Rochdi Mokhliss
02 Janvier 2026
À 11:25
Pour mieux mesurer les enjeux du rachat de la
BMCI par
Holmarcom et du futur rapprochement BMCI-
Crédit du Maroc, nous avons recueilli l’analyse d’un observateur averti du secteur,
spécialiste de l’equity research, qui a accepté de livrer son éclairage sous couvert d’anonymat. Son premier constat s’inscrit dans une dynamique plus large de désengagement progressif des banques françaises du continent africain. « Après la sortie du
Crédit Agricole du capital de Crédit du Maroc et celle de
Société Générale après le rachat par le
groupe Saham, l’ouverture de négociations pour la sortie de
BNP Paribas de la BMCI s’inscrit clairement dans la continuité de ce mouvement », explique-t-il. Selon lui, cette évolution n’a rien de surprenant : « Les rumeurs autour de la cession de la BMCI circulent depuis plusieurs années. Les groupes bancaires français cherchent aujourd’hui à se recentrer sur des zones géographiques où les conditions opérationnelles et réglementaires sont plus compatibles avec leur appétit pour le risque. »
Dans le cas spécifique de BNP Paribas, l’intérêt financier de l’opération apparaît tangible. « La cession de la BMCI aurait un impact positif d’environ 15 points de base sur le ratio CET1 du groupe », souligne la même source. Cet effet, jugé significatif, s’inscrit dans une trajectoire de renforcement des fonds propres : à fin septembre 2025, le ratio CET1 du groupe atteignait déjà 12,5%, pour un minimum réglementaire SREP de 10,51%, et BNP Paribas vise désormais 13% à l’horizon 2027. « Cette trajectoire est portée par l’amélioration de la profitabilité, une croissance modérée des actifs pondérés par les risques et l’accélération des cessions d’actifs non stratégiques », précise-t-il.
Une nouvelle phase pour la BMCI
Au-delà des considérations du vendeur, l’opération pourrait ouvrir une nouvelle phase pour la BMCI elle-même. « Ce qui me vient surtout à l’esprit, c’est que la BMCI pourrait désormais mieux exploiter son potentiel opérationnel et converger progressivement vers les niveaux de profitabilité du secteur bancaire marocain », estime l’analyste. À titre de comparaison, il rappelle que la BMCI et Crédit du Maroc affichent aujourd’hui des produits nets bancaires proches, respectivement autour de 3,8 milliards et 3,3 milliards de dirhams. En revanche, le coefficient d’exploitation de la BMCI, avoisinant 58%, reste nettement supérieur à celui de Crédit du Maroc, proche de 48%. « Cet écart représente près de 600 millions de dirhams de charges supplémentaires et explique en grande partie la différence de rentabilité », observe-t-il, notant que Crédit du Maroc dégage plus du double du résultat net de la BMCI. Selon ses estimations, un alignement progressif du coefficient d’exploitation de la BMCI vers 50% permettrait de générer près de 300 millions de dirhams supplémentaires de résultat net, auxquels s’ajouteraient environ 120 millions de dirhams en cas de normalisation du coût du risque.
La fusion, une option de référence
La question centrale demeure celle du schéma industriel à privilégier si le rachat aboutit. Le scénario d’une fusion entre la BMCI et Crédit du Maroc, également contrôlé par
Holmarcom, apparaît naturellement comme une option de référence. « De prime abord, la fusion semble la plus pertinente, car elle permettrait d’exploiter les synergies et de renforcer le positionnement stratégique du nouvel ensemble », estime la source. Toutefois, elle nuance immédiatement : « Une phase transitoire serait nécessaire, compte tenu de la complexité de l’intégration des systèmes d’information, des cultures d’entreprise et des réseaux d’agences. Une fusion immédiate comporterait des risques opérationnels non négligeables. » À cela s’ajoute la dimension réglementaire : « Le régulateur pourrait privilégier une approche graduelle afin de préserver l’équilibre concurrentiel du secteur. »
Un nouvel acteur de taille intermédiaire
Sur le plan économique, un rapprochement entre les deux établissements ferait émerger un
acteur aux positionnements complémentaires. « La BMCI est historiquement bien ancrée sur les grandes entreprises, les multinationales, la banque privée et les activités de marché, tandis que Crédit du Maroc est davantage orienté vers le retail et le financement des PME », rappelle l’analyste. Cette complémentarité renforcerait la capacité de financement du nouvel ensemble, notamment pour les grands projets structurants. En revanche, l’impact sur l’ensemble du secteur bancaire resterait mesuré. « On aurait un acteur de taille intermédiaire, avec un PNB estimé autour de 8 milliards de dirhams et un total de bilan proche de 160 milliards, encore loin des trois grandes banques dont les PNB dépassent 20 milliards et les bilans 400 milliards de dirhams », souligne-t-il. La pression pourrait toutefois s’accentuer sur les banques de taille moyenne, en particulier sur le
segment des PME. Dans ce contexte, les banques qui parviendront à se différencier par le développement du digital et l’amélioration de l’expérience client devraient tirer le plus leur épingle du jeu.
Des défis de taille
Enfin, les défis d’une éventuelle fusion sont loin d’être négligeables. Sur le plan humain, l’intégration de deux cultures d’entreprise distinctes et la rationalisation de certaines fonctions pourraient susciter des tensions. Sur le plan marketing, la coexistence de deux marques bien identifiées impose un travail fin de repositionnement pour éviter toute confusion. Sur le plan technique, l’unification des systèmes d’information représente « un chantier coûteux et complexe », selon notre interlocuteur.
À ce stade, l’opération reste suspendue à l’issue des discussions entre BNP Paribas et Holmarcom. Mais une chose est certaine : si elle se concrétise, elle marquera une étape décisive dans la recomposition du secteur bancaire marocain, avec des implications durables tant pour les acteurs que pour le financement de l’économie.