Yousra Amrani
02 Octobre 2026
À 19:38
Depuis l’annonce des résultats définitifs des législatives, réunions des instances partisanes, consultations et prises de position se succèdent. Nommée par
S.M. le Roi Mohammed VI et chargée de former le nouveau gouvernement,
Fatima Ezzahra El Mansouri doit désormais transformer la victoire électorale du
Parti authenticité et modernité (PAM) en majorité parlementaire. Avec 97 sièges, son parti dispose du premier groupe à la
Chambre des représentants, mais reste loin des 198 députés nécessaires pour disposer de la majorité absolue. Partant de là, la configuration de la Chambre des représentants se dessine graduellement. Car si les contours de l’opposition commencent à se préciser, ceux de la majorité restent largement mouvants. Le PJD et l’
Alliance de la gauche ont déjà arrêté leur position. Le RNI et le PPS entretiennent encore l’incertitude. Entre les deux, le Mouvement populaire et l’USFP disposent ensemble de 55 sièges et pourraient peser lourdement dans l’équation si la majorité sortante n’était pas reconduite.
Le PJD et l’Alliance de la gauche choisissent l’opposition
En tous cas, pour le Parti de la
Justice et du développement (PJD), le choix est fait. Réuni le 26 septembre en session extraordinaire à Bouznika, son conseil national a décidé de rejoindre l’opposition parlementaire. Avec 54 députés, contre 13 en 2021, le PJD revient ainsi dans l’opposition avec un groupe parlementaire considérablement renforcé. Abdelilah Benkirane a par ailleurs exclu, dans la configuration actuelle, une participation à un gouvernement conduit par le PAM. La décision ferme ainsi une première porte dans les calculs de la future majorité.
Après le RNI, l’Istiqlal, le MP et l’USFP, Fatima Ezzahra El Mansouri a poursuivi son tour de table avec le PPS, reçu mercredi soir, puis l’Union constitutionnelle et le Mouvement démocratique et social jeudi. Au fil des rencontres, plusieurs priorités reviennent dans les échanges : emploi, pouvoir d’achat, santé, éducation, confiance politique et développement territorial, sur fond de grands chantiers attendus au cours des cinq prochaines années.
L’Alliance de la gauche, qui réunit la
Fédération de la gauche démocratique (FGD) et le
Parti socialiste unifié (PSU), a elle aussi choisi l’opposition. Ses dirigeants ont confirmé leur intention d’exercer leur rôle depuis l’autre côté de l’hémicycle. Avec huit députés, elle vient ainsi grossir un premier noyau d’opposition. Ces deux positionnements sont désormais acquis. Mais ils ne suffisent pas à dessiner la physionomie définitive de l’opposition. Le choix du RNI, avec ses 66 députés, et celui du PPS, qui en compte 19, pourraient considérablement en modifier le poids.
Le RNI face au choix de la majorité ou de l’opposition
La principale inconnue reste toutefois le Rassemblement national des indépendants (RNI). Première force parlementaire en 2021 avec 102 sièges et colonne vertébrale de la majorité sortante, le parti n’en conserve que 66 à l’issue du scrutin du 23 septembre. Il perd ainsi 36 sièges et recule à la deuxième place derrière le PAM. Sa direction a pris acte de cette baisse tout en faisant valoir le poids parlementaire que conserve la formation. Mais la décision politique essentielle reste à prendre : participer à nouveau au gouvernement ou rejoindre l’opposition.
Pour le politologue et professeur de droit à l’Université Mohammed V de Rabat, Mustapha Sehimi, interrogé sur Al Oula, la réponse ne saurait être réduite à l’arithmétique parlementaire. Sur le papier, la reconduction des trois composantes de la majorité sortante reste possible. Politiquement, estime-t-il, elle serait toutefois beaucoup plus difficile à défendre. Selon son analyse, le scrutin du 23 septembre a exprimé une demande de changement qui s’est notamment traduite par le recul du RNI. Sa reconduction aurait, dès lors, un coût politique à prendre en considération. Les 66 sièges du parti en font pourtant toujours un acteur central de l’équation. S’il rejoignait le PJD et l’Alliance de la gauche dans l’opposition, ces trois forces totaliseraient à elles seules 128 députés. Son choix ne déterminera donc pas seulement les possibilités offertes au PAM pour construire sa coalition : il pèsera également directement sur la puissance numérique du futur bloc d’opposition.
Le PPS, une pièce à part dans l’équation
Le PPS constitue l’autre inconnue de la séquence. Avec 19 députés, il ne peut certes pas, à lui seul, permettre au tandem PAM-Istiqlal de franchir le seuil de la majorité absolue. Mais dans une Chambre fragmentée, ses sièges peuvent compter dans la recherche d’une coalition plus large. À la différence du PJD et de l’Alliance de la gauche, le parti n’a pas encore choisi l’opposition. À l’issue de sa rencontre avec Fatima Ezzahra El Mansouri le 30 septembre, son secrétaire général, Nabil Benabdallah, a indiqué que la question d’une participation au prochain gouvernement n’avait pas encore été tranchée.
Cette disponibilité ne signifie cependant pas que l’entrée du
PPS au gouvernement irait de soi. Comme le souligne M. Sehimi, des divergences politiques existent entre ce parti et le PAM et devront être prises en compte dans l’hypothèse d’une coalition commune. Le choix du PPS aura lui aussi un double effet. Une participation élargirait les possibilités de coalition autour du PAM ; un passage dans l’opposition ajouterait 19 députés au camp déjà constitué du PJD et de l’Alliance de la gauche.
Mouvement populaire et USFP : 55 sièges qui peuvent changer l’équation
Entre ces incertitudes émergent deux formations dont le rôle pourrait devenir déterminant : le Mouvement populaire et l’Union socialiste des forces populaires (USFP). Avec respectivement 29 et 26 sièges, elles représentent ensemble 55 députés et occupent les cinquième et sixième rangs de la nouvelle Chambre. Toutes deux ont été reçues le 30 septembre par Fatima Ezzahra El Mansouri dans le cadre des consultations pour la formation du gouvernement. Elles abordent toutefois cette séquence avec des situations et des lignes politiques différentes.
Le Mouvement populaire arrive avec un groupe légèrement renforcé, passant de 26 députés en 2021 à 29 en 2026. À l’issue de sa rencontre avec la Cheffe du gouvernement, son secrétaire général, Mohamed Ouzzine, a appelé à une «rupture positive» avec l’étape précédente. Cette position place le MP dans une situation particulière. Il ne s’est pas enfermé dans une logique d’opposition et prend part aux discussions autour de la prochaine étape, tout en mettant l’accent sur la nécessité d’une inflexion par rapport à la précédente expérience gouvernementale. Ses 29 sièges lui donnent surtout un poids non négligeable dans l’hypothèse où le PAM chercherait à construire une majorité sans le RNI.
L’USFP, de son côté, dispose de 26 députés, contre 34 lors de la précédente législature. Reçu lui aussi dans le cadre des consultations, le parti est resté plus discret sur le contenu précis des échanges. Son premier secrétaire, Driss Lachgar, a indiqué que les discussions resteraient confidentielles jusqu’à l’achèvement du tour de consultations. Le parti a néanmoins précisé sa doctrine : la participation au gouvernement n’est pas considérée comme une fin en soi, pas plus que le choix de l’opposition. L’USFP conditionne son positionnement à la cohérence politique et programmatique de la future coalition, considérant qu’un programme gouvernemental ne peut être porté durablement sans un minimum de convergence entre ses composantes. Cette clarification est importante : ni le MP ni l’USFP ne peuvent être réduits à de simples variables arithmétiques. Avec 55 sièges à eux deux, leur participation éventuelle permettrait surtout au PAM d’envisager une majorité sans dépendre du RNI.
Les scénarios de majorité : le RNI ou le tandem MP-USFP ?
C’est précisément là que l’arithmétique parlementaire rejoint les considérations politiques. Selon M. Sehimi, une première configuration consisterait à reconduire les trois partis de la majorité sortante. Le PAM, avec 97 sièges, l’Istiqlal avec 65, et le RNI avec 66 totaliseraient 228 députés, soit 30 de plus que le seuil de la majorité absolue. Cette formule serait confortable numériquement. Elle poserait cependant la question de sa traduction politique après le recul électoral du RNI. Si celui-ci restait en dehors de l’Exécutif, le PAM et l’Istiqlal ne disposeraient ensemble que de 162 sièges. Il leur en manquerait donc 36 pour atteindre les 198 nécessaires. Aucun des partenaires potentiels ne peut combler seul cet écart : le Mouvement populaire dispose de 29 élus, l’USFP de 26 et le PPS de 19.
Une autre configuration évoquée par M. Sehimi prend alors tout son sens : PAM-Istiqlal-MP-USFP. L’addition des 29 députés du Mouvement populaire et des 26 élus socialistes aux 162 sièges du PAM et de l’Istiqlal porterait cette coalition à 217 députés, soit 19 au-dessus de la majorité absolue. Cette formule présenterait une caractéristique politique différente de la reconduction de la majorité sortante : elle permettrait au PAM de se passer du RNI tout en disposant d’une marge parlementaire. Mais elle supposerait également de construire une véritable cohérence entre quatre formations aux trajectoires et aux référentiels différents. Les consultations engagées avec le MP et l’USFP montrent que le dialogue est ouvert ; mais elles ne permettent pas, à ce stade, de considérer cette coalition comme acquise. Le PPS pourrait encore entrer dans d’autres combinaisons. Mais ses 19 sièges ne suffisent pas à eux seuls à transformer le tandem PAM-Istiqlal en majorité : 162+19 = 181. Sa participation devrait donc nécessairement être complétée par une autre formation.
Une opposition dont le périmètre reste à fixer
Il serait donc prématuré de figer dès maintenant les deux camps de la prochaine législature. Deux certitudes se dégagent néanmoins : le PJD et l’Alliance de la gauche ont choisi l’opposition. Autour d’eux, le reste du paysage reste en mouvement. Le RNI doit décider s’il assume son recul électoral depuis l’opposition ou s’il participe à une nouvelle coalition. Le PPS maintient ouvertes les deux possibilités. Le Mouvement populaire et l’USFP, eux, ont engagé les discussions avec la Cheffe du gouvernement sans annoncer encore leur participation à l’Exécutif, mais leur poids cumulé les place désormais au cœur des scénarios alternatifs à une reconduction de l’ancienne majorité.
L’enjeu des prochains jours dépasse ainsi la simple distribution des portefeuilles. Chaque parti qui basculera vers la majorité modifiera mécaniquement la physionomie de l’opposition et chaque formation qui choisira les bancs de l’opposition réduira, à l’inverse, le champ des alliances disponibles pour Fatima Ezzahra El Mansouri. La formation du gouvernement dessinera donc simultanément deux architectures politiques : celle de la majorité appelée à conduire la prochaine législature et celle de l’opposition chargée de lui faire face. Pour l’heure, la première reste à construire et la seconde seulement partiellement dessinée.