Ayda Benyahia
19 Janvier 2026
À 17:34
Le développement des provinces du Sud s’appréhende à travers des dynamiques mesurables, inscrites dans le temps et lisibles à l’échelle des territoires. Il repose sur l’analyse des dispositifs mis en œuvre, des ressources mobilisées et des effets produits par l’action publique. C’est dans ce cadre d’analyse qu’intervient l’étude conduite par le
Pr Khalifa Ahsina, consacrée à l’impact du réseau des établissements de l’
Université Ibn Zohr dans le
Sahara marocain sur la période 2021-2024. En mobilisant des outils d’évaluation éprouvés, ce travail analyse le rôle de l’institution universitaire comme composante des équilibres économiques, sociaux et humains à l’échelle territoriale, au-delà de sa seule fonction académique.
Au fil de l’analyse, sont mises en évidence les modalités par lesquelles l’université contribue à l’ancrage des ressources, à la circulation des compétences et à la structuration des trajectoires individuelles. Par les flux qu’elle génère, par les emplois qu’elle soutient et par les formations qu’elle dispense, elle participe à la configuration d’écosystèmes locaux dont les effets s’inscrivent dans le temps long. Au-delà de la mesure de ces effets, l’étude ouvre une réflexion plus large sur la cohérence du modèle de développement engagé dans les
provinces du Sud et sur la place qu’y occupe l’investissement dans le capital humain. Elle conduit, ce faisant, à apprécier la capacité des politiques publiques à produire des résultats observables, évaluables et transmissibles, conditions nécessaires à leur intelligibilité et à leur suivi.
Dans cet entretien, le
Pr Khalifa Ahsina présente les principaux enseignements de ses travaux, explicite les choix méthodologiques qui les fondent et en précise les implications stratégiques.
Le Matin : Vous avez contribué à une étude récente portant sur l’évaluation de l’impact du réseau des établissements de l’Université Ibn Zohr dans le Sahara marocain sur la période 2021-2024. Quelles en sont les principales conclusions ?
Khalifa Ahsina : Notre étude démontre que le réseau universitaire déployé dans les provinces du Sud agit comme un puissant accélérateur du développement économique et social. L’analyse des données recueillies sur la période 2021-2024 met en évidence plusieurs résultats convergents. Les huit établissements étudiés, de Guelmim à Dakhla, ont généré un volume de dépenses directes estimé à 1,15 milliard de dirhams, couvrant les salaires, les bourses étudiantes ainsi que les budgets de fonctionnement et d’investissement. En intégrant l’effet multiplicateur keynésien, retenu à 1,6, l’impact économique total de ces dépenses atteint près de 1,8 milliard de dirhams sur la période considérée.
Cet impact s’est accompagné d’une création significative d’emplois. Les effets indirects et induits des dépenses universitaires ont ainsi soutenu environ 5.450 emplois dans les secteurs non basiques, notamment le commerce, le logement, le transport et les services, contribuant à l’activation du tissu économique local. Parallèlement, l’étude met en évidence une dynamique d’ancrage territorial marquée. Le corps enseignant a enregistré une croissance de 55% en quatre ans, avec une progression particulièrement notable dans les facultés de médecine, où les effectifs ont augmenté de plus de 1.700%. Cette évolution a renforcé les pôles universitaires de Guelmim et de Laâyoune, tant sur le plan académique qu’institutionnel. Enfin, les flux financiers réguliers constitués par les bourses étudiantes, comprises entre 50 et 68 millions de dirhams par an, ainsi que par les budgets de fonctionnement, estimés à près de 84 millions de dirhams sur l’ensemble de la période, irriguent durablement l’économie locale et contribuent à la consolidation d’un écosystème socio-économique structuré.
Quelles approches scientifiques et méthodologies ont été adoptées pour la réalisation de cette étude ?
Notre méthodologie s’est appuyée sur un cadre mixte, à la fois rigoureux et transparent, combinant des outils théoriques éprouvés et des données empiriques consolidées. Elle repose, en premier lieu, sur la théorie de la base économique (TBE), mobilisée afin d’identifier l’université comme un secteur exportateur de ressources au sein des territoires étudiés. À ce socle conceptuel s’ajoute le recours au modèle du multiplicateur de Keynes pour l’estimation des effets induits des dépenses directes. Un coefficient de 1,6 a été retenu, correspondant à la fourchette basse à moyenne observée dans les études internationales comparables. Afin d’en tester la robustesse, une analyse de sensibilité a été conduite en mobilisant des multiplicateurs compris entre 1,4 et 1,8, les résultats confirmant la solidité des estimations obtenues.
L’analyse s’est appuyée sur plusieurs sources de données primaires. Celles-ci comprennent la budgétisation consolidée de l’Université Ibn Zohr, intégrant les salaires, les dépenses de fonctionnement et les investissements, ainsi que les statistiques du ministère de l’Enseignement supérieur relatives aux effectifs étudiants et enseignants sur la période 2021-2024. L’enquête nationale du Haut-Commissariat au Plan sur la structure de consommation des ménages, datant de 2014, a également été mobilisée afin de ventiler les dépenses par secteur.
Par ailleurs, une analyse comparative a permis de recadrer les résultats à l’aune de références internationales, notamment les travaux de Baslé et Le Boulch, ainsi que ceux de Sudmant, contribuant à la validation de la démarche méthodologique adoptée. Dans son ensemble, cette méthodologie permet une mesure à la fois quantitative et contextualisée de l’impact étudié, tout en reconnaissant explicitement certaines limites, en particulier l’absence de prise en compte des effets à long terme et des externalités immatérielles.
Dans quelle mesure peut-on affirmer que les résultats de cette étude valident empiriquement le modèle de développement sous-tendant le Plan d’autonomie ?
Les résultats de cette étude permettent d’éclairer empiriquement plusieurs dimensions centrales du modèle de développement sous-tendant le Plan d’autonomie proposé par le Maroc. Trois axes structurants peuvent être identifiés. Le premier concerne le développement endogène et la capacitation locale. La montée en puissance ciblée de certaines filières, notamment la médecine, les technologies et la gestion, contribue à la formation sur place de compétences qualifiées. Ces profils sont appelés à répondre aux besoins d’une région disposant de marges accrues de gestion dans des domaines tels que la santé, l’éducation ou le développement économique, conformément à l’esprit des compétences prévues. Le deuxième axe renvoie à la viabilité économique du modèle. L’injection de près de deux milliards de dirhams dans l’économie locale sur la période étudiée met en évidence la capacité des ressources affectées à la région, telles qu'elles sont prévues notamment aux articles 12 et 13 de l’Initiative, à générer une activité soutenue et à soutenir l’emploi au niveau territorial.
Le troisième axe concerne l’ancrage territorial et la cohésion sociale. L’augmentation des effectifs étudiants et enseignants, combinée aux effets économiques induits par les dépenses universitaires, contribue à la fixation des populations et à la réduction des disparités régionales. Ces éléments s’inscrivent dans les objectifs poursuivis par le Plan d’autonomie en matière d’équilibre territorial et de développement inclusif. Dans cette lecture, l’étude apporte des éléments empiriques qui donnent corps à la logique du Plan d’autonomie, en mettant en évidence le rôle de l’investissement dans le capital humain et les infrastructures productives comme leviers structurants du développement régional, au-delà d’une approche exclusivement institutionnelle ou politique.
L’étude peut-elle alors être mise en avant pour conforter le récit politique marocain s’agissant des provinces du Sud ?
Cette étude peut être mobilisée dans le débat public relatif aux provinces du Sud dans la mesure où elle repose sur des données objectivées et des méthodes explicitement documentées. En produisant des résultats empiriques vérifiables sur l’impact socio-économique de l’université dans ces territoires, elle apporte des éléments factuels susceptibles d’éclairer les discussions relatives aux politiques publiques qui y sont déployées. Les données mises en évidence permettent, d’une part, de documenter de manière précise les transformations économiques et sociales à l’œuvre, en s’écartant des lectures fondées sur des perceptions générales ou des appréciations non étayées. À ce titre, elles contribuent à une meilleure intelligibilité des dynamiques territoriales observées dans les provinces du Sud.
D’autre part, ces résultats peuvent être mobilisés dans un cadre plus large, notamment à l’international, en ce qu’ils attestent l’existence de processus de développement ancrés localement et fondés sur l’investissement dans les infrastructures de savoir et le capital humain. Cette approche rejoint les appréciations exprimées dans certains cadres multilatéraux, où la recherche de solutions pragmatiques et réalistes est mise en avant. À ce titre, l’étude nourrit une réflexion stratégique utile à l’approfondissement des politiques de régionalisation avancée, en offrant des éléments d’évaluation susceptibles d’alimenter l’ajustement et le suivi des choix publics. La recherche ne se substitue pas au débat politique, mais contribue à l’informer par des données issues d’un travail scientifique rigoureux.
Est-il opportun de dire que l’université, au-delà de sa mission académique classique, contribue à la production de preuves validant la pertinence du plan d’autonomie proposé par le Maroc ?
L’université assume aujourd’hui une mission qui dépasse le seul cadre de l’enseignement et de la recherche, en s’inscrivant également comme un acteur du développement territorial. À ce titre, l’étude illustre la manière dont l’institution universitaire contribue à la production de connaissances directement mobilisables pour l’évaluation des politiques publiques. En premier lieu, elle participe à la production de savoirs situés, en quantifiant l’impact local de l’activité universitaire et en documentant, à partir de données empiriques, les mécanismes à l’œuvre dans le développement régional. Cette approche permet d’objectiver les effets des investissements réalisés à l’échelle territoriale. En second lieu, les résultats produits offrent une validation par les données des dynamiques observées. Les indicateurs relatifs à l’emploi, aux flux économiques et à l’ancrage territorial constituent autant d’éléments empiriques permettant d’apprécier les mécanismes de développement prévus dans le cadre du Plan d’autonomie.
En définitive, l’étude met en lumière le rôle de l’université comme interface entre la science et l’action publique. En ce sens, elle s’inscrit dans une logique d’évaluation continue des politiques publiques et contribue au renforcement d’une gouvernance fondée sur la preuve, en fournissant des outils d’analyse utiles au suivi et à l’ajustement des choix publics. Dans cette configuration, l’université apparaît à la fois comme un acteur du développement, un évaluateur de ses propres impacts et un producteur de connaissances au service de l’action publique. Cette articulation confère à la démarche une portée qui dépasse le cadre académique, tout en demeurant ancrée dans une approche rigoureuse et objectivée.