Économie

Relever le SMIG à 5.000 DH est-il économiquement faisable ? (El Mehdi Fakir)

À l’approche des élections du 23 septembre, la proposition de porter le salaire minimum à 5.000 dirhams par mois remet au premier plan la question du pouvoir d’achat. Mais derrière l’impact social attendu se profile une équation économique beaucoup plus lourde : hausse du coût du travail, effet d’entraînement sur l’ensemble de la grille salariale, compétitivité des entreprises et maintien de l’emploi. Pour l’analyste économique El Mehdi Fakir, interrogé dans « L’Info en Face » sur Le Matin TV, un SMIG à 5.000 DH n’est envisageable que s’il s’inscrit dans une trajectoire graduelle accompagnée d’une amélioration de la productivité et de la création de valeur.

11 Septembre 2026 À 14:25

Porter le SMIG à 5.000 dirhams peut constituer une promesse électorale facilement compréhensible par les ménages. Sa traduction économique est nettement plus complexe. À quelques semaines des élections du 23 septembre, la proposition pose une question centrale : le tissu productif marocain peut-il supporter une telle hausse sans dégrader sa compétitivité, ses marges et sa capacité à créer ou préserver des emplois ?

L’enjeu est d’autant plus important que le salaire minimum actuel se situe autour de 3.422,72 dirhams. Atteindre 5.000 dirhams représenterait donc une hausse de près de 1.600 dirhams par mois, soit environ 46% par rapport à ce niveau.



Pour El Mehdi Fakir, analyste économique, expert-comptable et commissaire aux comptes, une telle trajectoire n’est pas impossible en soi si elle est étalée dans le temps. Sur un mandat de cinq ans, une augmentation progressive de l’ordre de 300 à 400 dirhams par an pourrait théoriquement permettre de converger vers cet objectif.

Encore faut-il préciser la nature même de la promesse. Une hausse à 5.000 dirhams n’a pas le même impact selon qu’il s’agit d’un montant brut ou net. Pour les salariés, la distinction est déterminante puisque c’est le revenu effectivement perçu qui conditionne le pouvoir d’achat.

Une hausse qui ne s’arrêterait pas au seul SMIG

L’un des principaux enjeux réside dans l’effet mécanique d’une revalorisation du salaire minimum sur l’ensemble de la structure salariale. Un passage du SMIG à 5.000 dirhams ne concernerait pas uniquement les salariés actuellement payés au minimum légal. Les rémunérations situées immédiatement au-dessus, à 6.000, 7.000 ou 8.000 dirhams, pourraient également faire l’objet de demandes de réajustement afin de préserver les écarts de qualification, d’ancienneté ou de responsabilité. L’impact financier réel pour les entreprises pourrait donc dépasser largement le seul coût correspondant aux salariés directement rémunérés au SMIG.



C’est précisément sur ce point que se concentre le risque économique. Une augmentation rapide du coût du travail, sans progression parallèle de la productivité, peut peser sur les marges des entreprises et affecter les secteurs les plus intensifs en main-d’œuvre.

Le précédent du textile est révélateur. Lors de précédentes revalorisations du salaire minimum, certains opérateurs du secteur avaient demandé un déploiement graduel afin d’absorber la hausse des coûts. Les industries reposant sur une forte intensité de travail sont particulièrement sensibles à ce type de décisions, notamment lorsqu’elles sont exposées à une concurrence internationale sur les prix.

Productivité et compétitivité au cœur de l’équation

Pour El Mehdi Fakir, la faisabilité d’un SMIG à 5.000 dirhams ne peut être dissociée de trois paramètres : productivité, attractivité et compétitivité. « Le SMIG à 5.000 sans changement de situation pour les sociétés n’est pas faisable », résume l’analyste.

Une augmentation salariale durable suppose, en effet, que les entreprises soient en mesure de générer davantage de valeur ajoutée. Sans amélioration des gains de productivité, une hausse massive des salaires peut se traduire par une compression des marges ou par une hausse des prix, voire par des arbitrages défavorables à l’emploi.

Cette contrainte est particulièrement importante dans une économie ouverte comme celle du Maroc. Les entreprises industrielles exportatrices évoluent face à des concurrents internationaux dont les coûts de production peuvent être inférieurs. Une progression trop rapide du coût du travail peut donc réduire certains avantages compétitifs, surtout dans les activités où la composante salariale représente une part élevée des coûts. À l’inverse, une croissance de la productivité permettrait de créer davantage de marge de manœuvre pour augmenter les rémunérations sans détériorer la compétitivité.

Le risque d’une hausse des salaires sans création de valeur

La question du salaire minimum ne se résume ainsi pas au partage de la richesse existante. Elle pose également celle de la capacité à créer davantage de richesse. Dans cette logique, les entreprises pourraient accepter de distribuer davantage à leurs salariés à condition que leurs revenus et leur productivité progressent également. Le danger serait de dissocier les deux trajectoires. Augmenter fortement le coût du travail sans améliorer simultanément la performance économique pourrait fragiliser certaines entreprises.

À terme, l’impact pourrait même être contre-productif pour le marché de l’emploi. Pour El Mehdi Fakir, mieux vaut une progression soutenable des rémunérations qu’un niveau salarial fixé trop haut par rapport à la capacité économique de certains employeurs, avec le risque de voir ces derniers réduire leurs recrutements ou, dans les situations les plus difficiles, supprimer des postes.

Le salaire minimum doit aussi être considéré comme un point d’entrée sur le marché du travail et non comme une rémunération appelée à rester figée tout au long d’une carrière. L’amélioration du revenu dépend ensuite de l’évolution professionnelle, des compétences, de l’expérience et de la productivité individuelle.

Une équation qui devra passer par le dialogue social

Une éventuelle augmentation du SMIG à 5.000 dirhams ne pourrait donc pas être décidée uniquement dans le cadre électoral.

Sa mise en œuvre devrait passer par le dialogue social entre gouvernement, patronat et centrales syndicales. L’enjeu consisterait à déterminer le calendrier, le rythme des augmentations et éventuellement les mécanismes d’accompagnement pour les branches les plus exposées. Une trajectoire étalée sur cinq ans, avec des hausses annuelles comprises entre 300 et 400 dirhams, permettrait par exemple aux entreprises d’intégrer progressivement le nouveau coût salarial dans leurs modèles économiques. Mais cette approche resterait dépendante de l’évolution de la croissance, des marges, de l’inflation et de la productivité. Elle devrait également tenir compte des différences sectorielles. Une entreprise technologique ou de services à forte valeur ajoutée ne supporte pas la même structure de coûts qu’une société textile, agricole ou industrielle utilisant une main-d’œuvre importante.

L’employabilité, autre face du débat

La promesse d’un salaire minimum plus élevé intervient par ailleurs dans un marché du travail où coexistent chômage et pénuries de compétences. Certaines entreprises rencontrent déjà des difficultés à recruter certains profils, malgré des niveaux de rémunération supérieurs au salaire minimum. Cela montre que la question salariale ne suffit pas, à elle seule, à résoudre les difficultés du marché du travail. Formation, employabilité, mobilité professionnelle et adéquation entre les compétences disponibles et les besoins des entreprises constituent également des dimensions centrales.

La transformation des modèles de production renforce encore cette nécessité. La digitalisation et l’intelligence artificielle modifient progressivement le contenu des emplois et les niveaux de productivité attendus.

Pour qu’une hausse durable des salaires soit économiquement absorbable, elle devrait donc accompagner une montée en gamme du tissu productif : automatisation, digitalisation, amélioration du capital humain, développement de secteurs à plus forte valeur ajoutée et gains de productivité.

C’est finalement la principale limite d’une promesse limitée au seul montant du SMIG. Le débat ne porte pas seulement sur la possibilité juridique de fixer un salaire minimum à 5.000 dirhams. Il porte sur la capacité de l’économie à générer suffisamment de valeur pour financer durablement ce niveau de rémunération sans détruire de l’emploi ni dégrader sa compétitivité.

Une revalorisation graduelle peut constituer un instrument d’amélioration du pouvoir d’achat. Mais elle devrait être accompagnée d’une stratégie économique plus large touchant à la productivité, à l’investissement, à l’innovation et à l’employabilité.
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