Dans la commune de
Tidili, province d’
Ouarzazate, treize femmes, veuves, jeunes diplômées, chefs de ménage, ont fondé la
coopérative TamelOuante. En transformant leur savoir-faire en pâtisserie artisanale, elles ont dégagé une marge nette mensuelle de 6.000 dirhams, grimpant jusqu’à 15.000 dirhams pendant le Ramadan. L’une d’elles, présidente de la coopérative, finance ainsi ses études supérieures. À quelques kilomètres de là, la
coopérative féminine Afoud Boubrid, appuyée dans l’élevage ovin, a engrangé en 2023 un bénéfice net de 20.000 dirhams, soit 2.500 dirhams par adhérente, avec une projection de 5.000 dirhams au terme du projet. À Béni Mellal, le revenu moyen des ménages bénéficiaires du Programme est passé de 18.240 à 25.354 dirhams par an, soit une hausse de 39% en quelques années. Ce sont quelques-uns des visages concrets d’un Programme de 61 millions de dollars qui s’achevait officiellement fin 2025 : le
Projet de développement rural des montagnes de l’Atlas (PDRMA), financé par le
Fonds international de développement agricole (FIDA) et
l’État, de
Tinghir et de
Béni Mellal.
21.000 ménages, 133 km de pistes, 3.000 hectares irrigués
Le bilan comptable du projet est lisible dans le rapport d’achèvement remis au FIDA en 2026 à l’issue d’une mission de terrain conduite dans la zone du Programme. En chiffres bruts, le projet aura touché 21.130 bénéficiaires directs, soit 79% de l’objectif initial de 26.800 et, au-delà, plus de 105.000 membres de ménages. Sur le terrain, les réalisations physiques sont tangibles : 133 km de
pistes agricoles ont été construites ou réhabilitées, désenclavant des dizaines de douars et permettant aux
agriculteurs de négocier enfin leurs prix de vente sans subir l’argument de l’inaccessibilité. De même, 3.162 hectares de terres agricoles ont été équipés en infrastructures hydrauliques (canaux, séguias bétonnées, systèmes goutte-à-goutte), dépassant de 14% l’objectif initial. À cela s’ajoute l’installation de 54 points d’eau pour le bétail, équipés de pompage solaire, réduisant la pression sur les parcours et les coûts d’abreuvement. Le Programme a permis, par ailleurs, l’aménagement de 103 ouvrages de conservation des eaux et des sols (gabions, seuils de correction de ravins), protégeant 1.583 hectares de terres agricoles contre les crues. Sans oublier la plantation de 900 hectares d’amandiers résistants à la sécheresse, produisant dès la deuxième année. Le tout assorti de la création de 1.000 nouveaux emplois, dont 650 pour des femmes.
Un retour sur investissement de 3,2 dollars pour chaque dollar engagé
Sur le plan financier, les analystes du FIDA tirent un bilan favorable. Les 47,7 millions de dollars effectivement dépensés (sur 61,25 millions budgétés) ont généré une valeur ajoutée nette de 39,2 millions de dollars. Le taux de rentabilité économique interne s’établit à 19%, très largement au-dessus du coût d’opportunité estimé au Maroc (4%). Chaque dollar investi a produit 3,2 dollars de bénéfices nets. Le coût par bénéficiaire ressort à 970 dollars par ménage, une valeur jugée raisonnable dans des zones où le taux de pauvreté atteignait 50% dans certaines
communes rurales au démarrage du projet. En moyenne, les revenus annuels des ménages ciblés ont progressé de 15%, avec des pics à +39% pour les zones les mieux dotées en infrastructures.
Les filières agricoles : la pomme de terre triomphe, le miel déçoit
L’ambition centrale du PDRMA était de structurer des
filières agricoles viables dans des zones d’altitude où les conditions de production sont parmi les plus difficiles du pays. Les résultats sont contrastés selon les productions. La pomme de terre affiche la meilleure performance avec une hausse de rendement de 70%, soit trois fois l’objectif de 22%. Les prix aux producteurs ont progressé de 35% (cible : 30%). Le safran, introduit à Béni Mellal, a gagné 25% de rendement, avec une amélioration de la qualité grâce au transfert de techniques depuis des villages spécialisés. L’arboriculture fruitière (pommier) progresse de 35%, en deçà d’une cible ambitieuse (60%), pénalisée par six années consécutives de sécheresse. La filière miel est la moins performante : seulement +16% de rendement (cible : 93%) et +11% de prix. La raréfaction des plantes mellifères sous l’effet de la sécheresse et la chute des précipitations en dessous de 280 mm/an expliquent l’essentiel de cet écart. La filière viande ovine affiche +8% de rendement (cible: 65%) et +13% de prix, avec un potentiel réel encore sous-exploité. Malgré ces disparités, 3.860 ménages déclarent avoir adopté des technologies ou pratiques agricoles nouvelles, soit plus du triple de la cible initiale. Les producteurs et éleveurs enregistrent en moyenne une hausse de revenus de 47%, près du double de l’objectif.
1.366 femmes chefs de ménage appuyées contre 180 prévues : l’écart le plus saisissant du bilan
Le chiffre qui surprend le plus dans ce rapport d’achèvement n’est pas économique. L’objectif initial du projet était d’appuyer 180 femmes chefs de ménage (FCM). À la clôture, ce sont 1.366 femmes qui ont bénéficié du Programme, soit un taux de réalisation de 759%. Ce résultat, qualifié d’exceptionnel par la mission du FIDA, traduit plusieurs réalités: la centralité des femmes dans
l’économie montagnarde dans un contexte de migration masculine, l’efficacité des mécanismes de ciblage déployés sur le terrain et la réponse à une demande massive que la conception initiale avait sous-estimée.
Les chiffres de formation confirment cette mobilisation : 1.352 femmes formées dans la filière végétale (160% de l’objectif), 1.077 dans la filière animale (164%). Des activités génératrices de revenus non agricoles (fours collectifs de pâtisserie, tapisserie, poterie, écotourisme rural) ont créé des dynamiques économiques locales que la mission documente à travers des cas concrets. L’un des enseignements les plus saillants est apparu spontanément, sans avoir été planifié : les bénéficiaires ayant reçu des brebis dans le cadre du projet ont instauré de leur propre initiative un système de redistribution d’agnelles vers des femmes non bénéficiaires. Ce mécanisme de solidarité communautaire endogène, pérenne et auto-entretenu constitue, selon le rapport, l’une des
innovations sociales les plus remarquables du projet.
En revanche, l’inclusion des jeunes reste la limite principale : 21% de participation effective contre un objectif de 40%. Les causes identifiées sont structurelles : accès limité au foncier, fort exode rural, opérationnalisation tardive des infrastructures aval. Mais des signaux encourageants émergent : plusieurs jeunes ont renoncé à migrer, selon les témoignages recueillis sur le terrain, attirés par les opportunités économiques locales qui se dessinent.
Équipes métiers et coopération Sud-Sud : les vrais moteurs du projet
Parmi les innovations que le rapport identifie comme transférables à grande échelle, deux ressortent nettement. Les équipes métiers (EM) – des jeunes diplômés locaux organisés en coopératives de prestation de
services agricoles – ont constitué l’un des facteurs de réussite les plus significatifs. Ancrées dans leur territoire, proximales dans leur action, elles ont assuré la transmission technique, l’encadrement des organisations professionnelles agricoles (OPA) et la pérennisation des acquis bien au-delà de ce que les unités de gestion du projet pouvaient accomplir seules. La
coopérative Azalagh Tobkalvitex (province d’Ouarzazate), fondée en 2019, illustre ce modèle : malgré le séisme de septembre 2023, ses 12 membres ont poursuivi la réhabilitation de vergers de pommiers et rejoint le Groupement d’intérêt économique (GIE) «Pomme Tidili», améliorant leur production grâce à des équipements modernes.
La
Coopération triangulaire Sud-Sud (CTSS) avec la
Chine a également joué un rôle de catalyseur, notamment pour la digitalisation agricole et les voyages d’étude. Une plateforme «e-AgriService» a été déployée dans le cadre de la stratégie «Génération Green».
Des fragilités institutionnelles à ne pas sous-estimer
La note globale du projet – 4 sur 6 (moyennement satisfaisant) – reflète précisément ces limites. Si les résultats concrets sur le terrain sont réels, leur pérennité reste conditionnelle. La durabilité institutionnelle est le maillon faible. La plupart des
Organisations professionnelles agricoles restent fragiles en matière de gouvernance et de gestion collective d’activités économiques. Certaines coopératives féminines, constituées durant le projet, n’ont pas pu accéder aux appuis en raison de critères d’éligibilité stricts ou d’un accompagnement insuffisant. Parmi les 64 OPA ciblées, seulement 20 déclarent une augmentation de leurs ventes. Le projet pointe, par la même occasion, une erreur de temporalité : la stratégie de sortie et de désengagement a été initiée trop tardivement, ce qui compromet la viabilité de certains acquis. La mission recommande d’anticiper cette phase dès la mi-parcours dans les projets futurs. Le système de suivi-évaluation présente aussi des lacunes significatives. L’indicateur d’objectif global sur la réduction de la pauvreté n’a pas pu être renseigné, faute de données officielles récentes sur les taux de pauvreté dans la zone. La mesure de l’impact sur l’accès aux marchés n’a pas non plus été documentée, faute de capacités suffisantes des unités de gestion.
Prochaine étape : une troisième phase en préparation vers la province de Khénifra
Le PDRMA s’inscrit dans un Programme à long terme de quinze ans. Une note conceptuelle pour une troisième phase prévoit de dupliquer le projet dans la province de
Khénifra, en capitalisant les approches testées. Le gouvernement a exprimé un intérêt fort pour la mise à l’échelle du modèle, en particulier l’intégration agriculture-valorisation-infrastructures rurales, la promotion de filières de montagne (safran, apiculture, arboriculture) et le rôle des OPA comme vecteurs de durabilité. La
stratégie «Génération Green 2020-2030», soutenue par un financement conjoint Banque mondiale-Agence française de développement (AFD) de 250 millions de dollars, offre un cadre politique favorable à cette montée en puissance. Dans les zones d’intervention elles-mêmes, des non-bénéficiaires ont déjà commencé à répliquer spontanément les innovations introduites par le projet, ce qui constitue peut-être l’indicateur d’impact le plus éloquent de tout le rapport.