Yousra Amrani
01 Avril 2026
À 17:51
Et si le dioxyde de carbone cessait d’être uniquement un problème pour devenir une ressource stratégique ? C’est le changement de paradigme défendu par le ministre de l’Industrie et du commerce,
Ryad Mezzour, lors de la présentation de la feuille de route de décarbonation du secteur cimentier. À travers une intervention structurée et volontariste, il a esquissé une vision où la contrainte climatique pourrait devenir un moteur de transformation industrielle.
Un secteur clé, déjà engagé mais structurellement contraint
D’emblée, le ministre a tenu à objectiver son idée en plaçant le débat dans sa réalité industrielle. Le ciment, a-t-il rappelé, est un pilier du développement national, mais aussi l’un des secteurs les plus énergivores. «C’est un secteur extrêmement consommateur d’énergie», a-t-il souligné, tout en rappelant qu’il a su, très tôt, anticiper cette contrainte. Au fil des années, les industriels ont engagé des efforts importants pour améliorer leur efficacité énergétique et diversifier leurs sources d’approvisionnement. L’utilisation de déchets agricoles, notamment le grignon d’olive, illustre cette capacité d’adaptation progressive. Mais malgré ces avancées, une limite structurelle s’impose aujourd’hui. «Une grande partie des émissions ne relève pas de l’énergie, mais du processus lui-même», a insisté le ministre. Autrement dit, près de 60% des émissions proviennent de la réaction chimique liée à la fabrication du clinker, ce qui réduit considérablement les marges de manœuvre à court terme.
Remettre en question les solutions dominantes
Face à cette contrainte, la question n’est plus seulement de réduire les émissions, mais de choisir la manière de les traiter. C’est précisément sur ce point que Ryad Mezzour introduit une inflexion. Alors que de nombreuses stratégies reposent sur le stockage du carbone, il invite à en examiner les limites. «Investir pour enfouir le CO₂ à plusieurs milliers de mètres de profondeur... est-ce la meilleure option ?» a-t-il interrogé, évoquant des solutions pouvant nécessiter des infrastructures allant jusqu’à 6.000 mètres sous terre. Ainsi, sans écarter totalement ces technologies, le ministre appelle à une approche plus pragmatique. «Il y a sans doute mieux à faire que d’investir uniquement dans l’enfouissement», a-t-il argumenté, ouvrant ainsi la voie à une réflexion plus large.
Changer de logique : du déchet à la ressource
C’est dans cette continuité qu’il défend une approche alternative : considérer le CO₂ non plus comme un résidu, mais comme une matière valorisable. «Nous pouvons produire des carburants à partir du CO₂ que nous émettons», a-t-il affirmé. Cette orientation marque un changement de logique profond. Il ne s’agit plus uniquement de réduire ou de stocker, mais de transformer. En valorisant le carbone capté, le Maroc pourrait non seulement limiter ses émissions, mais aussi créer de nouvelles chaînes de valeur industrielles. «Cela nous permettrait de produire des combustibles à des coûts très compétitifs», a-t-il précisé, soulignant le potentiel économique de cette approche.
Un potentiel direct pour le transport et l’industrie
Pour le ministre, cette stratégie ne relève pas de la vision théorique. Elle ouvre des perspectives concrètes, notamment pour le secteur de l’hydrogène vert et du transport. Il a évoqué à cet égard la possibilité d’alimenter à terme les industries et les transports, en particulier publics, avec des carburants issus du CO₂. «Nous pouvons aller vers des carburants semi-décarbonés, produits localement», a-t-il expliqué. Dans un contexte de transition progressive, cette solution intermédiaire pourrait constituer un levier important, en réduisant la dépendance aux énergies fossiles importées tout en améliorant le bilan carbone.
Une réponse à la vulnérabilité énergétique
Cette réflexion s’inscrit dans une préoccupation plus large. Pour Ryad Mezzour, la décarbonation ne peut être dissociée de la question de la souveraineté énergétique. «Le Maroc n’a pas le choix, il doit être souverain», a-t-il affirmé, en référence aux crises récentes. Hausse des prix de l’énergie, tensions sur les chaînes d’approvisionnement, difficultés d’accès aux ressources... autant de facteurs qui fragilisent les équilibres économiques. «Le pétrole a augmenté de 30 à 40%, et encore faut-il le trouver», a-t-il ajouté, illustrant la dépendance du pays à des marchés extérieurs volatils. Dans ce contexte, valoriser une ressource déjà disponible localement, comme le CO₂ industriel, apparaît comme une piste stratégique.
Un modèle à adapter aux réalités nationales
Cette approche se justifie d’autant plus que le secteur cimentier marocain reste majoritairement tourné vers le marché intérieur. «Nous produisons environ dix millions de tonnes de clinker, dont seulement deux millions sont exportés», a rappelé le ministre. Cette donnée, loin d’être anodine, invite à repenser les choix stratégiques. «Nous ne sommes pas obligés de suivre toutes les logiques internationales», a-t-il insisté, plaidant pour des solutions adaptées aux besoins du pays plutôt qu’à des modèles conçus pour des économies exportatrices.
Une feuille de route saluée, mais à accélérer
Dans ce contexte, la feuille de route présentée par le secteur constitue une base importante. Structurée autour de sept axes et de trente-deux mesures, elle vise une réduction de 23% des émissions d’ici 2030 par rapport à 2022. Le ministre en reconnaît la pertinence, tout en appelant à un changement de rythme. «C’est une feuille de route solide, mais elle reste prudente», a-t-il estimé, notamment à plus long terme. Car au-delà des objectifs, c’est bien la question du tempo qui est posée. «Les crises que nous traversons doivent nous pousser à accélérer », a insisté Ryad Mezzour. Selon lui, une transition plus rapide aurait permis d’atténuer les chocs récents. Cette conviction traverse l’ensemble de son intervention : la décarbonation n’est plus une option progressive, mais une nécessité immédiate.
Vers une redéfinition du rôle du secteur cimentier
Au final, le ministre esquisse une évolution plus profonde. Le secteur cimentier ne serait plus seulement un secteur à décarboner, mais un acteur de la transition énergétique. «Il peut devenir un acteur majeur, non seulement sur l’électricité, mais aussi sur les molécules énergétiques», a-t-il conclu. Derrière cette vision se dessine une ambition plus large. Transformer une contrainte en opportunité, et faire du carbone non plus un coût à supporter, mais une ressource à exploiter.
Décarbonation du secteur cimentier : moins 23% de CO₂ à l'horizon 2030
La feuille de route de décarbonation du secteur cimentier marocain a été, présentée, mercredi à Bouknadel, en présence du ministre de l’Industrie et du commerce, Ryad Mezzour, et de la ministre de la Transition énergétique et du développement durable, Leïla Benali. Dévoilée lors d'une conférence initiée par l’Association professionnelle des cimentiers (APC), ladite feuille de route est le fruit d’une démarche de co-construction associant le ministère de l’Industrie et du commerce, le ministère de la Transition énergétique et du développement durable, le Global Cement and Concrete Association (GCCA), la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), des associations et fédérations partenaires ainsi que des institutions nationales concernées et des cabinets d’expertise.
L'approche de concertation adoptée pour l'élaboration de la feuille de route ambitionne de garantir sa robustesse technique, sa crédibilité institutionnelle et son alignement avec les priorités nationales et les meilleures pratiques internationales. Directement alignée sur la Stratégie nationale bas carbone et la Contribution déterminée au niveau national (CDN 3.0), elle fixe un cap intermédiaire clair, à savoir réduire les émissions de CO₂ de 23% à l'horizon 2030 par rapport à 2022. Pour opérer ce changement d'échelle et concilier croissance et transition, ce cadre fédérateur s'articule autour de leviers concrets, allant du développement des combustibles alternatifs à l'augmentation de la part des énergies renouvelables, en passant par l'efficacité énergétique et la réduction du taux de clinker, préparant ainsi le terrain au futur déploiement des technologies de rupture comme le captage et le stockage du carbone (CCUS).