Salah Baina : Le Maroc pose les bases de sa souveraineté algorithmique
Le Maroc amorce son virage en intelligence artificielle en posant des bases solides, mais reste encore au début du parcours face à une compétition mondiale intense. Certains secteurs comme la finance, les télécoms ou l’agriculture montrent des avancées concrètes, bien que souvent fragmentées et dépendantes de technologies étrangères. L’enjeu clé n’est pas de tout faire, mais de concentrer les efforts sur des priorités stratégiques pour bâtir une réelle souveraineté algorithmique. Le détail avec le professeur et l’expert en Stratégie de la transformation digitale et Intelligence artificielle, Salah Baina.
Jalal Baazi
07 Avril 2026
À 16:26
Le Matin : Comment évaluez-vous le développement de l’IA au Maroc et quels sont les secteurs pionniers en la matière ?
Salah Baina : Soyons honnêtes : nous sommes encore au début du chemin. Le Maroc pose aujourd’hui les fondations d’une stratégie nationale structurée autour de piliers essentiels, à savoir la formation, les infrastructures, la souveraineté et la protection du citoyen, et c’est une bonne nouvelle. Mais il faut mesurer l’ampleur du défi : l’IA est un domaine qui évolue à une vitesse sans précédent, où les leaders mondiaux avancent chaque jour. Dans ce contexte, rattraper un retard est déjà difficile ; se positionner en précurseur l’est encore plus. Ce qui est encourageant, c’est que certains secteurs montrent une vraie dynamique. Les services financiers, les télécommunications, l’agriculture de précision et l’e-gouvernement sont ceux où l’on observe les déploiements les plus concrets. Mais ces initiatives restent encore dispersées, insuffisamment coordonnées et trop dépendantes de solutions importées. Le vrai enjeu pour le Maroc n’est donc pas de tout faire, mais de faire des choix stratégiques clairs : concentrer ses ressources humaines et technologiques sur les secteurs où il a un avantage comparatif réel, et construire une masse critique suffisante pour peser dans l’écosystème régional, voire international. L’ambition est légitime, à condition d’être accompagnée d’une exécution rigoureuse et d’un investissement soutenu dans la durée.
Ne pensez-vous pas qu’il y a aujourd’hui un gap entre les formations dispensées et les besoins du marché de l’emploi ?
La question mérite d’être posée différemment, et plus radicalement. On parle souvent du gap entre ce que les universités enseignent et ce que les entreprises attendent. C’est un vrai sujet, mais ce n’est plus le sujet central. La vraie question aujourd’hui est bien plus vertigineuse : est-ce que les métiers eux-mêmes sont encore compatibles avec le nouveau monde que l’IA est en train de créer ?
Les métiers bougent à une vitesse telle qu’on ne peut plus se contenter d’adapter les formations à un marché de l’emploi existant, parce que ce marché est lui-même en train de se reconfigurer en profondeur, parfois en quelques mois. Des compétences qui étaient recherchées hier deviennent obsolètes aujourd’hui. Des métiers entiers sont en train de muter, de fusionner ou tout simplement de disparaître.
Dans ce contexte, la formation initiale, aussi bonne soit-elle, ne peut plus être le seul rempart. Ce qu’il faut construire au Maroc, c’est une culture de la formation continue, de la reconversion rapide, de l’apprentissage permanent. La vraie résilience d’un individu face à l’IA, ce n’est plus ce qu’il sait faire aujourd’hui, c’est sa capacité à apprendre et à se réinventer demain. C’est cette compétence, apprendre à apprendre, que nos systèmes éducatifs doivent désormais placer au cœur de leur mission.
Comment développer des modèles d’IA locaux sans dépendance totale des grandes plateformes ?
La souveraineté algorithmique est un enjeu stratégique, et le Maroc commence à poser des actes concrets dans cette direction. L’exemple le plus emblématique est le rapprochement avec Mistral AI, leader européen de l’IA générative, concrétisé par la signature d’un MoU le 12 septembre 2025 à Rabat entre le ministère de la Transition numérique et de la Réforme de l’administration, représenté par la ministre Amal El Fallah Seghrouchni, et Arthur Mensch, cofondateur et CEO de Mistral AI. C’est un signal fort : le Maroc ne se contente plus d’être consommateur de technologies étrangères, il cherche à construire des partenariats stratégiques qui lui donnent un accès privilégié à des modèles de pointe, tout en préservant une marge réelle de souveraineté. Car l’enjeu n’est pas de réinventer le modèle fondationnel de zéro. Il s’agit plutôt de construire une capacité nationale à adapter, fine-tuner et déployer des modèles sur des cas d’usage marocains, avec des données marocaines, en darija, en amazigh, en français marocain, qui reflètent nos réalités agricoles, juridiques, médicales et administratives. C’est précisément ce que ce partenariat ouvre comme perspective, avec ses axes centrés sur la formation, la recherche appliquée, le transfert de compétences et l’émergence de startups locales fondées sur des solutions d’IA souveraines. L’objectif n’est pas l’autarcie numérique, mais une dépendance choisie et maîtrisée, ce qui est une posture bien plus réaliste et bien plus ambitieuse qu’il n’y paraît.
À votre avis, quels sont les secteurs prioritaires pour un déploiement
de l’IA à grande échelle ?Il faut dépasser la vision réductrice de l’IA comme simple outil d’optimisation des processus, d’automatisation d’une procédure administrative ou d’accélération d’un service public. C’est utile, certes, mais ce n’est pas là que se joue l’essentiel. C’est utile, certes, mais ce n’est pas là que se joue l’essentiel. Ce qui me semble vraiment transformateur, c’est la capacité de l’IA à s’attaquer à des défis critiques pour la résilience de toute une nation. Le Maroc fait face à des problèmes structurels profonds, et c’est précisément là que l’IA peut changer la donne de manière radicale.
La gestion des crises et des catastrophes naturelles d’abord — séismes, inondations, sécheresses — où des systèmes prédictifs peuvent sauver des vies en anticipant et en coordonnant les secours. La pénurie d’eau ensuite, qui est sans doute le défi existentiel le plus urgent pour le Maroc : l’IA peut modéliser les ressources hydriques, optimiser l’irrigation et anticiper les déficits par bassin versant. La lutte contre les maladies endémiques est un autre terrain d’application majeur, où l’analyse de données épidémiologiques massives peut permettre une détection précoce et une réponse ciblée bien plus efficace.
Et puis il y a un sujet dont on parle trop peu : la déperdition scolaire. Des centaines de milliers d’enfants quittent le système éducatif chaque année au Maroc. L’IA peut aider à identifier les élèves en risque de décrochage avant qu’il ne soit trop tard, à personnaliser les parcours et à mobiliser les familles. C’est un enjeu de justice sociale autant que de capital humain. Ces chantiers, ce sont ceux d’une IA au service de la nation, pas seulement au service de la performance économique.
Le cadre juridique et légal est-il à la hauteur des ambitions et des enjeux ?
La question du cadre légal est indissociable d’une question plus fondamentale : celle de la confiance. Car sans confiance, il n’y a pas d’adoption, et sans adoption, il n’y a pas de transformation réelle. Or, la confiance dans l’IA ne se décrète pas, elle se construit, et elle se construit sur des fondations juridiques solides. Ce qui distingue un traitement algorithmique d’un traitement humain, c’est son opacité potentielle. Une décision prise par un agent IA, qu’il s’agisse d’un refus de crédit, d’un diagnostic médical assisté ou d’une décision administrative automatisée, engage des droits fondamentaux. Pour qu’un citoyen puisse y faire confiance, trois exigences sont non négociables : la transparence sur la manière dont la décision a été produite, la clarté de la responsabilité, c’est-à-dire qui répond quand l’algorithme se trompe, et le droit au recours, soit la possibilité réelle de contester une décision automatisée et d’obtenir une révision humaine. Le cadre actuel au Maroc, centré sur la loi 09-08, n’est pas outillé pour répondre à ces trois exigences dans le contexte de l’IA moderne. Il a besoin d’être profondément modernisé. L’Union européenne vient d’adopter l’AI Act qui pose précisément ces principes, et le Maroc gagnerait à s’en inspirer, en l’adaptant à son contexte et à son stade de développement, pour ne pas créer de barrières prématurées à l’innovation. Un cadre juridique clair n’est pas un frein à l’IA. C’est au contraire la condition pour qu’elle soit adoptée, déployée et acceptée à grande échelle par les citoyens, les entreprises et les institutions.
L’IA dans les centres de services et l’outsourcing est-elle une opportunité ou une menace ?
Le Maroc a construit en deux décennies un secteur de l’outsourcing solide et reconnu, que ce soit dans la relation client avec ses grands centres de téléopérateurs, ou dans le développement logiciel avec des ESN qui travaillent pour les marchés européens. Ce sont des acquis réels, qui emploient des centaines de milliers de personnes et génèrent des milliards de dirhams de recettes en devises.
Mais l’IA vient questionner ces acquis de manière frontale, et il faut avoir le courage de le dire clairement. L’exemple de Klarna est édifiant : cette fintech suédoise a annoncé que son agent IA gérait l’équivalent du travail de 700 conseillers clientèle, avec des résultats comparables en satisfaction client. Ce n’est pas une expérimentation, c’est un déploiement industriel. Et Klarna n’est que l’avant-garde d’un mouvement qui va s’accélérer.
La compétitivité à l’ère des agents IA ne se situe plus sur les mêmes critères qu’avant. Le coût de la main-d’œuvre, avantage historique du Maroc, devient moins déterminant quand la tâche peut être déléguée à une machine. Le vrai enjeu est donc de repositionner l’offre marocaine sur ce que les machines ne peuvent pas encore faire : la complexité relationnelle, la nuance culturelle, la gestion de situations sensibles, tout en investissant massivement dans la montée en compétences vers des services à plus forte valeur cognitive. Ne pas anticiper cette transition aujourd’hui, c’est prendre le risque de subir demain ce que d’autres pays ont subi avec la délocalisation industrielle.