José Manuel Fernandes : C’est une grande distinction pour le Portugal. Être le pays à l’honneur dans un Salon international de l’agriculture de cette envergure, l’un des plus importants en Afrique, qui rassemble des milliers de professionnels, est aussi une responsabilité. Mais je suis convaincu que nous serons à la hauteur. Comme je l’ai affirmé à plusieurs reprises, le Portugal et le Maroc sont deux pays amis, deux pays amis et voisins à la fois. Il faut savoir que la capitale européenne la plus proche de Rabat est Lisbonne. Et même l’océan Atlantique, que l’on perçoit comme une séparation, est en réalité un lien entre nos deux pays, un pont que nous devons continuer à renforcer. Nous sommes pleinement disponibles pour approfondir cette coopération, avec un objectif central : la sécurité alimentaire, qui signifie avant tout garantir une alimentation accessible à tous.
Le Portugal est souvent présenté comme une agriculture à deux vitesses, entre petites exploitations familiales au nord et grandes structures au sud. Est-ce un héritage que vous subissez ou un modèle que vous assumez aujourd’hui ?C’est un modèle que nous assumons, car il reflète la réalité de notre territoire. Le Portugal est un pays relativement petit, mais doté d’une grande diversité de spécificités régionales, qui constituent autant d’atouts. Chaque région produit des vins différents, ce qui fait notre richesse. Il en va de même pour les productions animales, qui participent à la biodiversité et à la diversité des saveurs. Notre objectif est précisément de valoriser cette diversité. Par ailleurs, la cohésion territoriale est une priorité. Même si les systèmes agricoles diffèrent selon les régions, nous travaillons à améliorer la productivité partout, tout en renforçant la compétitivité globale du secteur.
Dans ce cadre, nous avons lancé un projet structurant intitulé «L’eau qui unit», doté de 5,4 milliards d’euros d’ici 2030. Il vise à améliorer la gestion de l’eau à l’échelle nationale. Réduire la consommation est important, mais une gestion intelligente de la ressource est indispensable. Cela concerne à la fois l’eau pour la consommation humaine, pour l’agriculture, pour les écosystèmes et pour la prévention des risques, notamment les inondations. La disponibilité de l’eau, combinée à des sols de qualité, est un levier essentiel pour moderniser l’agriculture et améliorer la productivité.
Votre agriculture semble avoir fait le choix de la valeur plutôt que du volume, notamment à travers l’huile d’olive, le vin ou les fruits. Est-ce une stratégie assumée face à la concurrence internationale ?La question de l’échelle reste importante. Dans certaines productions comme le maïs ou le soja, nous ne sommes pas les plus compétitifs. Cela nous pousse à nous différencier. Nous devons à la fois améliorer la production et surtout miser sur la qualité. Produire moins, mais mieux, permet de dégager de la valeur et d’assurer des revenus satisfaisants aux agriculteurs. Cela pose aussi la question de leur place dans la chaîne de valeur. Face à la hausse des coûts de production, notamment de l’énergie, il est essentiel de soutenir les agriculteurs, car les déséquilibres persistent dans la répartition de la valeur.
Dans quelle mesure la dépendance au financement européen, notamment la Politique agricole commune, conditionne-t-elle la viabilité de votre modèle agricole ?La Politique agricole commune (PAC) a globalement produit de bons résultats. Cela dit, certaines exigences réglementaires peuvent être excessives, et nous sommes actuellement engagés dans les discussions sur sa future évolution.
Les agriculteurs doivent respecter des normes très strictes, parfois au-delà des objectifs environnementaux. Aujourd’hui, plus de 40% des financements de la PAC sont orientés vers les objectifs climatiques. Sans ce soutien, il serait très difficile de répondre à l’ensemble des exigences environnementales. J’ai l’habitude de dire que ce soutien aux agriculteurs est en réalité un soutien indirect aux citoyens européens, qui bénéficient de produits de qualité à des prix accessibles, dans des conditions de production exigeantes. À l’échelle internationale, nous plaidons également pour davantage de réciprocité dans les règles commerciales.
Le Portugal a réussi à structurer des filières à forte valeur ajoutée, notamment dans le vin et l’huile d’olive. Quels sont les facteurs clés de ce succès ?Dans le vin, nous bénéficions d’une grande diversité régionale. Le Portugal est aujourd’hui le dixième producteur mondial. Même si la consommation mondiale tend à diminuer, nous avons un fort potentiel de valorisation grâce à la qualité exceptionnelle de nos vins.
Certains produits sont uniques, comme le vinho verde ou le porto, qui ne peuvent être reproduits ailleurs. Concernant l’huile d’olive, les progrès sont liés à des investissements massifs, notamment autour du projet d’Alqueva, qui représente environ 2,5 milliards d’euros. Ce projet, qui s’appuie sur le plus grand lac artificiel d’Europe, a permis d’augmenter fortement la productivité. Aujourd’hui, les retombées fiscales générées dépassent 330 millions d’euros par an. Ce modèle montre que l’investissement dans l’eau est un facteur clé de compétitivité et de sécurité pour les investisseurs.
Le Maroc, à l’instar du Portugal et du pourtour méditerranéen, vit aujourd’hui pleinement la problématique du stress hydrique. Quelles expériences peuvent être partagées ?Nous disposons d’une expérience solide, notamment à travers le projet Alqueva, et d’un savoir-faire technique que nous sommes prêts à partager. Nous continuons à investir massivement, notamment dans la stratégie «L’eau qui unit». L’objectif est d’optimiser la gestion de la ressource, de renforcer les interconnexions entre réseaux et de limiter les pertes. L’agriculture de précision est essentielle, mais elle doit s’accompagner d’efforts en matière de recherche, qu’il s’agisse de santé animale, de protection des cultures ou de développement de variétés plus résistantes à la sécheresse. Nous avons récemment été confrontés à des tempêtes destructrices, ce qui montre l’importance d’investir aussi dans la résilience des systèmes agricoles.
Quels axes de coopération concrets avec le Maroc peuvent être activés rapidement ?De nombreux accords existent déjà, y compris entre acteurs privés. Nous collaborons notamment à travers des institutions de recherche présentes au Maroc, y compris dans le domaine vétérinaire et la production de vaccins. La gestion de l’eau, les questions sanitaires – animales et végétales – ainsi que le développement des échanges commerciaux constituent des axes de coopération prioritaires.
Quel message souhaitez-vous adresser aux agriculteurs marocains à l’occasion du SIAM ?Le Portugal et le Maroc partagent des défis communs et des objectifs similaires. Nous devons travailler ensemble pour améliorer les revenus des agriculteurs, renforcer la stabilité du secteur et attirer les jeunes. La modernisation de l’agriculture passe par l’innovation, la technologie, la robotisation et l’intelligence artificielle. Elle passe aussi par la recherche, notamment pour faire face aux enjeux sanitaires. Cette coopération doit être gagnant-gagnant. Le Maroc a également beaucoup à apporter, en termes de savoir-faire, de recherche et de bonnes pratiques.