Riz : après la sécheresse et les inondations, les importations fragilisent la filière marocaine
La filière rizicole marocaine redoute un nouveau choc. Alors que les producteurs du Gharb espéraient enfin tourner la page de plusieurs campagnes marquées par la sécheresse, les intempéries de cette année ont été suivies d'une autre menace : l'accumulation des stocks et la progression des importations. Des industriels alertent sur le risque d'une rupture de toute la chaîne de valeur si aucune décision n'intervient rapidement.
Driss Lyakoubi
07 Août 2026
À 12:34
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Après avoir subi plusieurs années de déficit hydrique, puis des inondations exceptionnelles cette saison, la filière rizicole marocaine fait désormais face à un troisième défi : la saturation des capacités de stockage sous l'effet d'importations jugées excessives par les professionnels. À Kénitra, un directeur général d'une unité industrielle, qui a requis l'anonymat, estime que « le véritable danger n'est plus seulement agricole, mais industriel ».
Dans la plaine du Gharb, où se concentre l'essentiel de la production nationale, la campagne 2026 devait pourtant marquer un rebond. Le retour des précipitations laissait espérer une reprise après plusieurs années difficiles. Mais les fortes pluies ont inondé plus de 110.000 hectares dans les provinces de Larache, Kénitra, Sidi Kacem et Sidi Slimane, compliquant déjà la relance des exploitations. À cette situation s'ajoute aujourd'hui un marché que les acteurs de la filière jugent déséquilibré par l'afflux de riz importé.
Selon les données avancées par les professionnels, les importations de riz blanc et de riz étuvé sont passées de près de 55.000 tonnes en 2022 à près de 119.000 tonnes en 2025, soit une progression de plus de 116 % en trois ans. Ces volumes avaient permis de sécuriser l'approvisionnement du marché lorsque la production nationale était fortement affectée par la sécheresse. Mais, aujourd'hui, les industriels estiment que cette dynamique ne correspond plus à la réalité de la production locale.
Pour cet industriel, la question dépasse largement celle de la concurrence commerciale. « Si les rizeries ne peuvent plus acheter le paddy produit localement parce que leurs entrepôts sont saturés et leur trésorerie immobilisée, c'est toute la filière qui risque de se désorganiser », explique-t-il. Les unités de transformation pourraient être contraintes de limiter leurs achats, laissant une partie des récoltes sans débouchés.
Les professionnels rappellent que les rizeries constituent un maillon essentiel de l'écosystème. Elles assurent non seulement la transformation du riz, mais participent également au financement des campagnes agricoles à travers des avances ou l'organisation de la collecte. Leur fragilisation aurait donc des répercussions directes sur les producteurs.
Au-delà des exploitations agricoles, c'est tout un tissu économique qui serait concerné. La filière ne compte que six rizeries, mais celles-ci représentent près de 200 emplois permanents et mobilisent chaque année entre 400 et 500 travailleurs saisonniers durant la période de réception et de stockage du paddy. Transporteurs, entreprises de maintenance, fournisseurs d'emballages, manutentionnaires ou encore prestataires logistiques dépendent également de leur activité.
Les enjeux dépassent également le seul aspect industriel. Selon les données de référence citées par les professionnels, la région du Gharb assure environ les trois quarts de la production nationale de riz. La culture fait vivre près de 2.500 agriculteurs et génère environ 1,5 million de journées de travail chaque année. Les terres concernées, essentiellement d'anciennes zones humides aux sols lourds et argileux, sont difficilement reconvertibles vers d'autres cultures, ce qui renforce l'importance stratégique de la riziculture dans cette région.
Face à cette situation, les acteurs de la filière rappellent que le Maroc a notifié, en avril dernier, à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) l'ouverture d'une enquête de sauvegarde sur les importations de riz blanc et de riz étuvé destinés à la consommation directe, à la suite d'une demande présentée par deux rizeries nationales. À ce stade, soulignent-ils, seul l'avis d'ouverture de l'enquête est public et aucune conclusion n'a encore été rendue.
Pour les industriels, cette procédure ne vise pas à fermer le marché aux importations, mais à mettre en place une protection temporaire permettant à la production nationale de retrouver un équilibre. Ils évoquent plusieurs pistes, comme un droit additionnel, un contingent ou un mécanisme de régulation ciblé, accompagné d'engagements de la profession en matière de transparence des stocks, d'amélioration de la qualité et de modernisation des outils industriels.
L'urgence est désormais, selon eux, de conclure rapidement cette enquête. « Chaque semaine de retard immobilise davantage de stocks, réduit la capacité d'achat des rizeries et accroît le risque d'un effondrement du prix payé aux agriculteurs », prévient le directeur d'une unité industrielle de Kénitra. À ses yeux, le risque est qu'une crise conjoncturelle se transforme en affaiblissement durable de la filière nationale.