Économie

Souveraineté technologique : l’heure des startups industrielles marocaines

Longtemps associées aux applications mobiles et aux plateformes digitales, les startups marocaines changent de visage. À l’heure où la souveraineté s’impose comme un impératif économique, industriel et stratégique, une nouvelle génération d’entrepreneures et d’entrepreneurs investit le terrain du hardware, de l’IoT et de l’edge computing. Concevoir, fabriquer, intégrer localement : la promesse est ambitieuse.

22 Février 2026 À 18:08

Pendant une décennie, l’écosystème startup au Maroc s’est structuré autour du digital : fintech, e-commerce, services, plateformes SaaS. Des modèles légers en capital, rapides à déployer, portés par des logiques de croissance accélérée. Mais depuis quelques années, un mouvement plus discret s’opère : des startups investissent des segments plus lourds – objets connectés, électronique embarquée, capteurs intelligents, robotique, équipements médicaux, edge computing. Autrement dit : elles quittent l’univers du «tout logiciel» pour entrer dans celui de la technologie intégrée.



Cette évolution n’est pas seulement sectorielle. Elle est stratégique. Car la souveraineté, devenue mot-clé dans les politiques publiques comme dans les discours industriels, ne peut reposer uniquement sur l’hébergement de données ou le développement d’applications. Elle suppose une maîtrise plus large de la chaîne de valeur. Invité de «L’Info en Face», Mohamed Ben Ouda a insisté sur ce glissement sémantique et stratégique : «Lorsqu’on parle de souveraineté numérique, je préfère parler de souveraineté technologique pour inclure aussi la partie hardware». Le message est clair : une startup qui développe une solution IoT sans maîtriser la brique matérielle reste dépendante. La souveraineté n’est pas qu’un Cloud local ; elle commence par la capacité à concevoir des cartes électroniques, intégrer des composants, produire des équipements.

Hardware, IoT, edge : les nouveaux territoires des startups

L’enjeu est d’autant plus stratégique que les technologies émergentes – intelligence artificielle embarquée, edge computing, objets connectés – reposent sur une articulation étroite entre software et hardware. Dans l’émission, Ben Ouda rappelle que l’IA ne se limite pas aux algorithmes : elle dépend aussi d’infrastructures matérielles lourdes, notamment des GPU produits par quelques géants mondiaux.

Produire localement un serveur IA suppose donc une capacité à concevoir et intégrer des cartes électroniques complexes. Pour les startups marocaines, cela signifie entrer dans une «autre ligue» : celle de l’industrialisation, des certifications, des standards internationaux. Ce n’est plus seulement une question de levée de fonds, mais de chaîne d’approvisionnement, de contrôle qualité, de conformité.

Une fondatrice d’une startup marocaine spécialisée dans les capteurs industriels pour l’agriculture intelligente résume cette transition : «Au début, on pensait que notre valeur était dans le logiciel d’analyse. En réalité, le vrai défi était la fiabilité du capteur, sa résistance au terrain, la certification. C’est là que se joue la crédibilité.» Son entreprise a dû internaliser une partie de la conception électronique pour réduire sa dépendance aux fournisseurs étrangers. «C’est plus coûteux au départ, mais c’est ce qui nous donne aujourd’hui un avantage compétitif», explique-t-elle.

Substitution à l’import : une opportunité pour les startups industrielles

L’une des idées fortes du débat concerne la substitution à l’import. Le Maroc importe encore massivement des équipements technologiques, parfois pour des marchés de volume considérable. Ben Ouda cite un exemple parlant : les compteurs d’eau et d’électricité, dont la production locale reste limitée. Or, la transition vers des compteurs connectés représente «2 à 3 millions par an».

Pour les startups deeptech, ce type de marché constitue un levier puissant. Il offre un volume structurant, capable d’amortir les investissements en Recherche & Développemen (R&D) et en industrialisation. Ben Ouda va plus loin en évoquant l’impact en emploi : «100.000 équipements... permettent d’employer 500 personnes» ; à l’échelle de millions d’unités, cela peut représenter des milliers d’emplois.

L’enjeu n’est pas uniquement économique. Il est aussi technologique : remonter le taux d’intégration locale, concevoir la carte électronique, maîtriser l’ingénierie. Quelque «85% d’intégration en local», avance-t-il à propos de la valeur qui peut être captée par la conception. Pour les startups, cela signifie passer du rôle d’intégrateur à celui de concepteur. «C’est ta marque, ton produit», insiste-t-il, soulignant que la différenciation devient une obligation.

R&D : le véritable différenciateur

Si la souveraineté technologique est un objectif, la R&D en est la condition. Or, le Maroc investit encore faiblement à l’échelle nationale, autour de 0,5% du PIB selon les chiffres évoqués dans l’émission. Pour les startups industrielles, la R&D n’est pas un luxe. Elle est vitale. «Je ne conçois pas une société... sans qu’elle innove», affirme Ben Ouda. Il évoque un investissement interne important – «25% du chiffre d’affaires dans la R&D» – comme levier de croissance. Le lien qu’il établit est direct : innovation, différenciation, valeur, croissance et emploi. Un autre entrepreneur, fondateur d’une startup spécialisée dans l’edge computing appliqué à la santé, témoigne : «On a passé presque deux ans en développement avant de signer notre premier contrat significatif. Sans R&D continue, on n’aurait pas tenu face aux concurrents étrangers». Son entreprise a dû absorber un cycle long – «18 mois, deux ans de développement», rappelle Ben Ouda dans l’émission – avec le risque qu’un produit arrive trop tard ou soit dépassé. C’est là que la culture entrepreneuriale entre en jeu.

La culture du risque : le maillon fragile

Dans le débat, un point revient avec insistance : le risque. Les mécanismes publics existent, les incitations sont là, mais «c’est à l’entrepreneur de prendre des risques», affirme Ben Ouda. Il évoque une culture éducative qui privilégie la sécurité, la commande garantie, la certitude avant l’investissement.

Or, la startup industrielle ne fonctionne pas sur ce modèle. Elle investit avant la certitude. Elle fabrique avant la garantie. Pour les startups hardware, le risque est double : technologique et commercial. Développer un prototype ne suffit pas ; il faut industrialiser, certifier, convaincre. Le ticket d’entrée est plus élevé que dans le pur digital. Mais c’est précisément ce pari qui peut repositionner l’écosystème marocain dans une logique de souveraineté productive.

Données sensibles et infrastructure locale

La souveraineté technologique ne se limite pas aux équipements. Elle touche aussi les données, notamment dans des secteurs stratégiques comme la santé. Dans l’émission, Ben Ouda insiste sur le stockage local : «Toutes les données... stockées localement avec des serveurs locaux, certifiés», dans un data center, avec «de la technologie absolument locale». Il évoque également la plateforme Medifuse, présentée comme une solution souveraine destinée à améliorer le diagnostic et la gestion des programmes de santé. Pour les startups healthtech, cette approche ouvre un champ d’opportunités : IA embarquée, edge médical, analyse prédictive, tout en maintenant la maîtrise locale des infrastructures. Ce qui se joue aujourd’hui dépasse la réussite individuelle de quelques acteurs. Il s’agit d’un changement de paradigme pour les startups marocaines. Passer du modèle «asset light» au modèle industriel. Accepter des cycles plus longs. Investir massivement en R&D. Monter en gamme progressivement – des produits de volume vers des équipements plus sophistiqués.

La souveraineté technologique, telle qu’esquissée dans «L’Info en Face», ne relève ni du slogan ni du protectionnisme. Elle suppose une transformation en profondeur de l’écosystème startup : culture du risque, financement patient, commande structurante, exigence de standards internationaux.

Pour les jeunes entrepreneures et entrepreneurs marocains, le message est limpide : l’heure n’est plus seulement aux plateformes, mais aux usines intelligentes, aux cartes électroniques, aux serveurs edge, aux capteurs connectés. Autrement dit : l’heure des startups industrielles a sonné.

Startup industrielle : de quoi parle-t-on vraiment ?

Contrairement à la startup «asset light» (application, plateforme, service digital), la startup industrielle ou deeptech :

• Conçoit du hardware : cartes électroniques, capteurs, équipements embarqués, objets connectés, serveurs edge... Elle maîtrise une partie de la chaîne matérielle.

• Investit massivement en R&D : développement long (souvent 18 à 24 mois), prototypage, tests, certifications. Comme l’a rappelé Mohamed Ben Ouda, «18 mois, deux ans de développement» peuvent être nécessaires avant la mise sur le marché.

• Assume un risque industriel : le produit doit fonctionner, durer, respecter les standards internationaux. Le risque n’est pas seulement commercial, il est technique.

• Vise un taux d’intégration locale élevé : la valeur se situe dans l’ingénierie et la conception. «85% d’intégration en local», évoque Mohamed Ben Ouda pour illustrer le potentiel de création de valeur.

• Crée de l’emploi qualifié : industrialisation, production, maintenance, ingénierie : la startup industrielle structure une filière.

Invité de «L’Info en Face», Mohamed Ben Ouda, président du Groupe Aba Technology, a livré une lecture structurée et assumée de la souveraineté technologique au Maroc. Du hardware à l’edge computing, de la R&D à la culture du risque, en passant par l’expérience de la télémédecine, il plaide pour une transformation profonde de l’écosystème industriel et startup national.

Mohamed Ben Ouda : «La souveraineté numérique ne suffit pas : il faut maîtriser le hardware»



Le Matin : Vous préférez parler de souveraineté technologique plutôt que numérique. Pourquoi ?



Mohamed Ben Oud :
Parce que la souveraineté numérique ne couvre pas toute la réalité. Lorsqu’on parle de souveraineté numérique, je préfère parler de souveraineté technologique pour inclure aussi la partie hardware. On ne peut pas se limiter au software. Si vous ne maîtrisez pas la conception des cartes électroniques, l’intégration des composants, l’acquisition des données, vous restez dépendant. La souveraineté, ce n’est pas uniquement le Cloud ou la donnée, c’est toute la chaîne.

Cela signifie que les startups marocaines doivent aller vers l’industrie ?

Absolument. On ne peut pas le faire qu’en étant un acteur software. Il faut absolument maîtriser les bases du hardware. Aujourd’hui, beaucoup de startups travaillent sur des applications. C’est important. Mais si on veut parler d’intelligence artificielle embarquée, d’objets connectés, d’edge computing, il faut des équipements, des serveurs, des cartes électroniques. Sinon, on assemble sans vraiment contrôler. Quand on parle d’IA, on parle aussi de GPU – Nvidia, AMD, Intel – qui sont au cœur des serveurs.

Produire un serveur IA suppose de concevoir la carte électronique, d’intégrer ces composants, de respecter les standards. C’est une autre ligue. Il n’y a pas beaucoup d’acteurs qui savent le faire. Nous avons choisi une stratégie progressive : commencer par des produits plus simples pour maîtriser l’industrialisation, puis aller vers des équipements plus avancés comme la télémédecine ou l’edge computing.

Vous insistez sur la substitution à l’import. Avez-vous un exemple concret ?

Oui. Prenez les compteurs d’eau et d’électricité. On importe massivement, et la production locale reste limitée. Si on parle de compteurs connectés, on parle de 2 à 3 millions par an. Cela représente un potentiel industriel énorme. 100-000 équipements permettent d’employer 500 personnes ; à l’échelle de millions d’unités, cela peut créer des milliers d’emplois. La valeur est dans l’ingénierie. On peut atteindre 85% d’intégration locale si on conçoit la carte électronique ici. Et surtout, c’est ta marque, ton produit. Tu es obligé d’innover, de te différencier.

Justement, la R&D reste faible au Maroc. Est-ce un frein ?

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : on est autour de 0,5% du PIB en Recherche & Développement (R&D), et c’est surtout porté par le public. Je le dis clairement : je ne conçois pas une société qui se développe sans qu’elle innove. Pour nous, on investit 25% du chiffre d’affaires dans la R&D. C’est ce qui permet la différenciation, la création de valeur et la croissance.

L’innovation suppose aussi une culture du risque...

Exactement. L’État peut mettre en place des mécanismes, mais c’est à l’entrepreneur de prendre des risques. Nous avons parfois une culture éducative qui pousse vers la sécurité, la commande garantie. Or, développer un produit industriel, c’est 18 mois, deux ans de développement, avec le risque qu’il n’aboutisse pas ou qu’un concurrent arrive avant. Sans cette prise de risque, il n’y aura pas de souveraineté technologique.

Votre expérience en télémédecine est souvent citée. En quoi illustre-t-elle cette vision ?

La télémédecine n’est pas qu’une application. C’est un système complet : équipements, serveurs, plateforme. Sur la question des données sensibles, je tiens à préciser que toutes les data sont stockées localement avec des serveurs locaux, certifiés, dans un data center, avec de la technologie absolument locale. Nous avons développé la plateforme Medifuse pour améliorer le diagnostic, soutenir la recherche et optimiser les programmes de santé publique. La souveraineté, c’est aussi cela : maîtriser l’infrastructure, protéger la donnée et répondre à des besoins stratégiques.

En conclusion, où en est le Maroc selon vous ?

Le Maroc a des atouts. Mais si nous voulons réduire le déficit technologique et industriel, nous devons investir davantage, innover davantage, prendre plus de risques. La souveraineté technologique n’est pas un slogan. C’est un choix industriel, entrepreneurial et culturel.

Télémédecine : quand la startup industrielle devient opérateur de santé



L’expérience d’Aba Technology dans la télémédecine illustre concrètement ce que peut signifier une startup industrielle engagée dans la souveraineté technologique. Loin d’un simple développement logiciel, le projet repose sur une intégration complète : équipements médicaux connectés, infrastructure matérielle, serveurs locaux et plateforme d’intelligence artificielle. Sur le plateau de «L’Info en Face», Mohamed Ben Ouda insiste sur un point central : les données collectées sont «stockées localement avec des serveurs locaux, certifiés», dans un data center, avec «de la technologie absolument locale».

Cette approche dépasse la logique applicative. Elle articule :

• Des unités médicales équipées sur le terrain.

• Des équipements de télémédecine conçus et intégrés localement.

• Une infrastructure edge et serveurs IA.

• Une plateforme logicielle souveraine, Medifuse, destinée à améliorer le diagnostic, soutenir la recherche et optimiser les programmes de santé publique.

Pour Mohamed Ben Ouda, l’objectif est double : améliorer l’accès aux soins dans les territoires éloignés et renforcer la maîtrise technologique nationale. La télémédecine devient ainsi un terrain d’expérimentation grandeur nature de la souveraineté technologique : hardware, IA, data, Cloud local – l’ensemble de la chaîne est mobilisé. Au-delà du cas d’Aba Technology, cette expérience pose une question plus large pour les startups marocaines : peuvent-elles devenir des intégrateurs systémiques, capables de combiner innovation technologique, infrastructure industrielle et réponse à des besoins publics stratégiques ? Dans le domaine de la santé, la réponse esquissée est affirmative. Et elle ouvre la voie à un nouveau modèle de startup : non plus seulement agile et digitale, mais structurante, industrielle et ancrée dans les priorités nationales.
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