Mounia Senhaji
25 Mai 2026
À 16:20
Lors des
Assises nationales du maritime organisées à Tanger, le ministère du Transport et de la logistique a dévoilé pour la première fois les résultats de l’étude stratégique menée par le
Boston Consulting Group (BCG). Présentées par Younès Zrikem, directeur associé du cabinet, ces conclusions ont servi de base à l’élaboration de la nouvelle stratégie nationale de renforcement de la flotte marchande que le gouvernement entend désormais déployer.
Les premières Assises nationales du maritime, qui se tiennent ces 21 et 22 mai à Tanger, ont mis en lumière l’ambition du Maroc de faire du secteur maritime un levier de souveraineté, de compétitivité et d’intégration africaine. Entre les discours d’ouverture et le panel ministériel consacré à l’Initiative Royale pour l’Atlantique et le Sahel, les échanges ont dessiné les contours d’une stratégie où ports, logistique, sécurité et coopération régionale se rejoignent dans une même vision géopolitique. Plus que jamais, le Maroc est déterminé à reconstruire son pavillon qui a rétréci comme peau de chagrin, passant d’environ 70 compagnies maritimes dans les années 1960 à seulement six aujourd’hui. Pour inverser cette tendance, le gouvernement mise sur l’intermodalité, le renforcement des connexions ferroviaires et autoroutières autour des ports, mais aussi sur la formation. Un nouveau collège maritime verra ainsi le jour à Tanger afin de contribuer à résorber la pénurie de compétences dans le secteur, dont les besoins sont aujourd’hui estimés à près de 1.000 profils qualifiés par an.
Le scénario retenu par le cabinet table sur la constitution, à l’horizon 2030, d’un premier noyau d’un peu plus de 20 navires opérés ou contrôlés par des intérêts marocains, pour un investissement estimé à environ 3,4 milliards de dirhams. Selon les projections du BCG, ce dispositif pourrait générer à terme près de 3,6 milliards de dirhams de chiffre d’affaires annuel et plus de 1.200 emplois directs.
Un marché stratégique largement dominé par des opérateurs étrangers
L’étude part d’un constat économique préoccupant : alors que 95% des échanges commerciaux extérieurs du Maroc transitent par voie maritime, le Royaume ne contrôle aujourd’hui qu’une part marginale des flux liés à son propre commerce extérieur. Le pavillon marocain, qui comptait environ 70 navires dans les années 1990, s’est réduit à une quinzaine d’unités seulement, selon les chiffres présentés par Younès Zrikem.
Pour le cabinet, ce recul résulte d’une combinaison de facteurs structurels : intensification de la concurrence internationale après la libéralisation du secteur, conséquences de la crise financière de 2008, faiblesse du cadre fiscal et réglementaire, difficultés d’accès au financement et fragilité de certains opérateurs nationaux fortement endettés. Cette situation prive le Maroc d’une partie importante de la valeur générée par son propre fret maritime, alors même que le pays dispose aujourd’hui d’infrastructures portuaires parmi les plus performantes du continent.
Trois segments jugés prioritaires
Pour reconstruire une flotte nationale viable, le cabinet d’étude a analysé les flux maritimes reliant le Maroc, l’Afrique atlantique et la Méditerranée avant d’identifier trois filières considérées comme les plus pertinentes économiquement à moyen terme.
• La première concerne le transport roulier et passagers (RoRo/RoPax) dans le détroit de Gibraltar. Le cabinet estime que le Maroc pourrait renforcer sa présence sur ces lignes et mieux exploiter les droits de trafic dont il dispose théoriquement sur les flux entre le Royaume et l’Europe.
• Deuxième axe stratégique : le vrac solide, notamment les phosphates, les céréales ou certains produits énergétiques. L’étude considère qu’une flotte nationale pourrait contribuer à sécuriser entre 20 et 40% des flux marocains dans ce segment.
• Troisième priorité identifiée : le feedering de conteneurs entre l’Europe et l’Afrique de l’Ouest, avec le Maroc comme plateforme logistique régionale. Le BCG estime que le Royaume pourrait viser entre 5 et 10% de ce marché grâce à ses infrastructures et à son positionnement géographique.
À plus long terme, l’étude évoque également des opportunités potentielles autour du transport de l’hydrogène vert, des produits pétroliers ou encore du transport maritime à courte distance (short sea shipping) entre l’Afrique, le Maroc et l’Europe. Mais le cabinet souligne que ces activités restent conditionnées à leur viabilité économique et à la maturité des marchés concernés.
Une logique de rentabilité avant tout
Le BCG insiste sur un point central : la future flotte nationale devra être capable d’atteindre la rentabilité sans dépendre durablement des subventions publiques. «L’idée est d’atteindre la rentabilité sans soutien public et de financer la croissance des filières prioritaires», a expliqué Younès Zrikem lors de sa présentation. Cette approche traduit une volonté de privilégier des segments jugés suffisamment rentables pour permettre une montée en puissance progressive de la flotte. Le cabinet considère ainsi que la stratégie doit s’appuyer sur les marchés où le Maroc dispose d’avantages compétitifs réels, notamment grâce à ses infrastructures portuaires et à sa position entre l’Europe, l’Afrique et l’Atlantique.
Une définition élargie de la «flotte nationale»
L’un des points structurants de l’étude concerne la définition même de la flotte nationale. Le ministère et le BCG ne limitent pas cette notion aux seuls navires battant pavillon marocain. Le périmètre retenu inclut également les navires détenus ou opérés par des intérêts marocains sous contrats d’affrètement de longue durée, même lorsqu’ils naviguent sous d’autres pavillons. Cette approche vise davantage la maîtrise économique et opérationnelle des flux que la seule nationalité administrative des navires.
Le financement, principal défi du projet
L’étude identifie toutefois plusieurs freins majeurs à la concrétisation de cette stratégie, à commencer par le financement. Le transport maritime nécessite des investissements lourds et reste fortement exposé aux cycles économiques internationaux. Pour réduire les risques pesant sur les investisseurs, le BCG recommande notamment la création de fonds de garantie dédiés au secteur maritime, l’intégration du maritime dans les mécanismes de soutien à l’investissement stratégique, ainsi que le développement de dispositifs de crédit-bail inspirés des pratiques européennes. Le cabinet plaide également pour un assouplissement des règles d’assurance afin de permettre aux armateurs marocains de réduire leurs coûts en accédant davantage aux marchés internationaux.
Fiscalité et réglementation sous pression
Autre chantier jugé déterminant : la compétitivité fiscale et réglementaire. Selon le BCG, le régime actuel pénalise les opérateurs marocains face à leurs concurrents européens et méditerranéens. Le cabinet recommande notamment l’instauration d’une taxe au tonnage à la place du régime classique d’impôt sur les sociétés, comme cela existe dans plusieurs grandes places maritimes internationales. D’autres pistes ont été également proposées, dont la suppression de certaines retenues fiscales, des exonérations sur les activités de soutage et de réparation, la simplification des procédures portuaires, ainsi qu’un assouplissement des règles liées au recrutement des marins étrangers.
Le capital humain, autre maillon critique
L’étude souligne également les tensions croissantes sur les compétences dans le secteur maritime. Le développement d’une flotte nationale nécessiterait un renforcement important des capacités de formation maritime et une meilleure reconnaissance internationale des certifications marocaines. Le BCG insiste aussi sur la nécessité de moderniser le dialogue social dans le secteur afin d’améliorer l’attractivité des métiers maritimes.