Économie

Pourquoi l'offre «Free Max» pourrait transformer le marché des télécoms

L’arrivée de l’offre «Free Max», incluant le Maroc parmi 135 pays couverts, pourrait rebattre les cartes du marché national des télécoms. Invité de «L’Info en Face» sur «Matin TV», Khalid Ziani, expert IT et télécoms, estime qu’il ne s’agit pas d’une révolution technologique, mais d’une rupture commerciale majeure, appelée à accélérer la fin d’un modèle fondé sur le roaming cher, les offres prépayées limitées et les frontières nationales de la data.

Khalid Ziani

26 Avril 2026 À 16:13

L’annonce de «Free Max» a pris de court le marché marocain des télécoms. Présentée comme une offre d’Internet mobile illimité dans 135 pays, dont le Maroc, elle ouvre selon Khalid Ziani une nouvelle séquence concurrentielle. Pour l’expert IT et télécoms, invité de «L’Info en Face» sur «Matin TV», le changement n’est pas d’abord technologique. «Sur le plan technologique, rien ne change», explique-t-il. En revanche, «sur le plan commercial, effectivement, c’est une vraie révolution». Cette révolution tient à un point précis : le roaming data. Jusqu’ici, un touriste, un MRE ou tout voyageur arrivant au Maroc devait généralement désactiver ses données mobiles, acheter une carte SIM locale, puis souscrire une recharge limitée en durée et en volume. Khalid Ziani cite l’exemple courant d’une offre à 50 dirhams pour 10 Go valables un mois. «Free Max» vient bouleverser cette logique en permettant aux abonnés concernés d’utiliser leur forfait sans changer de numéro, sans contrainte de durée de séjour et sans limitation de volume.



La cible est loin d’être marginale. Selon l’expert, sur les quelque 6 millions de visiteurs français qui se rendent chaque année au Maroc, un tiers environ pourrait être client de Free. Cela représenterait entre 1,5 et 2 millions de personnes potentiellement concernées. «C’est très important, c’est extrêmement important», insiste-t-il. Pour ces voyageurs réguliers entre la France et le Maroc, le calcul devient vite évident : payer quelques euros supplémentaires pour bénéficier d’une data illimitée dans plusieurs pays plutôt que multiplier les recharges locales.

Mais l’enjeu dépasse largement le confort des usagers. Khalid Ziani y voit une remise en cause frontale du modèle économique des opérateurs marocains, pour lesquels le roaming a longtemps constitué une source de marge importante. «Le roaming était une vache à lait pour les opérateurs marocains», affirme-t-il, rappelant que ces derniers ont longtemps refusé les accords de roaming internationaux, contrairement à d’autres marchés comme la Tunisie ou le Sénégal. À ses yeux, cette «chasse gardée» vient de sauter.

L’accord conclu entre Free et les trois opérateurs marocains s’inscrit dans une logique classique d’interconnexion entre opérateurs : les volumes de données consommés sont facturés en gros, et non plus au détail client par client. Ce changement de mécanique rend le roaming beaucoup moins cher. Mais il implique aussi, selon Khalid Ziani, une perte potentielle de chiffre d’affaires pour les opérateurs nationaux. Il estime que l’impact pourrait représenter «à peu près 20% du total du chiffre d’affaires roaming» lié aux clients Free dès le lancement.



L’effet domino pourrait être rapide. Orange, Bouygues et d’autres opérateurs français ou internationaux ne devraient pas rester sans réaction. Pour Khalid Ziani, l’accord Free-Maroc ouvre une dynamique nouvelle : «On peut considérer que le Maroc est dorénavant et définitivement ouvert aux accords de roaming internationaux». Autrement dit, ce qui apparaît aujourd’hui comme une offre isolée pourrait devenir le point de départ d’une recomposition générale du marché.

L’expert appelle surtout à changer de grille de lecture. Il ne faut plus, dit-il, raisonner en coût de la minute, mais en coût de la data. La voix, les appels, la visioconférence, les messageries et une grande partie des services numériques passent désormais par Internet. «Parler de voix est déjà dépassé. Il faut vraiment se concentrer sur la data», affirme-t-il. Dans cette nouvelle économie numérique, l’accès Internet devient l’infrastructure centrale autour de laquelle se construisent tous les usages.

Ce basculement oblige les opérateurs marocains à revoir leur modèle. Khalid Ziani les invite à adopter une posture «conquérante» plutôt que défensive. Les offres prépayées, très dominantes au Maroc, pourraient perdre de leur pertinence face à des abonnements internationaux plus souples, plus généreux et plus compétitifs. «Les trois opérateurs marocains ont intérêt à fidéliser leur clientèle par des offres d’abonnement réguliers, au lieu des offres prépayées», estime-t-il. Le message est clair: les opérateurs ne peuvent plus penser uniquement en fonction de leur territoire. Ils doivent bâtir des offres globales, notamment pour les Marocains qui voyagent régulièrement.

Les barrières réglementaires ou pratiques à l’accès à «Free Max» – compte bancaire en France, adresse, carte de paiement – ne devraient pas suffire à freiner le mouvement. Khalid Ziani estime qu’elles peuvent ralentir l’adoption, mais non l’empêcher. «Les Marocains savent comment utiliser ces formules pour bénéficier de ces offres», dit-il, évoquant les familles ayant un proche en France ou les abonnements rattachés à une Freebox. Pour lui, compter sur ces obstacles serait une erreur stratégique : «Ce type de barrière qui permet d’éliminer la concurrence ne fonctionnera pas éternellement».

L’autre toile de fond est technologique. La montée en puissance de la connectivité satellitaire, notamment à travers les offres direct-to-cell, menace à terme les modèles fondés sur les réseaux terrestres nationaux. Mais Khalid Ziani nuance : les réseaux terrestres restent moins coûteux que les réseaux satellitaires. La stratégie de Free consisterait donc à mutualiser les infrastructures terrestres à l’échelle mondiale pour les rendre plus compétitives face au satellite. «Free est très visionnaire», juge-t-il.

Dans cette perspective, Free ne contourne pas les opérateurs terrestres : il les utilise, les rémunère et participe indirectement au financement de leurs infrastructures via les redevances de roaming. Au Maroc, ces flux pourraient contribuer au déploiement de la 5G et de la fibre. Pour Khalid Ziani, l’équation est claire : les opérateurs marocains doivent accepter cette nouvelle réalité et transformer cette contrainte en opportunité.

Reste enfin la question de la souveraineté numérique et de la protection des données. Plus la data circule, plus les enjeux de sécurité, de confidentialité et de confiance deviennent centraux. Khalid Ziani appelle à une harmonisation des règles marocaines avec les meilleurs standards internationaux. Il cite la révision en cours de la Loi 09-08 sur la protection des données personnelles, qui devrait permettre au Maroc de mieux s’aligner sur des cadres comme le RGPD (Règlement général sur la protection des données) européen. «La protection des données doit être perçue au Maroc comme un facteur de confiance», souligne-t-il.

Au fond, l’offre «Free Max» révèle moins l’arrivée d’un nouvel abonnement qu’un changement d’époque. Les frontières nationales, longtemps utilisées pour segmenter les marchés et maintenir des marges élevées, perdent de leur pertinence dans un monde où Internet est par nature global. «Les frontières n’ont aucun sens sur l’Internet», résume Khalid Ziani. Le choix est désormais stratégique : défendre un modèle appelé à s’éroder ou prendre les devants en construisant des offres globales, illimitées, compétitives et adaptées aux nouveaux usages. Car, prévient l’expert, les anciennes offres «vont mourir naturellement» si elles ne répondent plus aux besoins des usagers ni à l’évolution du marché.

Que faut-il savoir sur «Free Max» ?

«Free Max» est une formule premium lancée par Free, l’opérateur français du groupe Iliad. Elle se distingue par une offre mobile enrichie et une large couverture internationale incluant le Maroc parmi plus de 135 destinations. Son positionnement repose sur une data généreuse, voire illimitée selon les conditions, une utilisation à l’étranger intégrée dans de nombreux pays, sans changement de carte SIM pour les abonnés concernés, ainsi qu’une politique tarifaire agressive fidèle à la stratégie historique de Free. Cette formule vise naturellement les voyageurs fréquents, la diaspora, les étudiants et les professionnels mobiles.

Si cette offre suscite autant de réactions au Maroc, c’est qu’elle remet en cause des habitudes bien installées. Jusqu’ici, de nombreux voyageurs devaient acheter une carte SIM locale ou supporter des frais de roaming plus élevés à leur arrivée. Avec «Free Max», une partie de cette clientèle pourrait conserver son abonnement étranger et utiliser directement ses données mobiles sur place. À retenir : au-delà d’une simple offre commerciale, «Free Max» symbolise l’évolution d’un marché mondial des télécoms où les frontières entre usage national et usage international deviennent de plus en plus floues.
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