La montée des tensions géopolitiques en lien avec la guerre en Iran rebat les cartes des anticipations macroéconomiques. Pour le gouverneur de Bank Al-Maghrib (BAM), Abdellatif Jouahri, le principal canal de transmission des effets de cette crise vers l’économie nationale reste clairement identifié : les prix de l’énergie. «Le problème essentiel, c’est le problème des prix de l’énergie, parce qu’il impacte beaucoup d’autres secteurs», a-t-il souligné lors de son point de presse, tenu le 17 mars à Rabat, à l’issue de la tenue de la première réunion de l’année du conseil de la Banque centrale. Pour le gouverneur de l’Institut d’émission, «les conséquences de cette crise dépendront dans une large mesure de la durée, de l’étendue et de l’intensité de cette guerre», rappelant que les analyses restent conditionnées à des variables hautement volatiles.
Inflation : un scénario central encore maîtrisé
À ce stade, la Banque centrale affirme maintenir une lecture relativement contenue de l’impact inflationniste. Mais à condition que le conflit reste de courte durée, précise Jouahri
. L’inflation, qui évolue actuellement à des niveaux bas, devrait s’inscrire autour de 0,8% en 2025 et 2026, avant de remonter à 1,4% en 2027. Cette modération récente s’explique par plusieurs facteurs internes, notamment l’amélioration de l’offre de certains produits alimentaires et le repli des prix des carburants. Jouahri insiste également sur l’effet déterminant de la campagne agricole : «la récolte exceptionnelle a beaucoup pesé sur l’orientation de l’inflation à ces niveaux bas» . Mais derrière ce scénario central, les incertitudes sont majeures.
Un baril de pétrole entre 79 et 140 dollars
Le gouverneur a longuement détaillé l’éventail des prévisions sur les prix du pétrole, révélateur de la difficulté à anticiper. «Vous voyez que l’éventail des hypothèses va du simple au double», observe-t-il. Les projections varient fortement selon les institutions : autour de 79 dollars dans certains scénarios, mais jusqu’à 140 dollars selon d’autres analyses. «Oxford a prévu qu’à 140 dollars le baril, maintenu deux mois, vous aurez une véritable récession mondiale», avertit-il. Face à cette dispersion, Bank Al-Maghrib adopte une approche prudente et graduée. «Nous avons tourné autour de 80 dollars pour une hypothèse centrale. Nous avons stressé à 100 dollars. Puis on s’est dit, on peut faire ce qu’on veut, 130 ou 140», explique Jouahri. Cette incertitude se traduit directement sur la facture énergétique du Royaume. Déjà projetée à 125 milliards de dirhams en 2026, celle-ci pourrait rapidement déraper. «Si vous passez à un chiffre supérieur, elle peut facilement aller à 150 milliards de dirhams», prévient le gouverneur. Au-delà de ce poste, les effets seraient diffus mais puissants. «Quelle que soit l’hypothèse que vous prenez, l’impact et les conséquences ne sont pas du tout les mêmes», insiste-t-il, en évoquant les répercussions sur l’inflation, la balance des paiements et les finances publiques.
Des décisions monétaires au fil de l’eau
Dans ce contexte mouvant, la Banque centrale privilégie une gestion très réactive. «Notre décision se fera réunion après réunion avec l’actualisation des données», affirme Jouahri. Le Conseil a ainsi décidé de
maintenir le taux directeur à 2,25%, en s’appuyant sur trois éléments : la dynamique de l’activité économique, la modération de l’inflation et les résultats des stress tests. Mais cette posture pourrait évoluer rapidement. Le gouverneur n’exclut pas des ajustements en cours de route : «Nous avons pris la décision de prévoir éventuellement une réunion exceptionnelle, si la situation l’exige».
L'État appelé à arbitrer sur la compensation
Au-delà de la politique monétaire, la gestion du choc dépendra aussi des choix budgétaires. Jouahri pose clairement la question : «Est-ce que, lorsque vous arrivez à 100 dollars, le gouvernement va répercuter l’augmentation globale, ou si vous allez à 130 dollars ?» L’expérience récente plaide pour des mesures d’atténuation. Le Maroc a déjà traversé plusieurs crises au cours des quinze dernières années. «Ces épisodes ont eu la vertu de roder le pays à la gestion de crises», rappelle-t-il. Mais le gouverneur fixe une ligne rouge : «Ces mesures ne doivent pas compromettre les équilibres macroéconomiques», qu’il lie directement à la souveraineté économique.
Une ligne de crédit du FMI en assurance
Dans l’arsenal de gestion des risques, la ligne de crédit modulable du FMI constitue un filet de sécurité. «Nous avons cette ligne qui nous permet de couvrir le risque d’une explosion du prix du baril», souligne Jouahri. Son utilisation reste toutefois conditionnelle : «nous n’allons pas la consommer tant que les cours n’atteindront pas des niveaux très élevés». En parallèle, une cellule de veille conjointe avec le département de l’Économie et des Finances a été mise en place pour suivre l’évolution de la situation internationale et ajuster les réponses.
TPE : un problème qui dépasse la technique
Sur le plan interne, le gouverneur est également revenu sur le financement des très petites entreprises, en annonçant la mise en place d’un système de scoring dédié. Ce dispositif, élaboré avec le crédit-bureau, vise à «accélérer le traitement des dossiers» et à améliorer l’évaluation des risques. Il s’inscrit dans le prolongement de la charte de la TPE, pilotée par Maroc PME. Mais là encore, Jouahri refuse toute lecture simpliste. «Cela ne veut pas dire que tous les problèmes seront réglés. Le problème d’accès de ces structures au financement ne vient pas uniquement des banques», tranche-t-il. Il pointe des faiblesses structurelles : «de nombreux projets portés par ces TPE restent insuffisamment structurés ou peu clairs». En parallèle à ce projet de système de scoring, Jouahri affirme que les efforts se poursuivent pour renforcer la mise en œuvre de la charte, avec une réunion prévue la semaine prochaine axée sur l’accompagnement, sous le pilotage de Maroc PME .
Cash et e-dirham : des priorités clarifiées
Sur le volet des transformations financières, le gouverneur hiérarchise clairement les priorités. S’agissant de l’instauration du dirham électronique, Jouahri a souligné que ce chantier est sur la bonne voie, bénéficiant d'un appui du FMI et de la Banque mondiale. Mais, pense Jouahri, ce projet n’est pas aussi urgent que d’autres dont la concrétisation est stratégique. D’ailleurs, rappelle le Wali de BAM, conformément à ses engagements, la Banque centrale avait accéléré le chantier des crypto-monnaies qui a abouti aujourd’hui à la cristallisation d’un projet de texte de loi. «Cette loi encadrant les monnaies virtuelles a été soumise par le Secrétariat général du gouvernement aux commentaires du public et sera prochainement déposée au parlement», fait-il savoir.
Revenant au sujet de l’e-dirham, le gouverneur de BAM indique que le travail se poursuit toujours avec la définition des priorités. «Ceci dit, c’est un dossier qui demande du temps. C’est un chantier pour le moyen terme, c’est-à-dire d’ici 5 ans, sinon plus», précise-t-il.
Le gouverneur de BAM estime tout de même que ce qui revêt à ses yeux une importance majeure, en ces temps, est la réduction de la circulation du cash. D’ailleurs, relève Jouahri, le cash a grimpé de 15% en 2025. Le Wali de la Banque centrale a annoncé que l’étude que l’Institut d’émission menait sur la problématique du cash a été achevée et transmise à la Primature et au département des Finances. «Cette consultation renferme une série de propositions qui peuvent se traduire en mesures concrètes de nature à permettre de drainer le cash vers des canaux financiers réguliers et partant en faire un levier de financement des entreprises», souligne Jouahri qui soutient que le travail de BAM est de maintenir un dirham fort. «Et si le dirhams est fort, c’est que nous veillons au maintien de sa valeur. Mais le dirham n’est fort que parce que les équilibres macroéconomiques sont maintenus chacun dans son domaine.
L'État a ainsi maintenu une politique budgétaire soutenable, avec une dette qui diminue. De son côté, la Banque centrale a maintenu une politique monétaire très accommodante. Ce qui fait que sur le plan extérieur, que ce soit auprès des agences de notation ou encore auprès du FMI, nous jouissons de bonnes évaluations. D’ailleurs, Standard & Poor’s nous accordé l’"Investment grade" et le FMI nous a facilement accordé la ligne de crédit modulable dont ne bénéficient, d’ailleurs, que 9 pays à travers le monde. Pourquoi, nous avons ce statut ? Parce que tout simplement nos fondamentaux économiques sont solides», fait valoir le gouverneur de la Banque centrale.
Croissance économique : une accélération tirée par l’investissement et l’agriculture
L’économie nationale devrait afficher une accélération notable en 2026, portée à la fois par la reprise agricole et la solidité des activités non agricoles. Après une croissance estimée à 4,8% en 2025, le PIB devrait progresser de 5,6% en 2026, avant de ralentir à 3,5% en 2027. Cette performance repose sur deux moteurs complémentaires. D’un côté, le rebond agricole attendu. De l’autre, la résilience des secteurs non agricoles, dont la croissance devrait «rester robuste, oscillant autour de 4,5%», soutenue notamment par la dynamique de l’investissement dans les infrastructures économiques et sociales.
Bank Al-Maghrib souligne ainsi que, malgré un environnement international incertain, l’économie marocaine continue de faire preuve de résilience, avec des fondamentaux internes qui demeurent solides.
Campagne agricole : un rebond marqué porté par des conditions climatiques favorables
Après plusieurs campagnes marquées par l’irrégularité pluviométrique, l’année 2026 s’annonce nettement plus favorable pour le secteur agricole. Les conditions climatiques «exceptionnellement favorables» devraient se traduire par une forte reprise de la production. Selon les estimations de l’Institut d’émission, la récolte des trois principales céréales atteindrait 82 millions de quintaux, sur une superficie emblavée de 3,9 millions d’hectares. Dans ce sillage, la valeur ajoutée agricole devrait enregistrer un rebond significatif de 14,4% en 2026, après une progression déjà estimée à 5% en 2025. Cette dynamique resterait toutefois dépendante des aléas climatiques, la Banque centrale anticipant un repli de 5,3% en 2027, sous l’hypothèse d’un retour à une campagne céréalière moyenne.
Finances publiques : un déficit en repli malgré des dépenses en hausse
Sur le plan budgétaire, les finances publiques montrent des signes de consolidation progressive, en dépit d’un environnement marqué par des pressions sur les dépenses. En 2025, les recettes ordinaires ont enregistré une progression notable de 15,3%, portée principalement par la bonne tenue des recettes fiscales. En parallèle, les dépenses globales ont augmenté de 11,8%, sous l’effet notamment de la hausse des charges liées aux biens et services. Dans ce contexte, Bank Al-Maghrib anticipe une poursuite de l’amélioration du solde budgétaire. «Le déficit devrait s’inscrire dans une trajectoire baissière», ressortant de 3,6% du PIB en 2025 à 3,5% en 2026, puis à 3,4% en 2027, hors recettes de privatisation. Une évolution qui traduit un effort de maîtrise budgétaire, tout en maintenant un niveau d’investissement public soutenu.