nécessaires à l’approche par compétences, à l’opérationnalisation de la nouvelle offre, et à la généralisation des méthodes de formation prévues par la nouvelle approche pédagogique.

Au fil de cette évaluation, la Cour des comptes ne remet pas en cause l’enjeu stratégique de la formation professionnelle. Elle rappelle, en creux, qu’un système de formation ne se juge pas à la puissance de ses infrastructures, mais à sa capacité à produire des compétences utiles, insérables et évolutives. À ses yeux, la feuille de route de 2019 a posé une ambition forte, mais son exécution reste freinée par un déficit de pilotage, une fragilité de financement et une intégration encore inachevée des réformes, au moment où le marché du travail exige, lui, des réponses rapides, lisibles et mesurables.
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