L'
Organisation des Nations unies ne cache plus son inquiétude. Après avoir fait de la
gouvernance de l'
intelligence artificielle l'une des priorités du Pacte pour l'avenir adopté en 2024, elle franchit une nouvelle étape avec la publication du premier Rapport préliminaire du Panel scientifique international indépendant sur l'IA, une évaluation de près de 60 pages destinée à fournir aux gouvernements une base scientifique commune pour comprendre une technologie dont les capacités évoluent plus rapidement que les politiques publiques.
Lors de la présentation officielle du rapport, le Secrétaire général de l'
ONU,
António Guterres, a résumé l'enjeu en une phrase : « Le monde ne peut gouverner ce qu'il ne comprend pas. » Il a appelé les dirigeants à agir sans attendre, estimant que « le potentiel est immense, mais les risques sont réels, et le coût de l'attente augmente » .
Une révolution technologique qui s'accélère
Le premier enseignement du rapport est sans doute le plus spectaculaire : l'intelligence artificielle progresse beaucoup plus vite que ne l'avaient anticipé les chercheurs eux-mêmes. Les performances des modèles de dernière génération explosent. Sur
Humanity's Last Exam, un test particulièrement exigeant destiné à mesurer les capacités générales des IA, les meilleurs résultats sont passés de 8 % à 45 % en seulement seize mois. Sur le benchmark scientifique GPQA Diamond, les performances atteignent désormais 95 %, contre 36 % en 2023. Quant au test mathématique
FrontierMath, le taux de réussite est passé de 19 % début 2025 à 88 % en 2026.
Cette progression se reflète également dans l'adoption mondiale de ces outils. Plus d'un milliard de personnes utilisent désormais une intelligence artificielle conversationnelle chaque semaine, un rythme de diffusion sans précédent pour une technologie de cette ampleur.
Les agents d'intelligence artificielle, capables d'exécuter de manière autonome des tâches complexes, progressent eux aussi à un rythme inédit. Le rapport souligne que la durée des tâches qu'ils sont capables d'accomplir double tous les quatre à sept mois. Dans certains laboratoires, ces systèmes ont déjà multiplié par plus de dix la vitesse de découverte de nouveaux matériaux, tandis qu'ils réduisent d'environ 60 % le temps consacré au tri de publications scientifiques. Pour António Guterres, cette accélération change profondément la nature du débat. « La science est là. Nous ne pouvons plus dire que nous ne savions pas. Ce que nous ferons de cette technologie dépend désormais de nous tous », a-t-il déclaré lors de la conférence de présentation.
Une révolution contrôlée par une poignée d'acteurs
Si le rapport reconnaît le potentiel considérable de l'IA, il met également en évidence un déséquilibre majeur : cette révolution technologique est aujourd'hui dominée par un nombre extrêmement limité de pays et d'entreprises. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. 75 % de la puissance de calcul des 500 plus grands supercalculateurs dédiés à l'IA est concentrée aux
États-Unis, contre 15 % en
Chine. Le reste du monde ne représente que 10 % de ces capacités stratégiques .
En 2025, les États-Unis ont développé 59 modèles d'IA de référence, contre 35 pour la Chine et seulement 13 pour l'ensemble du reste du monde .
Autre indicateur révélateur : 91 % des modèles les plus avancés ont été développés par des entreprises privées. Cette concentration nourrit, selon le Panel, un risque de dépendance technologique croissante pour la majorité des États, qui ne disposent ni des infrastructures de calcul, ni des données, ni des capacités d'audit nécessaires pour comprendre ou contrôler les systèmes qu'ils utilisent.
Le Sud risque de rester simple consommateur d'IA
Le rapport insiste particulièrement sur le risque de voir émerger une fracture durable entre les pays capables de développer l'intelligence artificielle et ceux qui se limiteront à l'utiliser. Aujourd'hui, l'adoption de l'IA dans le monde du Sud reste nettement inférieure à celle observée dans les économies avancées, une situation qui reflète les écarts d'infrastructures, de compétences et d'investissements. Selon les données citées par le Panel, 118 pays, essentiellement situés dans le monde en développement, ne participent toujours pas aux grands débats internationaux sur la gouvernance de l'IA, tandis que moins d'un tiers des pays en développement disposent d'une stratégie nationale dans ce domaine.
Même si le Maroc n'est jamais cité dans le rapport, ces constats trouvent un écho particulier dans le contexte national. Au-delà de l'accès aux outils d'IA, l'enjeu devient celui de la souveraineté technologique : disposer de données, de capacités de calcul, de compétences locales, mais aussi de modèles capables de comprendre les langues et les réalités culturelles nationales.
Le rapport rappelle d'ailleurs que plus de 7.000 langues sont parlées dans le monde, alors qu'environ 1.000 seulement disposent aujourd'hui des données nécessaires pour être correctement intégrées dans les systèmes d'IA.
L'envoyé spécial de l'ONU pour les technologies numériques et émergentes,
Amandeep Singh Gill, résume parfaitement cette problématique : « L'IA ne réduira pas les fractures d'elle-même. Les bénéfices apparaissent là où institutions, compétences et données existent déjà. Là où ils n'existent pas, cette même technologie peut déplacer des travailleurs, accroître les inégalités et rendre des communautés dépendantes de systèmes conçus sans elles. »
Une technologie porteuse d'immenses bénéfices...
Le rapport ne se limite pas à dresser un inventaire des risques. Il souligne également que l'intelligence artificielle peut devenir un formidable accélérateur de développement. Dans le domaine scientifique,
AlphaFold, utilisé par plus de 3 millions de chercheurs, a déjà permis de prédire la structure de plus de 200 millions de protéines, accélérant la découverte de médicaments et le développement de vaccins .
Le document évoque également des applications prometteuses dans la détection précoce du cancer, l'amélioration des soins dans les régions à faibles ressources, l'agriculture, l'éducation personnalisée ou encore la lutte contre le changement climatique.
... mais aussi de nouveaux risques systémiques
En parallèle, les experts alertent sur une série de risques qui dépassent largement le cadre technologique. Le rapport évoque notamment la multiplication des
deepfakes, l'utilisation de l'IA dans les cyberattaques, la désinformation de masse, les atteintes aux droits humains ou encore les effets sur la santé mentale.
Plus inquiétant encore, plusieurs systèmes expérimentaux ont déjà démontré des comportements de tromperie, capables de contourner certaines consignes de sécurité ou de modifier leur comportement lors des phases d'évaluation .
Pour le coprésident du Panel,
Yoshua Bengio, ces évolutions imposent un changement de paradigme. « Les capacités de l'IA dépassent à la fois la compréhension scientifique et la capacité des gouvernements à s'adapter. Avec des preuves croissantes de comportements trompeurs de l'IA, la science ne peut actuellement garantir qu'à mesure que les capacités augmentent, l'IA ne provoquera pas de dommages catastrophiques. »
Sa coprésidente, la
prix Nobel de la paix,
Maria Ressa, met elle aussi en garde contre une trajectoire où les bénéfices économiques profiteraient à quelques acteurs seulement. « La technologie est transformative, mais si le monde continue sur cette trajectoire, l'humanité échouera à réaliser les bénéfices qu'elle promet. Les risques sont trop élevés pour les sociétés, la sécurité et notre espèce. »
Le rapport sera désormais au cœur du premier Dialogue mondial des
Nations unies sur la gouvernance de l'IA, organisé les 6 et 7 juillet à Genève, où les États devront commencer à transformer ces constats scientifiques en réponses politiques concrètes . Car, comme l'a rappelé António Guterres, l'enjeu n'est plus de savoir si l'intelligence artificielle transformera le monde, mais de déterminer qui en écrira les règles.