Un nouveau front de tension se dessine dans le secteur du transport routier de marchandises. La Coordination nationale des syndicats du secteur dénonce avec fermeté l’intention prêtée au gouvernement de réduire de 40% la deuxième moitié de la tranche du soutien exceptionnel correspondant au mois de juillet dernier. Dans un communiqué publié récemment, la Coordination dit avoir accueilli cette perspective avec «une profonde inquiétude et une grande consternation». Pour les représentants des professionnels, cette réduction constitue non seulement un recul par rapport au dispositif appliqué jusque-là, mais aussi une remise en cause des engagements pris envers les transporteurs.
Au cœur du mécontentement figure la question de la continuité du soutien au carburant. Selon la Coordination, le gouvernement s'était engagé, par l'intermédiaire du ministre délégué chargé du Budget, Fouzi Lekjaâ, à maintenir cette aide destinée aux professionnels tant que le prix des carburants resterait supérieur au seuil de 12 dirhams. C'est au regard de cet engagement que les syndicats qualifient la réduction annoncée d'«injustifiée». Ils réclament par conséquent le versement intégral des deux tranches restantes du soutien, sans diminution de leur montant.
La Coordination demande également au gouvernement d'annoncer immédiatement le versement des aides relatives aux mois de juin ainsi que de la première tranche correspondant à juillet dernier. À travers ces revendications, les syndicats cherchent surtout à obtenir de la visibilité sur un mécanisme de soutien devenu, à leurs yeux, un élément important de l'équilibre économique des entreprises et des professionnels du secteur.
Au-delà de la question du montant de l'aide, le communiqué traduit un durcissement du ton à l'égard de l'Exécutif. La Coordination interpelle directement le ministre du Transport et de la logistique, Abdessamad Kayouh, qu'elle appelle à «assumer pleinement sa responsabilité» en sa qualité de premier responsable gouvernemental du secteur. Pour les syndicats, une réduction du soutien risquerait en effet de fragiliser davantage les transporteurs routiers de marchandises. Ils mettent en garde contre une aggravation de «l'étouffement et de la précarité» auxquels seraient déjà confrontés de nombreux professionnels.
Cette inquiétude prend une dimension plus large lorsque la Coordination établit un lien entre la situation financière des transporteurs et le fonctionnement des circuits d'approvisionnement. Selon elle, une dégradation supplémentaire des conditions d'activité pourrait entraîner des perturbations dans l'approvisionnement des marchés en marchandises et en produits de première nécessité. Le message adressé au gouvernement dépasse ainsi la seule défense du revenu des professionnels : les syndicats présentent la stabilité du transport routier de marchandises comme un enjeu touchant directement à la continuité des chaînes d'approvisionnement.
Le soutien au carburant, au cœur des tensions
La contestation autour de cette nouvelle tranche remet surtout au premier plan la dépendance d'une partie du secteur au mécanisme de soutien mis en place pour amortir l'impact de la hausse des prix des carburants. Dans leur communiqué, les syndicats ne contestent donc pas seulement une réduction ponctuelle. Ils demandent au gouvernement de respecter la logique qui avait présidé, selon eux, à l'instauration et à la prolongation de l'aide : soutenir les professionnels tant que le niveau des prix à la pompe continue de peser lourdement sur leurs charges. De ce point de vue, la réduction annoncée de 40% est interprétée comme un changement des règles en cours de route. Pour la Coordination, elle risque de transférer une part supplémentaire du coût du carburant vers des professionnels dont les marges sont déjà sous pression. C'est également ce qui explique son insistance sur le versement des tranches en attente. Au-delà de leur montant, leur régularité constitue un enjeu de trésorerie pour les opérateurs concernés.
La menace d'une nouvelle mobilisation
Face à ce qu'elle considère comme un recul, la Coordination nationale des syndicats du transport routier de marchandises appelle le gouvernement à revenir sur sa décision et à procéder «immédiatement» au versement des deux tranches restantes selon leur montant habituel. À défaut d'une réponse satisfaisante, le ton se fait nettement plus menaçant. Les syndicats appellent l'ensemble des professionnels à relever leur niveau de «vigilance et de mobilisation» et se déclarent prêts à engager «toutes les formes de lutte», y compris une grève nationale, pour défendre ce qu'ils présentent comme la dignité et les moyens de subsistance des transporteurs. Cette menace place ainsi le gouvernement devant un dossier potentiellement sensible. Une mobilisation dans le transport de marchandises ne se limiterait pas aux seuls professionnels concernés : à cause de la place qu'occupe le secteur dans l'acheminement des produits vers les usines, les commerces et les marchés, ses répercussions pourraient s'étendre à d'autres activités économiques.
Questions au spécialiste des réseaux de transport, de l’intermodalité et de la logistique portuaire, Mustapha Oudani : «Le maillon routier reste l’angle mort de la chaîne logistique»
L’arrêt de travail lancé par les transporteurs routiers opérant dans les ports n’a, pour l’heure, provoqué aucune perturbation à Tanger Med, indique le complexe portuaire au «Matin». Mais l’absence d’impact immédiat ne dit pas encore ce qui pourrait se produire si le mouvement se prolonge ou gagne en ampleur. Pour comprendre comment les difficultés financières des transporteurs peuvent se transmettre aux terminaux, aux zones logistiques et jusqu’aux usines de l’arrière-pays, «Le Matin» a interrogé Mustapha Oudani, enseignant-chercheur à l’Université Internationale de Rabat et spécialiste des réseaux de transport, de l’intermodalité et de la logistique portuaire. Il décrypte les fragilités du maillon routier, les coûts qui pèsent sur les transporteurs et les limites des outils disponibles pour mesurer en temps réel l’effet d’une mobilisation sur les flux.
Dans quelle mesure des tensions de trésorerie chez les transporteurs routiers peuvent-elles se transmettre au fonctionnement de la chaîne portuaire ?
Les difficultés financières des transporteurs créent un effet de goulot d'étranglement immédiat sur l'ensemble du réseau, car le port est un nœud de transit dont la fluidité dépend principalement de ses connexions terrestres. D'ailleurs, la concurrence entre les ports maritimes se joue aujourd'hui tout autant sur terre, par la qualité et la fiabilité des liaisons avec l'hinterland (l'arrière-pays), que sur mer via la connectivité inter-ports. Une trésorerie exsangue oblige les professionnels du transport à immobiliser une partie de leur flotte, faute de pouvoir avancer les frais d'exploitation réguliers. En conséquence, l'impact est double : d'un côté, les marchandises conteneurisées s'accumulent sur les terminaux et, de l'autre, tout le trafic des expéditions par camions complets (fret conventionnel, vrac, remorques TIR frigorifiques ou bâchées) s'enraye. Les zones d'accès au port s'engorgent de marchandises en souffrance, tandis que les usines de l'arrière-pays subissent des ruptures d'approvisionnement, ce qui désorganise toute la chaîne de production et finit par dégrader la compétitivité et l'attractivité même du port.
Quels sont les postes de coût les plus sensibles dans l’économie d’un transport routier connecté aux ports ? L'économie du fret portuaire repose sur des marges étroites où trois postes sont particulièrement critiques. Le premier est le carburant, qui représente une part majeure du prix de revient. La hausse persistante des prix du gasoil, exacerbée par la conjoncture actuelle, accentue considérablement la tension sur les marges des transporteurs routiers, d'autant que ces coûts sont difficiles à répercuter intégralement sur les donneurs d'ordre. Le deuxième poste concerne les temps d'attente aux points d'accès ou lors des contrôles douaniers ; ce sont des heures non facturées pendant lesquelles le moteur tourne souvent, ce qui fait chuter le nombre de rotations réalisables. Enfin, le déséquilibre des flux géographiques entraîne de fréquents retours à vide : un camion livre souvent un chargement complet au port pour l'export, mais repart sans marchandise. Ce trajet non monétisé double virtuellement le coût opérationnel de la mission.
Dispose-t-on au Maroc d’indicateurs suffisamment fins pour mesurer en temps réel l’impact d’un mouvement de transporteurs sur les flux et les délais logistiques ? Le paysage marocain est très contrasté sur ce point. Nous avons une excellente visibilité technologique à l'intérieur de l'enceinte portuaire grâce aux systèmes des autorités portuaires et au Guichet unique PortNet, ce qui permet de suivre avec réactivité l'encombrement des quais ou les volumes dédouanés. En revanche, le maillon routier à l'échelle nationale reste un angle mort, car le secteur est très atomisé, composé d'une multitude de petites entreprises non connectées à une «tour de contrôle» télématique centralisée. L'impact d'une grève se mesure donc souvent de manière indirecte : on constate la baisse brutale des franchissements aux portes du port et la paralysie des zones logistiques adjacentes, plutôt que par un suivi direct des flottes immobilisées sur les routes.
Un dossier qui appelle désormais une clarification gouvernementale
La sortie des syndicats ouvre donc une nouvelle séquence de tension autour du dispositif de soutien au transport routier. En dénonçant une baisse de 40% de la dernière tranche et en rappelant les engagements du gouvernement, les représentants des professionnels cherchent à obtenir à la fois le maintien du niveau de l'aide et un calendrier clair pour le versement des montants en attente.
Reste désormais à connaître la position officielle du gouvernement sur les modalités exactes de versement de cette tranche et, surtout, sur l'avenir du mécanisme de soutien. Faute de clarification ou de compromis, la menace d'une mobilisation nationale brandie par les syndicats pourrait faire basculer un différend financier vers un nouveau mouvement social dans un secteur stratégique pour l'approvisionnement du pays.