Tout est allé très vite. Le 28 février 2026, les frappes israélo-américaines contre l’Iran ont fait basculer les marchés énergétiques mondiaux en quelques heures. Le baril du Brent, qui évoluait encore autour de 70 dollars la veille, a bondi de plus de 16% dès la réouverture des marchés. En quelques séances, il a frôlé les 120 dollars, avant de se replier légèrement sous l’effet de signaux diplomatiques timides. Dans le même temps, le gaz européen s’est envolé de près de 40%. Au cœur de cette secousse mondiale, un point névralgique : le détroit d’Ormuz. Ce passage maritime d’à peine 35 kilomètres de large, coincé entre l’Iran et la péninsule arabique, constitue l’une des artères vitales de l’économie mondiale. En temps normal, près d’un cinquième du pétrole et du gaz naturel liquéfié consommés sur la planète y transitent. Depuis le déclenchement du conflit, la circulation y est fortement perturbée. Des dizaines de navires sont immobilisés, tandis que les chaînes d’approvisionnement mondiales s’affolent. Les premières répercussions se font déjà sentir bien au-delà du Golfe. De la Jordanie aux Émirats arabes unis, plusieurs pays ont relevé leurs prix à la pompe dès le début du mois de mars. Plus loin encore, le Bangladesh a dû adopter des mesures d’urgence : fermeture temporaire des universités, rationnement quotidien du carburant et arrêt d’une grande partie de son industrie d’engrais pour préserver l’électricité.
Pour le Maroc, on n’en est pas encore là, mais la situation est surveillée de près. Le Royaume dépend presque entièrement des importations pour couvrir ses besoins en produits pétroliers. Or la loi de Finances 2026 avait été bâtie sur l’hypothèse d’un baril à 65 dollars. Avec des cours qui oscillent désormais entre 90 et 120 dollars, l’écart est considérable. Les premiers effets sont déjà visibles. Depuis janvier, le litre de gasoil a augmenté de plus de 0,84 dirham, tandis que l’essence a progressé de plus de 0,60 dirham. Une hausse qui pourrait se poursuivre si les tensions persistent.
«Le véritable risque pour le Maroc ne réside pas uniquement dans le niveau ponctuel du prix du baril, mais plutôt dans la durée de la crise et la possibilité qu’elle se transforme en choc énergétique prolongé», analyse Zaher Badr Alazrak. Car, selon ce professeur conférencier en droit des affaires, à l’Université Hassan II de Casablanca, l’économie marocaine demeure particulièrement sensible aux chocs pétroliers, dans la mesure où elle dépend largement de l’extérieur pour ses besoins énergétiques. Cet expert explique ainsi que si les prix du pétrole se maintiennent à des niveaux élevés, les pressions se feront sentir à trois niveaux étroitement liés. «Premièrement, cela entraînera une hausse de la facture énergétique et pèsera sur le déficit de la balance commerciale ainsi que sur le compte courant. Deuxièmement, cela exercera une pression sur l’inflation, car les carburants entrent dans le coût du transport, de la production et de la distribution, ce qui se répercute mécaniquement sur les prix des produits alimentaires et des services. Troisièmement, cela pourrait créer une pression supplémentaire sur le budget de l’État, notamment si celui-ci devait élargir ses interventions pour soutenir certains prix, certaines catégories professionnelles ou maintenir des niveaux de soutien social».
«Le véritable risque pour le Maroc ne réside pas uniquement dans le niveau ponctuel du prix du baril, mais plutôt dans la durée de la crise et la possibilité qu’elle se transforme en choc énergétique prolongé», analyse Zaher Badr Alazrak. Car, selon ce professeur conférencier en droit des affaires, à l’Université Hassan II de Casablanca, l’économie marocaine demeure particulièrement sensible aux chocs pétroliers, dans la mesure où elle dépend largement de l’extérieur pour ses besoins énergétiques. Cet expert explique ainsi que si les prix du pétrole se maintiennent à des niveaux élevés, les pressions se feront sentir à trois niveaux étroitement liés. «Premièrement, cela entraînera une hausse de la facture énergétique et pèsera sur le déficit de la balance commerciale ainsi que sur le compte courant. Deuxièmement, cela exercera une pression sur l’inflation, car les carburants entrent dans le coût du transport, de la production et de la distribution, ce qui se répercute mécaniquement sur les prix des produits alimentaires et des services. Troisièmement, cela pourrait créer une pression supplémentaire sur le budget de l’État, notamment si celui-ci devait élargir ses interventions pour soutenir certains prix, certaines catégories professionnelles ou maintenir des niveaux de soutien social».
En effet, la facture énergétique ne s’arrêtera pas aux seules stations d’essence. Elle se diffuse rapidement dans toute l’économie : transport de marchandises, logistique, distribution. À terme, ce sont les prix des produits alimentaires et des biens de première nécessité qui risquent d’en subir les conséquences. C’est ce que souligne Youssef Guerraoui Filali, président du Centre marocain pour la gouvernance et le management, en précisant que «le pétrole est une matière économique transversale : il irrigue aussi bien la vie quotidienne des ménages que l'appareil productif des entreprises et des industriels». Et d’ajouter, dès lors que le prix à la pompe augmente, les coûts de transport s'envolent, qu'il s'agisse du transport de personnes ou de marchandises. «Les transporteurs et les intermédiaires répercutent systématiquement la hausse du litre de gasoil, et c'est en définitive le consommateur final qui en supporte le poids».
Conscient de ces tensions, le ministère de la Transition énergétique affirme suivre quotidiennement l’évolution des stocks nationaux, estimés à environ 30 jours de consommation, soit deux fois moins que le seuil légal fixé à 60 jours. Dans ce contexte incertain, une question s’impose : jusqu’où cette crise géopolitique peut-elle fragiliser l’économie marocaine ? Pour analyser les enjeux et les marges de manœuvre du gouvernement, Youssef Guerraoui Filali et Zaher Badr Alazrak, ont accepté d’apporter leurs éclairages.
Conscient de ces tensions, le ministère de la Transition énergétique affirme suivre quotidiennement l’évolution des stocks nationaux, estimés à environ 30 jours de consommation, soit deux fois moins que le seuil légal fixé à 60 jours. Dans ce contexte incertain, une question s’impose : jusqu’où cette crise géopolitique peut-elle fragiliser l’économie marocaine ? Pour analyser les enjeux et les marges de manœuvre du gouvernement, Youssef Guerraoui Filali et Zaher Badr Alazrak, ont accepté d’apporter leurs éclairages.
Youssef Guerraoui Filali : «Si la tension militaire persiste, l’objectif d’un déficit compris entre 3 et 3,5% du PIB sera difficile à tenir»
Le Matin : Le seuil du baril à plus de 100 dollars est déjà franchi. Quels risques cela fait-il peser sur les équilibres budgétaires et macro-économiques du Maroc ?
Si les prix des carburants continuent d'augmenter, et dans l'hypothèse d'une guerre qui s'enlise, une loi de Finances rectificative vous paraît-elle nécessaire ? Pourquoi ?
Je ne crois pas que le gouvernement empruntera la voie d'une loi de Finances rectificative. En revanche, il est quasi certain que les dépenses liées à la facture énergétique dépasseront largement les prévisions initiales. Nous nous orienterons plutôt vers une forme d'austérité budgétaire de fait, dans un contexte où les engagements de l'État sont déjà considérables : déploiement de la protection sociale, financement des grands chantiers d'infrastructure, sans oublier les préparatifs de la Coupe du monde 2030. Si la pression inflationniste importée venait à s'inscrire dans la durée, la facture énergétique exploserait, entraînant mécaniquement une dégradation du solde budgétaire. Le gouvernement s'est fixé un objectif de déficit compris entre 3 et 3,5% du PIB. Cet objectif deviendrait alors très difficile à tenir.
Quels impacts concrets cette hausse peut-elle avoir sur les citoyens et leur pouvoir d'achat ?
Les effets sont directs et immédiatement perceptibles. Dès lors que le prix à la pompe augmente, les coûts de transport s'envolent, qu'il s'agisse du transport de personnes ou de marchandises. Les transporteurs et les intermédiaires répercutent systématiquement la hausse du litre de gasoil, et c'est en définitive le consommateur final qui en supporte le poids. Cette dynamique touche l'ensemble des produits de consommation : les denrées alimentaires, les fournitures, les matières premières acheminées entre régions. Le carburant étant une composante structurelle du coût de production et de distribution, sa hausse se propage à travers toute la chaîne économique. Aucun secteur n'en est véritablement à l'abri.
Quelle est la marge de manœuvre du gouvernement ? Quels leviers peut-il actionner pour éviter la spirale inflationniste ?
Plusieurs leviers existent, à condition de les activer avec détermination et méthode. Le premier est la diversification des sources d'approvisionnement. Il est impératif d'identifier et de sécuriser de nouveaux partenaires capables de livrer du pétrole raffiné à des conditions tarifaires compétitives. C'est une priorité stratégique dans le contexte actuel. Le deuxième levier, tout aussi crucial, est le contrôle rigoureux de la chaîne de distribution, du producteur au grossiste, jusqu'au point de vente final. Se contenter d'exiger l'affichage des prix chez les petits détaillants reste largement insuffisant. C'est en agissant sur l'ensemble de la chaîne de valeur que l'on peut contenir les hausses injustifiées, celles qui n'ont rien à voir avec le coût réel du carburant, mais qui profitent opportunément d'un contexte de crise pour s'emballer. Troisième impératif : maintenir l'équilibre entre l'offre et la demande. C'est une condition sine qua non pour maîtriser l'inflation, et en particulier l'inflation sous-jacente, qui frappe les produits de première nécessité. Enfin, la lutte contre la spéculation et la surveillance active des marchés doivent être érigées en priorités opérationnelles. En période de crise, certains acteurs n'hésitent pas à exploiter les tensions pour engranger des marges indues. Il appartient aux pouvoirs publics d'y mettre fin avec fermeté.
Youssef Guerraoui Filali :
Si les prix des carburants continuent d'augmenter, et dans l'hypothèse d'une guerre qui s'enlise, une loi de Finances rectificative vous paraît-elle nécessaire ? Pourquoi ?
Je ne crois pas que le gouvernement empruntera la voie d'une loi de Finances rectificative. En revanche, il est quasi certain que les dépenses liées à la facture énergétique dépasseront largement les prévisions initiales. Nous nous orienterons plutôt vers une forme d'austérité budgétaire de fait, dans un contexte où les engagements de l'État sont déjà considérables : déploiement de la protection sociale, financement des grands chantiers d'infrastructure, sans oublier les préparatifs de la Coupe du monde 2030. Si la pression inflationniste importée venait à s'inscrire dans la durée, la facture énergétique exploserait, entraînant mécaniquement une dégradation du solde budgétaire. Le gouvernement s'est fixé un objectif de déficit compris entre 3 et 3,5% du PIB. Cet objectif deviendrait alors très difficile à tenir.
Quels impacts concrets cette hausse peut-elle avoir sur les citoyens et leur pouvoir d'achat ?
Les effets sont directs et immédiatement perceptibles. Dès lors que le prix à la pompe augmente, les coûts de transport s'envolent, qu'il s'agisse du transport de personnes ou de marchandises. Les transporteurs et les intermédiaires répercutent systématiquement la hausse du litre de gasoil, et c'est en définitive le consommateur final qui en supporte le poids. Cette dynamique touche l'ensemble des produits de consommation : les denrées alimentaires, les fournitures, les matières premières acheminées entre régions. Le carburant étant une composante structurelle du coût de production et de distribution, sa hausse se propage à travers toute la chaîne économique. Aucun secteur n'en est véritablement à l'abri.
Quelle est la marge de manœuvre du gouvernement ? Quels leviers peut-il actionner pour éviter la spirale inflationniste ?
Plusieurs leviers existent, à condition de les activer avec détermination et méthode. Le premier est la diversification des sources d'approvisionnement. Il est impératif d'identifier et de sécuriser de nouveaux partenaires capables de livrer du pétrole raffiné à des conditions tarifaires compétitives. C'est une priorité stratégique dans le contexte actuel. Le deuxième levier, tout aussi crucial, est le contrôle rigoureux de la chaîne de distribution, du producteur au grossiste, jusqu'au point de vente final. Se contenter d'exiger l'affichage des prix chez les petits détaillants reste largement insuffisant. C'est en agissant sur l'ensemble de la chaîne de valeur que l'on peut contenir les hausses injustifiées, celles qui n'ont rien à voir avec le coût réel du carburant, mais qui profitent opportunément d'un contexte de crise pour s'emballer. Troisième impératif : maintenir l'équilibre entre l'offre et la demande. C'est une condition sine qua non pour maîtriser l'inflation, et en particulier l'inflation sous-jacente, qui frappe les produits de première nécessité. Enfin, la lutte contre la spéculation et la surveillance active des marchés doivent être érigées en priorités opérationnelles. En période de crise, certains acteurs n'hésitent pas à exploiter les tensions pour engranger des marges indues. Il appartient aux pouvoirs publics d'y mettre fin avec fermeté.
Zaher Badr Alazrak : «Face à la flambée des cours, le gouvernement a encore une marge de manœuvre, mais elle n’est pas illimitée»
Le Matin : Le baril de pétrole a dépassé le seuil des 100 dollars. Quels risques cela fait-il peser sur les équilibres budgétaires et macroéconomiques du Maroc ?
Cela signifie que le véritable risque pour le Maroc ne réside pas uniquement dans le niveau ponctuel du prix du baril, mais plutôt dans la durée de la crise et la possibilité qu’elle se transforme en choc énergétique prolongé. À mon sens, l’économie marocaine demeure particulièrement sensible aux chocs pétroliers, dans la mesure où elle dépend largement de l’extérieur pour ses besoins énergétiques. Si les prix du pétrole se maintiennent à des niveaux élevés, les pressions se feront sentir à trois niveaux étroitement liés.
Premièrement, cela entraînera une hausse de la facture énergétique et pèsera sur le déficit de la balance commerciale ainsi que sur le compte courant. Deuxièmement, cela exercera une pression sur l’inflation, car les carburants entrent dans le coût du transport, de la production et de la distribution, ce qui se répercute mécaniquement sur les prix des produits alimentaires et des services. Troisièmement, cela pourrait créer une pression supplémentaire sur le budget de l’État, notamment si celui-ci devait élargir ses interventions pour soutenir certains prix, certaines catégories professionnelles ou maintenir des niveaux de soutien social.
Certes, l’inflation au Maroc a fortement ralenti en 2025 pour atteindre environ 0,8% en moyenne annuelle, après les niveaux élevés observés en 2023. Toutefois, cet acquis reste fragile face à tout nouveau choc pétrolier prolongé. Ce qui rend la conjoncture actuelle encore plus sensible, c’est que l’économie marocaine espérait une année plus favorable en matière de croissance, notamment grâce à l’amélioration de la campagne agricole et à l’atténuation de la pression hydrique. Si la guerre devait se prolonger et entraîner une hausse durable des coûts de l’énergie et du transport, une partie des gains attendus pourrait être absorbée par la gestion d’une crise importée.
Nous nous retrouverions alors face à une situation paradoxale : d’un côté, certains fondamentaux internes s’améliorent ; de l’autre, des vents contraires externes risquent d’en atténuer l’impact sur la croissance, l’investissement et la demande intérieure. Il convient de rappeler que Bank Al-Maghrib anticipait pour 2025 une amélioration du rythme de croissance dans un contexte interne plus favorable. Cela signifie qu’un choc externe prolongé conduirait surtout à réviser les prévisions, plutôt qu’à provoquer un déséquilibre macroéconomique majeur.
Si les prix des carburants continuent d’augmenter et dans l’hypothèse d’une guerre prolongée, pensez-vous qu’une loi de Finances rectificative deviendra nécessaire ? Pourquoi ?
Personnellement, je ne pense pas qu’à ce stade une loi de Finances rectificative constitue l’option la plus probable, contrairement à ce qui s’était produit pendant la pandémie de Covid-19. Durant la pandémie, l’économie avait connu un arrêt brutal de l’activité, une chute immédiate des recettes fiscales et la paralysie de plusieurs secteurs. Il était donc logique de recourir à des instruments budgétaires exceptionnels. Aujourd’hui, la situation est différente. Nous sommes face à un choc externe sectoriel et inflationniste, principalement lié à l’énergie et aux chaînes d’approvisionnement, et non à une paralysie globale de l’économie. De plus, le gouvernement dispose encore d’une certaine marge de manœuvre au sein du budget actuel. Il peut, par exemple, réorganiser certaines priorités budgétaires, accélérer ou retarder certains investissements, ou encore renforcer temporairement certains dispositifs de soutien sans passer nécessairement par une loi de Finances rectificative.
À mon avis, une telle loi ne deviendrait pertinente que si trois conditions se réunissaient simultanément, un maintien durable du pétrole à des niveaux très élevés, une perturbation prolongée des chaînes d’approvisionnement mondiales et une nécessité d’augmenter massivement les dépenses de soutien au-delà des crédits initialement prévus. Pour l’instant, il existe encore des instruments moins coûteux institutionnellement : la réallocation des dépenses, l’utilisation des marges budgétaires disponibles et le recours à des politiques de soutien ciblées, plutôt qu’à des subventions généralisées. Il faut également rappeler que l’État continue de soutenir certaines denrées de base via la Caisse de compensation, notamment le gaz butane, le sucre et la farine. Les crédits prévus à ce titre dépassaient 16,5 milliards de dirhams en 2025, ce qui signifie qu’un dispositif d’intervention existe déjà et peut être ajusté si nécessaire.
Quels impacts concrets cette hausse peut-elle avoir sur les citoyens et leur pouvoir d’achat ?
Je pense que l’impact le plus immédiat se fera sentir sur le pouvoir d’achat, en particulier celui des classes moyennes et des catégories les plus vulnérables. Au Maroc, la hausse des carburants ne concerne pas uniquement les automobilistes. Elle se transmet rapidement à l’ensemble de l’économie : transport public, logistique, distribution des marchandises, puis prix des produits alimentaires et des services.
Nous sommes donc face à un effet multiplicateur : une hausse directe de certaines dépenses, puis une hausse indirecte sur l’ensemble du panier de consommation. Les ménages marocains sont particulièrement sensibles à ces chocs, car une part importante de leurs revenus est déjà consacrée aux dépenses essentielles. Une nouvelle hausse des prix conduira donc, dans la pratique, à un réajustement forcé des comportements de consommation : réduction des dépenses secondaires, report de certains achats et diminution de l’épargne lorsqu’elle existe. Les catégories les plus touchées seront celles qui ne bénéficient pas de revenus stables ou d’augmentations salariales, notamment les travailleurs du secteur informel ou les activités fortement dépendantes du transport et de l’énergie.
Il faut aussi souligner que l’impact n’est pas seulement économique. Il est également social et psychologique. Lorsque les ménages constatent que leurs revenus stagnent tandis que les coûts du transport, de l’énergie et de l’alimentation augmentent, ils ont le sentiment que leur marge de sécurité financière se réduit. C’est un phénomène que le Maroc a déjà connu après la crise russo-ukrainienne, qui avait entraîné l’importation d’une partie de l’inflation mondiale.
Quelle est la marge de manœuvre du gouvernement ? Quels leviers peut-il actionner pour éviter une spirale inflationniste ?
Je dirais que la marge de manœuvre du gouvernement existe encore, mais qu’elle n’est pas illimitée. Le premier levier consiste à privilégier le soutien ciblé plutôt que généralisé. Toute mesure d’appui supplémentaire devrait être orientée vers les secteurs et les catégories les plus touchés, comme les professionnels du transport ou certaines chaînes de production sensibles, plutôt que vers des subventions générales coûteuses. Le second levier est la régulation du marché et la surveillance des mécanismes de formation des prix. Toutes les hausses internationales ne doivent pas se traduire automatiquement par des augmentations excessives sur le marché intérieur. Il est donc essentiel de renforcer la vigilance sur les pratiques spéculatives ou les marges abusives. Le troisième levier concerne la coordination entre politique budgétaire et politique monétaire. Bank Al-Maghrib devra continuer à suivre de près l’évolution de l’inflation, tandis que le gouvernement devra éviter des mesures budgétaires expansionnistes qui alimenteraient la demande sans résoudre les contraintes d’offre.
Enfin, le levier structurel le plus important reste la réduction de la dépendance énergétique. La crise actuelle rappelle que la véritable protection contre les chocs extérieurs passe par l’accélération des investissements dans les énergies renouvelables, les infrastructures énergétiques et les capacités de stockage. Plus l’économie marocaine sera capable de réduire sa dépendance aux importations d’énergie fossile, plus elle renforcera sa résilience face aux crises géopolitiques.
Quelle est la principale leçon que le Maroc peut tirer de cette crise ?
À mon sens, la principale leçon est que le Maroc, comme beaucoup d’économies intermédiaires dépendantes des importations d’énergie, ne peut plus considérer les crises géopolitiques comme des événements lointains. Ce qui se passe au Moyen-Orient se répercute rapidement sur notre économie via les prix du pétrole, le transport maritime, les assurances et les chaînes d’approvisionnement. L’enjeu n’est donc pas seulement de gérer la crise actuelle, mais de construire une économie plus résiliente, moins dépendante de l’énergie importée et plus capable d’absorber les chocs externes tout en protégeant le pouvoir d’achat.
Le Maroc dispose déjà de certains atouts : le ralentissement récent de l’inflation, l’existence de mécanismes de soutien social et une amélioration relative de certains fondamentaux économiques. Mais si la guerre devait se prolonger, nous serions confrontés à un test majeur pour les politiques publiques, trouver l’équilibre entre trois impératifs difficiles : protéger le pouvoir d’achat, préserver les équilibres macroéconomiques et maintenir les objectifs de croissance et d’investissement. C’est précisément cette équation qui constituera le véritable défi économique dans les mois à venir.
Zaher Badr Alazrak :
Cela signifie que le véritable risque pour le Maroc ne réside pas uniquement dans le niveau ponctuel du prix du baril, mais plutôt dans la durée de la crise et la possibilité qu’elle se transforme en choc énergétique prolongé. À mon sens, l’économie marocaine demeure particulièrement sensible aux chocs pétroliers, dans la mesure où elle dépend largement de l’extérieur pour ses besoins énergétiques. Si les prix du pétrole se maintiennent à des niveaux élevés, les pressions se feront sentir à trois niveaux étroitement liés.
Premièrement, cela entraînera une hausse de la facture énergétique et pèsera sur le déficit de la balance commerciale ainsi que sur le compte courant. Deuxièmement, cela exercera une pression sur l’inflation, car les carburants entrent dans le coût du transport, de la production et de la distribution, ce qui se répercute mécaniquement sur les prix des produits alimentaires et des services. Troisièmement, cela pourrait créer une pression supplémentaire sur le budget de l’État, notamment si celui-ci devait élargir ses interventions pour soutenir certains prix, certaines catégories professionnelles ou maintenir des niveaux de soutien social.
Certes, l’inflation au Maroc a fortement ralenti en 2025 pour atteindre environ 0,8% en moyenne annuelle, après les niveaux élevés observés en 2023. Toutefois, cet acquis reste fragile face à tout nouveau choc pétrolier prolongé. Ce qui rend la conjoncture actuelle encore plus sensible, c’est que l’économie marocaine espérait une année plus favorable en matière de croissance, notamment grâce à l’amélioration de la campagne agricole et à l’atténuation de la pression hydrique. Si la guerre devait se prolonger et entraîner une hausse durable des coûts de l’énergie et du transport, une partie des gains attendus pourrait être absorbée par la gestion d’une crise importée.
Nous nous retrouverions alors face à une situation paradoxale : d’un côté, certains fondamentaux internes s’améliorent ; de l’autre, des vents contraires externes risquent d’en atténuer l’impact sur la croissance, l’investissement et la demande intérieure. Il convient de rappeler que Bank Al-Maghrib anticipait pour 2025 une amélioration du rythme de croissance dans un contexte interne plus favorable. Cela signifie qu’un choc externe prolongé conduirait surtout à réviser les prévisions, plutôt qu’à provoquer un déséquilibre macroéconomique majeur.
Si les prix des carburants continuent d’augmenter et dans l’hypothèse d’une guerre prolongée, pensez-vous qu’une loi de Finances rectificative deviendra nécessaire ? Pourquoi ?
Personnellement, je ne pense pas qu’à ce stade une loi de Finances rectificative constitue l’option la plus probable, contrairement à ce qui s’était produit pendant la pandémie de Covid-19. Durant la pandémie, l’économie avait connu un arrêt brutal de l’activité, une chute immédiate des recettes fiscales et la paralysie de plusieurs secteurs. Il était donc logique de recourir à des instruments budgétaires exceptionnels. Aujourd’hui, la situation est différente. Nous sommes face à un choc externe sectoriel et inflationniste, principalement lié à l’énergie et aux chaînes d’approvisionnement, et non à une paralysie globale de l’économie. De plus, le gouvernement dispose encore d’une certaine marge de manœuvre au sein du budget actuel. Il peut, par exemple, réorganiser certaines priorités budgétaires, accélérer ou retarder certains investissements, ou encore renforcer temporairement certains dispositifs de soutien sans passer nécessairement par une loi de Finances rectificative.
À mon avis, une telle loi ne deviendrait pertinente que si trois conditions se réunissaient simultanément, un maintien durable du pétrole à des niveaux très élevés, une perturbation prolongée des chaînes d’approvisionnement mondiales et une nécessité d’augmenter massivement les dépenses de soutien au-delà des crédits initialement prévus. Pour l’instant, il existe encore des instruments moins coûteux institutionnellement : la réallocation des dépenses, l’utilisation des marges budgétaires disponibles et le recours à des politiques de soutien ciblées, plutôt qu’à des subventions généralisées. Il faut également rappeler que l’État continue de soutenir certaines denrées de base via la Caisse de compensation, notamment le gaz butane, le sucre et la farine. Les crédits prévus à ce titre dépassaient 16,5 milliards de dirhams en 2025, ce qui signifie qu’un dispositif d’intervention existe déjà et peut être ajusté si nécessaire.
Quels impacts concrets cette hausse peut-elle avoir sur les citoyens et leur pouvoir d’achat ?
Je pense que l’impact le plus immédiat se fera sentir sur le pouvoir d’achat, en particulier celui des classes moyennes et des catégories les plus vulnérables. Au Maroc, la hausse des carburants ne concerne pas uniquement les automobilistes. Elle se transmet rapidement à l’ensemble de l’économie : transport public, logistique, distribution des marchandises, puis prix des produits alimentaires et des services.
Nous sommes donc face à un effet multiplicateur : une hausse directe de certaines dépenses, puis une hausse indirecte sur l’ensemble du panier de consommation. Les ménages marocains sont particulièrement sensibles à ces chocs, car une part importante de leurs revenus est déjà consacrée aux dépenses essentielles. Une nouvelle hausse des prix conduira donc, dans la pratique, à un réajustement forcé des comportements de consommation : réduction des dépenses secondaires, report de certains achats et diminution de l’épargne lorsqu’elle existe. Les catégories les plus touchées seront celles qui ne bénéficient pas de revenus stables ou d’augmentations salariales, notamment les travailleurs du secteur informel ou les activités fortement dépendantes du transport et de l’énergie.
Il faut aussi souligner que l’impact n’est pas seulement économique. Il est également social et psychologique. Lorsque les ménages constatent que leurs revenus stagnent tandis que les coûts du transport, de l’énergie et de l’alimentation augmentent, ils ont le sentiment que leur marge de sécurité financière se réduit. C’est un phénomène que le Maroc a déjà connu après la crise russo-ukrainienne, qui avait entraîné l’importation d’une partie de l’inflation mondiale.
Quelle est la marge de manœuvre du gouvernement ? Quels leviers peut-il actionner pour éviter une spirale inflationniste ?
Je dirais que la marge de manœuvre du gouvernement existe encore, mais qu’elle n’est pas illimitée. Le premier levier consiste à privilégier le soutien ciblé plutôt que généralisé. Toute mesure d’appui supplémentaire devrait être orientée vers les secteurs et les catégories les plus touchés, comme les professionnels du transport ou certaines chaînes de production sensibles, plutôt que vers des subventions générales coûteuses. Le second levier est la régulation du marché et la surveillance des mécanismes de formation des prix. Toutes les hausses internationales ne doivent pas se traduire automatiquement par des augmentations excessives sur le marché intérieur. Il est donc essentiel de renforcer la vigilance sur les pratiques spéculatives ou les marges abusives. Le troisième levier concerne la coordination entre politique budgétaire et politique monétaire. Bank Al-Maghrib devra continuer à suivre de près l’évolution de l’inflation, tandis que le gouvernement devra éviter des mesures budgétaires expansionnistes qui alimenteraient la demande sans résoudre les contraintes d’offre.
Enfin, le levier structurel le plus important reste la réduction de la dépendance énergétique. La crise actuelle rappelle que la véritable protection contre les chocs extérieurs passe par l’accélération des investissements dans les énergies renouvelables, les infrastructures énergétiques et les capacités de stockage. Plus l’économie marocaine sera capable de réduire sa dépendance aux importations d’énergie fossile, plus elle renforcera sa résilience face aux crises géopolitiques.
Quelle est la principale leçon que le Maroc peut tirer de cette crise ?
À mon sens, la principale leçon est que le Maroc, comme beaucoup d’économies intermédiaires dépendantes des importations d’énergie, ne peut plus considérer les crises géopolitiques comme des événements lointains. Ce qui se passe au Moyen-Orient se répercute rapidement sur notre économie via les prix du pétrole, le transport maritime, les assurances et les chaînes d’approvisionnement. L’enjeu n’est donc pas seulement de gérer la crise actuelle, mais de construire une économie plus résiliente, moins dépendante de l’énergie importée et plus capable d’absorber les chocs externes tout en protégeant le pouvoir d’achat.
Le Maroc dispose déjà de certains atouts : le ralentissement récent de l’inflation, l’existence de mécanismes de soutien social et une amélioration relative de certains fondamentaux économiques. Mais si la guerre devait se prolonger, nous serions confrontés à un test majeur pour les politiques publiques, trouver l’équilibre entre trois impératifs difficiles : protéger le pouvoir d’achat, préserver les équilibres macroéconomiques et maintenir les objectifs de croissance et d’investissement. C’est précisément cette équation qui constituera le véritable défi économique dans les mois à venir.
