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Audiovisuel : la HACA appelle à une «refondation systémique» face au défi numérique

Couverture territoriale renforcée, infrastructures éprouvées par les inondations mais restées opérationnelles, sanctions en recul et offre d’information en hausse depuis 2019 : l’audiovisuel marocain affiche des indicateurs de consolidation. Mais derrière ces signaux positifs, le recul de la présence féminine à l’antenne, la persistance de stéréotypes publicitaires, les fragilités du marché et le retard face à l’intelligence artificielle rappellent que la transition est loin d’être achevée. Le Rapport annuel 2024 de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle (HACA) esquisse ainsi les contours d’un secteur stabilisé, mais encore en quête d’adaptation stratégique.

19 Février 2026 À 15:57

L’année 2024 marque le 20e anniversaire de la création de la HACA et de l’adoption du cadre juridique consacrant la libéralisation de l’audiovisuel au Maroc. Deux décennies qui ont permis, selon le régulateur, l’émergence d’«une offre audiovisuelle pluraliste et diversifiée» et l’installation d’un modèle de régulation indépendant garant des principes d’éthique et des droits humains. Mais le rapport met en lumière un sentiment d’«inachevé» qui traverse désormais l’écosystème médiatique national. En filigrane, une tendance lourde structure l’ensemble du document : l’urgence d’une refondation systémique du secteur face à la mutation numérique accélérée. La loi 77-03 relative à la communication audiovisuelle, entrée en vigueur le 7 janvier 2005, a été conçue avant l’essor des réseaux sociaux, des plateformes de partage de contenus et des smartphones devenus aujourd’hui des canaux centraux d’information. «Un jeune Marocain est plus susceptible de s’informer sur TikTok ou WhatsApp que via la radio ou la télévision linéaires», souligne la présidente de la HACA, Latifa Akharbach, dans son mot introductif. Derrière cette évolution des usages se joue, selon le régulateur, un enjeu stratégique : la souveraineté informationnelle du Royaume.

Pluralisme : une présence accrue des acteurs publics dans les médias

Sur le plan de la régulation des contenus, le Conseil supérieur de la communication audiovisuelle (CSCA) a rendu 44 décisions en 2024, contre 52 l’année précédente. Les sanctions restent rares : un seul avertissement a été prononcé, confirmant une tendance à la baisse engagée depuis 2021. Le suivi du pluralisme demeure un axe central. En 2024, le temps de parole des personnalités publiques dans les programmes d’information a atteint 1.235 heures et 12 minutes, en progression par rapport à 2023 (1.187 heures) et 2022 (1.088 heures). Les acteurs politiques représentent 38,79% du volume global, suivis des acteurs associatifs (37,93%). Dans les médias publics, le gouvernement et la majorité ont occupé 62% du temps de parole dans les magazines d’information, contre 38% pour l’opposition, dans un contexte de représentativité parlementaire favorable à la majorité issue des élections de 2021. En revanche, un indicateur interpelle : la part des interventions des femmes recule légèrement, passant à 16,75% du volume global, contre 18,01% en 2023.

Couverture territoriale : vers plus d’équité

Autre priorité affichée : l’équité territoriale. En 2024, 22 fréquences FM ont été assignées pour étendre la couverture radiophonique dans 12 localités, portant le parc national à 1.398 fréquences exploitées. La HACA a également conduit une mission d’évaluation après les inondations de septembre 2024 dans 18 localités du Sud-Est. Sur 134 émetteurs FM inspectés, seuls 7 cas de coupures ont été relevés ; sur 36 émetteurs TNT, 3 incidents ont été constatés, rapidement résorbés. Le régulateur salue la «résilience des infrastructures» et le partage des équipements de la SNRT avec les opérateurs privés, présenté comme un atout pour garantir l’accès à l’information.

Marché publicitaire : une modernisation attendue

Le rapport consacre un développement important au marché publicitaire national. Une étude publiée le 25 juin 2024, après consultation de plus de 100 acteurs du secteur, met en évidence les fragilités structurelles du modèle économique audiovisuel. Les professionnels convergent sur plusieurs points, notamment la nécessité de renforcer et diversifier l’offre numérique, l’urgence d’adapter le cadre législatif ainsi que le besoin de plus de transparence et d’agilité dans la régulation du marché publicitaire.
Par ailleurs, une étude sur l’intelligence artificielle révèle que 64% des professionnels interrogés déclarent ne pas être formés à l’usage des outils d’IA, confirmant le décalage entre innovation technologique et capacités internes du secteur. Par ailleurs, la HACA relève une amélioration progressive dans la représentation des femmes dans la publicité audiovisuelle. Toutefois, 49% des spots analysés en 2023 restent porteurs de stéréotypes. Si la part des publicités stéréotypées a évolué dans le temps, le rapport souligne la persistance d’assignations récurrentes à la sphère domestique (59% des cas en 2023) et d’une représentation majoritaire des hommes en position de pouvoir.

L’enjeu central : une réforme systémique

Au-delà des données chiffrées, la principale révélation du rapport tient dans son diagnostic politique : le modèle marocain de régulation audiovisuelle doit entrer dans une nouvelle phase de réforme globale. La HACA appelle à un «momentum» associant régulateur, professionnels et décideurs publics pour actualiser les textes juridiques, consolider les ressources économiques, adapter les contenus aux nouveaux usages et renforcer les compétences. L’objectif dépasse la simple modernisation technique. Il s’agit, selon la présidente de l’institution, de préserver la capacité du Maroc à «nourrir son imaginaire collectif» et à consolider une citoyenneté active et éclairée dans un environnement médiatique mondialisé.
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