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Vendredi 13 Mars 2026
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Le secteur des pharmacies d'officines au Maroc n’est pas à vendre (Walid Amri)

L’avis du Conseil de la concurrence recommandant l’ouverture du capital des pharmacies continue de susciter de vives réactions au sein de la profession. Invité de l’émission «L’Info en Face», Walid Amri, premier vice-président du Syndicat des pharmaciens de Casablanca et expert pharmaceutique, est revenu sur cette recommandation. L’ancien président de la Fédération nationale des syndicats des pharmaciens du Maroc y a exposé la position de ses pairs qui rejettent cette orientation, tout en défendant le modèle actuel et en évoquant les préoccupations qu’elle soulève au sein de la profession.

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L’avis du Conseil de la concurrence recommandant l’ouverture du capital des pharmacies continue de susciter de vives réactions au sein de la profession. Invité de l’émission «L’Info en Face», Walid Amri, premier vice-président du Syndicat des pharmaciens de Casablanca et expert pharmaceutique, est revenu sur cette recommandation. L’ancien président de la Fédération nationale des syndicats des pharmaciens du Maroc y a exposé la position de ses pairs qui rejettent cette orientation, tout en défendant le modèle actuel et en évoquant les préoccupations qu’elle soulève au sein de la profession.



La recommandation du Conseil de la concurrence en faveur d’une ouverture du capital des pharmacies aux non-pharmaciens continue de susciter de fortes réserves au sein de la profession. La question a été longuement discutée dans l’émission «L’Info en Face», qui recevait la semaine dernière Walid Amri, premier vice-président du Syndicat des pharmaciens de Casablanca et expert pharmaceutique. Au cours de cet entretien, l’ancien président de la Fédération nationale des syndicats des pharmaciens du Maroc est revenu sur la position des pharmaciens d’officine face à cette recommandation. Il a défendu le modèle officinal marocain, tel qu’il s’est construit au fil des décennies, tout en contestant la logique de l’ouverture du capital proposée par le Conseil de la concurrence. En filigrane, il a également exprimé les inquiétudes qui traversent aujourd’hui la profession et évoqué l’éventualité d’une mobilisation si cette orientation devait être retenue.

Un rejet catégorique

D’emblée, Walid Amri pose les termes du débat. «Le secteur pharmaceutique officinal au Maroc n’est pas à vendre», affirme-t-il sans détour, précisant dans la foulée que les pharmaciens «ne cherchent aucun capital et ne veulent pas que des capitaux entrent dans les pharmacies du Maroc». À l’en croire, cette position ne relève pas d’une posture isolée. Elle reflète, dit-il, le sentiment largement partagé au sein de la profession. Les organisations syndicales représentant les 14.300 pharmaciens d’officine que compte le pays ont ainsi exprimé, selon lui, un rejet «total et unanime» de la recommandation formulée par le Conseil de la concurrence.



La question d’une ouverture partielle ou strictement encadrée du capital – y compris au profit d’acteurs issus du secteur de la santé – lui est également posée. Là encore, la réponse reste sans ambiguïté. «Nous rejetons complètement l’ouverture du capital des officines», insiste-t-il, estimant que le système officinal marocain doit continuer de reposer sur l’indépendance professionnelle du pharmacien.

Une concertation jugée insuffisante

Dans le prolongement de son propos, Walid Amri revient sur les échanges engagés avec le Conseil de la concurrence autour de ce dossier. Il rappelle que les représentants de la profession ont été reçus une première fois par l’institution afin de discuter de la question de l’ouverture du capital des pharmacies. À cette occasion, explique-t-il, les organisations syndicales pharmaceutiques ont clairement fait part de leur opposition à cette orientation. Par la suite, une réunion élargie a réuni les Conseils de l’Ordre ainsi que les différentes instances professionnelles pour examiner l’avis rendu par le Conseil. Mais, poursuit-il, la suite du processus a suscité de vives réserves au sein de la profession. Le responsable syndical estime en effet que les organisations représentatives n’ont pas été associées à une nouvelle rencontre organisée après ces premiers échanges. «Nous rejetons en bloc la manière avec laquelle le dossier a été géré», affirme-t-il, regrettant que les syndicats n’aient pas été conviés à cette seconde réunion.

Comparaison n'est pas raison

Autre point soulevé par Walid Amri : les références internationales invoquées pour justifier l’ouverture du capital des pharmacies. À ses yeux, ces comparaisons ne prennent pas suffisamment en compte les spécificités du contexte marocain. Il souligne notamment que, dans plusieurs pays souvent cités en exemple, le modèle économique des officines repose sur des mécanismes de rémunération plus diversifiés. Dans ces systèmes, explique-t-il, les pharmaciens ne tirent pas uniquement leurs revenus de la vente des médicaments. Leur activité intègre également des actes pharmaceutiques, le suivi thérapeutique des patients ou encore différents services de santé réalisés à l’officine. «Dans ces pays, il y a la rémunération de l’acte, le suivi thérapeutique et d’autres actes pharmaceutiques réalisés à l’officine», rappelle-t-il. À l’inverse, fait-il observer, au Maroc, la rémunération des pharmaciens demeure essentiellement liée à la marge appliquée sur les médicaments, une réalité qui, selon lui, rend ces comparaisons difficilement transposables.

Espace de proximité dans le parcours de soins

Dans la continuité de son argumentation, Walid Amri revient sur la place qu’occupe la pharmacie d’officine dans le système de santé marocain. Il souligne ainsi que l’officine constitue bien souvent le premier point de contact entre le patient et l’offre de soins. «L’espace de confiance numéro un au Maroc, l’espace de premier recours, c’est la pharmacie», affirme-t-il, évoquant un lieu vers lequel les patients se tournent spontanément pour obtenir un conseil, un accompagnement ou un suivi. Plus encore, poursuit-il, la présence des officines revêt une importance particulière dans certaines zones du pays où les structures sanitaires demeurent limitées. Dans ces territoires, explique-t-il, la pharmacie représente parfois la seule présence de proximité capable d’apporter une réponse immédiate aux besoins des patients. Dans le même esprit, Walid Amri rappelle le rôle assuré par les pharmaciens lors de la pandémie de Covid-19. Durant cette période, souligne-t-il, les officines sont restées ouvertes afin d’assurer la continuité de l’accès aux médicaments et d’accompagner les patients dans un contexte sanitaire particulièrement éprouvant.

Les inquiétudes face à l’arrivée d’investisseurs

Partant de là, Walid Amri met également en garde contre les effets qu’une ouverture du capital des pharmacies pourrait entraîner sur l’organisation du secteur. À ses yeux, l’arrivée d’investisseurs extérieurs risquerait de modifier en profondeur l’équilibre du réseau officinal. Selon lui, une telle évolution pourrait favoriser l’émergence de chaînes de pharmacies et, à terme, conduire à une concentration progressive du marché. «Les investisseurs viennent pour gagner de l’argent», relève-t-il, estimant que cette logique financière pourrait transformer la nature même du modèle officinal. En d’autres termes, le responsable syndical redoute l’apparition d’oligopoles susceptibles, selon lui, de fragiliser l’équilibre actuel du système pharmaceutique marocain et d’en altérer le fonctionnement.

Un écosystème pharmaceutique équilibré

Dans la même logique, Walid Amri revient sur l’organisation actuelle du circuit du médicament au Maroc, qu’il décrit comme un système structuré et éprouvé. Celui-ci repose, rappelle-t-il, sur trois maillons principaux : l’industrie pharmaceutique, les 64 grossistes répartiteurs et les 14.300 pharmacies d’officine réparties à travers le pays. Pour lui, cet ensemble constitue un écosystème qui permet d’assurer l’approvisionnement du territoire et la disponibilité des médicaments pour les patients. Dans ce cadre, il tient à préciser que les pharmacies ne sauraient être tenues pour responsables des ruptures de médicaments observées à certaines périodes. Celles-ci, explique-t-il, sont généralement liées à des difficultés d’approvisionnement ou à des tensions sur les matières premières au niveau international. Au regard de cette organisation, Walid Amri défend un système qui, selon lui, a démontré sa solidité. «Nous sommes fiers de ce système», affirme-t-il, estimant qu’il a notamment fait preuve de son efficacité lors des différentes crises sanitaires.

La rémunération au cœur des préoccupations

Au-delà du débat sur l’ouverture du capital, Walid Amri attire également l’attention sur la situation économique des pharmacies. Il rappelle que le modèle actuel de rémunération des officines repose principalement sur la marge réalisée sur la vente des médicaments. Or, poursuit-il, les baisses successives des prix intervenues ces dernières années ont progressivement réduit cette source de revenus, fragilisant l’équilibre économique de nombreuses pharmacies. Dans ce contexte, explique-t-il, les organisations professionnelles ont engagé des discussions avec le ministère de la Santé afin d’examiner la mise en place d’un mode de rémunération davantage lié aux actes pharmaceutiques.

Ces échanges portent notamment sur des missions que les pharmaciens assurent déjà ou pourraient développer davantage en officine, comme le suivi thérapeutique des patients, la vaccination ou certaines actions de prévention. Selon Walid Amri, une telle évolution permettrait non seulement de reconnaître le rôle sanitaire des pharmaciens, mais aussi de contribuer à une meilleure prise en charge des maladies chroniques. Il estime qu’un patient correctement suivi limite les risques de complications, ce qui pourrait également se traduire par des économies pour les caisses de sécurité sociale.

La perspective d’une mobilisation de la profession

Compte tenu de ce qui précède, la question d’une éventuelle mobilisation de la profession revient avec force. Interrogé sur les suites possibles du dossier, Walid Amri n’écarte pas en effet l’hypothèse d’un mouvement de protestation des pharmaciens. Il rappelle, à ce titre, qu’une grève nationale avait déjà été organisée en 2023, un mouvement largement suivi par les professionnels selon ses dires. Pour l’heure, précise-t-il, les différentes organisations professionnelles poursuivent leurs concertations afin d’évaluer la situation et d’examiner les options possibles. Dans cette dynamique, une coordination avec d’autres acteurs du secteur pourrait également être envisagée.

La balle dans le camp de l’Exécutif

En définitive, Walid Amri rappelle que l’avis rendu par le Conseil de la concurrence demeure, à ce stade, une recommandation transmise au gouvernement. Il appartient désormais à l’Exécutif d’apprécier l’opportunité de cette orientation et de décider s’il souhaite ou non y donner suite. Dans l’hypothèse où cette recommandation ne serait pas retenue, affirme-t-il, le gouvernement devra en expliquer les raisons, conformément aux dispositions prévues par la loi. En tous cas, les représentants de la profession disent rester attentifs à l’évolution du dossier. Car, pour eux, l’enjeu demeure la préservation du modèle officinal tel qu’il s’est construit au fil des années. «Nous continuerons à défendre ce système dans l’intérêt du patient marocain et du système sanitaire du pays», conclut-il.
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