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À Marrakech, Nizar Baraka érige la justice territoriale en doctrine d'État

Après Casablanca, où la jeunesse et l'emploi avaient occupé la scène en février, et Fès, dont les travaux ont sondé l'érosion du pouvoir d'achat des ménages, l'Alliance des économistes istiqlaliens (AEI) a tenu sa troisième rencontre régionale samedi 9 mai 2026 à Marrakech. Présidée par Nizar Baraka, secrétaire général du Parti de l'Istiqlal, et Abdellatif Maâzouz, président de l'AEI et de la région de Casablanca-Settat, la séance a livré un diagnostic sans détours sur les fractures territoriales du Royaume. Avec 210 milliards de dirhams mobilisés sur huit ans pour la nouvelle génération de programmes intégrés, l'arsenal financier est en place. Mais pour le secrétaire général de l'Istiqlal, la véritable bataille demeure celle de la gouvernance et de l'exécution.

10 Mai 2026 À 17:00

C'est à Marrakech, au Musée de l’Eau, que l'Alliance des économistes istiqlaliens (AEI) a choisi de poser, samedi 9 mai 2026, la question de la justice territoriale. Un lieu hautement symbolique, «l'eau étant le fondement même de toute vie», a rappelé Abdellatif Maâzouz en ouvrant les travaux. Trois mois après l'étape de Casablanca, qui avait débattu de la jeunesse et de l'emploi, et après celle de Fès, où la rencontre avait scruté la question du pouvoir d'achat des ménages, l'AEI signe sa troisième escale par un sujet à la fois structurel et brûlant d'actualité, qui figurait à l'ordre du jour du dernier Conseil des ministres présidé par S.M. le Roi. Devant un parterre d'élus, de parlementaires et d'experts, parmi lesquels les universitaires Abdellatif Komat et Youssef Tazi, ainsi que l'experte en développement durable Nadia Zeddou, Nizar Baraka a ouvert le débat par une formule concise : la régionalisation avancée n'est plus un sujet administratif, mais une «question nationale» qui engage la forme même du Maroc à venir.

«Pas de place pour un Maroc à deux vitesses»

Dans son allocution, Nizar Baraka a fait sienne une formule extraite du Discours du Trône de 2025 : «Pas de place, aujourd'hui ni demain, pour un Maroc qui marche à deux vitesses». Cette phrase, a-t-il insisté, «n'est pas une simple ambition, mais une doctrine d'État, une boussole nationale et une nouvelle méthode de gouvernance publique». Désormais, la réussite de chaque loi, de chaque budget, de chaque projet d'investissement, de chaque marché public devra se mesurer à l'aune de sa contribution à la réduction des fractures spatiales et sociales.
Le constat dressé par le secrétaire général de l'Istiqlal est implacable : trois régions seulement produisent plus de la moitié du PIB national, des écarts béants subsistent à l'intérieur même des régions, et les zones de montagne concentrent la part la plus élevée des poches de pauvreté. Il rappelle au passage que le rapport du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) sur le développement humain évalue à plus du quart la perte d'indicateurs de développement humain imputable à ces inégalités. «Le problème, en réalité, n'est ni dans les moyens ni dans les programmes. Il est dans la manière dont le développement est distribué dans le pays», a-t-il martelé, dénonçant la «fissure interne silencieuse» qui s'est creusée entre métropoles régionales et arrière-pays ruraux ou montagneux.

210 milliards de dirhams et un changement de paradigme

Un panorama financier sans précédent accompagne l'ambition. La nouvelle génération de programmes de développement territorial intégré, validée par le Conseil des ministres du 9 avril dernier, mobilise 210 milliards de dirhams sur huit ans. À cela s'ajoutent 55 milliards de dirhams dédiés au monde rural, soit «quatre fois ce qui était programmé auparavant», a souligné M. Baraka, ainsi qu'une revalorisation de 20% du budget annuel des régions. M. Maâzouz, dans son introduction, avait rappelé qu'une nouvelle société dédiée à l'exécution des projets régionaux, appelée à se substituer aux anciennes agences régionales d’exécution des projets, verrait le jour avec «une marge de souplesse plus large» pour gagner en efficacité.
Mais l'inflexion, a insisté le secrétaire général de l'Istiqlal, est avant tout philosophique. Le Maroc, dit-il, sort d'une logique de financement de projets épars pour entrer dans une logique de «vision territoriale intégrée», où chaque secteur cesse de travailler en silo. Cinq priorités structurent les nouveaux programmes : l'emploi et l'investissement local, la santé et l'éducation, l'eau et les infrastructures hydriques, le développement intégré comme règle, et l'attention privilégiée aux zones fragiles. Plus jamais, a prévenu M. Baraka, il ne sera acceptable de «construire une école sans la raccorder à l'eau et à l'électricité», ni de «tracer une route dans une région et d'élever une école dans une autre» sans cohérence d'ensemble.

La déconcentration, «vrai goulet d'étranglement»

À ce volontarisme financier, le secrétaire général de l'Istiqlal oppose un constat lucide : sans réforme profonde de la gouvernance, l'élan se brisera. Il rappelle les sept défis fixés par la Lettre Royale adressée à la deuxième Conférence nationale sur la régionalisation avancée tenue à Tanger en 2024 : activation de la déconcentration administrative, mise en œuvre effective des compétences des collectivités territoriales, démocratie participative, articulation entre responsabilité et reddition des comptes, attractivité des territoires, mécanismes de financement innovants, capacité à affronter les crises, notamment climatiques. Mais c'est sur le premier de ces défis que sa charge est la plus directe. «Comment une région peut-elle exercer ses compétences si la décision réelle reste à Rabat ?», s'est-il interrogé, rappelant que les rapports de la Cour des comptes démontraient qu'une part très limitée des compétences en matière d'investissement avait été effectivement transférée au niveau territorial. Il pointe un paradoxe historique : «La déconcentration aurait dû être réalisée avant le lancement de la régionalisation avancée».
M. Maâzouz, de son côté, a précisé que les compétences des régions ne sont nullement réduites par la nouvelle loi, contrairement à une lecture qui a circulé, mais sont «plus claires et plus précises», qu'il s'agisse des attributions propres, partagées ou transférées. M. Baraka peut, lui, s'appuyer sur l'expérience de son propre département, le ministère de l'Équipement et de l'eau : 90% des marchés publics y sont aujourd'hui décidés et exécutés au niveau des directions régionales. Un modèle qu'il appelle à généraliser.

«Sortir du Maroc des textes pour entrer dans le Maroc de la réalisation»

Le coût politique du retard est, pour M. Baraka, considérable. Il rappelle que le taux de réalisation des plans de développement régional n'a pas dépassé 15% lors de la première phase de la régionalisation avancée. «Nous avons créé d'immenses attentes chez les citoyens, nous leur avons promis, et à la fin peu de choses se sont faites comme il le fallait. La conséquence, c'est qu'ils ont perdu confiance dans l'action politique et dans la région elle-même», a-t-il regretté, reconnaissant néanmoins que le mandat en cours avait permis d'amorcer un redressement.
Pour le secrétaire général de l'Istiqlal, l'enjeu désormais consiste à passer du «Maroc des textes juridiques au Maroc de la réalisation». Ce passage exige une budgétisation sensible à la justice territoriale, sur le modèle de la budgétisation sensible au genre, qui obligerait chaque ministère à démontrer dans sa propre maquette l'impact attendu de ses choix sur la résorption des écarts spatiaux. Il préconise par ailleurs un dispositif d'appui structuré : observatoire économique et social dans chaque région en partenariat avec le Haut-Commissariat au Plan, pour combler l'absence de comptes régionaux fiables ; intégration des universités à la fabrique des politiques publiques ; forums de projets associant la jeunesse ; task-forces dédiées aux régions à faibles capacités ; et fonction publique régionale à même d'attirer les compétences requises pour le pilotage des projets et l'ingénierie financière.

Une autonomie financière à inventer

M. Maâzouz l'avait déjà souligné en ouverture : la question des moyens financiers reste indissociable de celle de leur gestion et de leur traçabilité. M. Baraka enfonce le clou. Aujourd'hui, près de 90% des ressources des régions proviennent encore de taxes transférées par l'État ou de dotations budgétaires. Il plaide pour une révision de la fiscalité territoriale, voire de certains pans de la fiscalité nationale, et pour le partage avec les régions d'une part des recettes issues de l'exploitation des ressources naturelles présentes sur leurs territoires. Le développement de partenariats public-privé doit, selon lui, prendre le relais de l'endettement, qui a atteint chez «la majorité des régions du Royaume» des niveaux dépassant leurs capacités réelles de remboursement. Il dénonce sans ménagement la pratique consistant à signer des conventions sans disposer des fonds pour les honorer, «dans une logique du "on verra plus tard”», source mécanique de désillusions citoyennes.
À cette autonomie financière s'ajoute, dans son raisonnement, l'exigence d'une véritable intégration entre niveaux de gouvernance : État, régions, provinces, communes, ainsi que la relance des groupements de communes, vidés de leur substance opérationnelle. La métaphore résume sa thèse : «Imaginez une bonne locomotive, puissante, qui remorque des wagons décrochés. Quelle que soit sa puissance, elle ne fera pas avancer les wagons. Si nous voulons que le train circule à la même vitesse, comme l'a voulu Sa Majesté, il faut accrocher les wagons à la locomotive».

La justice territoriale, pierre angulaire de la dignité

Le secrétaire général de l'Istiqlal a refermé son propos sur une note hautement politique. Il rappelle que le Programme Royal d'aide sociale directe bénéficie aujourd'hui à environ 42% des familles marocaines, qui perçoivent entre 500 et 1.300 dirhams mensuels, contre une cinquantaine de dirhams sous l'ancien système de la Caisse de compensation, pour un effort budgétaire de 26 milliards de dirhams par an. «Mais si nous ne réunissons pas en parallèle les conditions d'une vraie ascension sociale, nous ne ferons que traiter la pauvreté de façon conjoncturelle, sans solution durable», a-t-il averti.
À cela s'ajoute l'impératif climatique, qui impose à chaque région de se doter de plans dédiés. Car les échéances du climat dépassent les mandats : six ans pour les régions, cinq pour les gouvernements. Sans vision longue, le Royaume n'amortira ni les sécheresses prolongées ni les inondations qui s'annoncent. La nouveauté annoncée : une plateforme nationale de mesure d'impact citoyen, présentée à S.M. le Roi par le ministre de l'Intérieur, boucle la démonstration : la transparence devient elle-même une exigence de gouvernance. À Marrakech, M. Baraka aura formulé sa conviction sans détours. Le Maroc n'a pas un problème de moyens, ni de programmes ; il a un problème de circulation du pouvoir, de la décision et des ressources. Y répondre, ce n'est pas seulement réformer une administration. C'est, selon ses mots, livrer «la bataille de la dignité de chaque citoyen et de chaque citoyenne, et celle de l'unité nationale».
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