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Comment la guerre au Moyen-Orient met à rude épreuve les souverainetés étatiques

Près de trois mois après le déclenchement de la guerre américaine contre l’Iran, Mounir Ferram, au-delà du conflit qui s’enlise et de ses issues militaires, livre une lecture lucide des répercussions de cette crise sur les souverainetés des États. Invité de «L’Info en Face», l’économiste et écrivain ramène la puissance d’un pays à un facteur essentiel : ce qu’il maîtrise encore lorsque les équilibres se défont. Produire, nourrir, sécuriser les approvisionnements, tenir dans les ruptures, diversifier les alliances et offrir aux populations autre chose que la survie. Selon lui, c’est là que se joue désormais la souveraineté réelle. L’Afrique apparaît alors comme le continent le plus vulnérable aux contrecoups du conflit. Pour le Maroc, qui s’en sort plutôt bien, l’enjeu est d’élargir ses marges de manœuvre en diversifiant davantage ses partenariats.

25 Mai 2026 À 17:34

La guerre au Moyen-Orient ne remet pas seulement en question les équilibres diplomatiques et géopolitique. Elle montre aussi et surtout, selon Mounir Ferram, la part de souveraineté que les États peuvent encore exercer lorsque les flux se grippent, que les marchés se tendent et que les alliances changent de forme. Face à Rachid Hallaouy, l’économiste et écrivain inscrit le conflit dans la continuité d’une séquence plus longue, ouverte depuis la Covid, où l’imprévisibilité est devenue une donnée centrale de la gouvernance mondiale.

La souveraineté, à l’épreuve de ce que les États maîtrisent encore

Depuis la Covid, Mounir Ferram voit le monde sortir de ses anciennes certitudes. «On est dans une logique d’imprévisibilité», dit-il, dans un univers «fragmenté» où les crises se succèdent et dévoilent, l’une après l’autre, les dépendances enfouies. La guerre au Moyen-Orient prolonge cette rupture. Elle ne remet pas seulement les armes au premier plan ; elle oblige à regarder ce qui permet encore à un État de rester maître de son destin.



À ce niveau, la souveraineté cesse d’être un attribut proclamé. Elle devient l’expression concrète de la capacité quotidienne de produire, nourrir, s’éclairer, se soigner, informer, commercer. Pour M. Ferram, la guerre ne retire rien à la force militaire. Elle en montre plutôt l’insuffisance lorsqu’elle n’est pas soutenue par l’économie, la technologie, l’information, l’innovation et la logistique. «La puissance a changé de paradigme», souligne M. Ferram. L’Iran, selon lui, le rappelle à sa manière : peser, ce n’est pas seulement riposter, c’est aussi survivre, durer, enliser le conflit et rendre le temps coûteux pour l’adversaire. Même les États-Unis se heurtent à cette limite. «Il ne suffit pas d’avoir la puissance militaire» : une guerre longue use les moyens, éprouve les alliances et fissure, à son tour, les souverainetés de façade.

Le Moyen-Orient, là où la puissance change de forme

Partant de là, le Moyen-Orient n’apparaît plus seulement, pour Mounir Ferram, comme le foyer d’un conflit régional. Il devient aussi l’expression d’une rivalité qui ne se joue pas uniquement sur le terrain militaire. Elle porte sur l’accès aux ressources, aux marchés, aux zones stratégiques et aux routes par lesquelles circulent l’énergie, les marchandises et l’influence. Les pays du Golfe se trouvent alors devant une équation délicate. Longtemps adossés à la protection américaine, ils mesurent, avec cette guerre, les limites d’une garantie qui ne suffit plus à stabiliser leur environnement. Selon M. Ferram, ces États sont désormais amenés à «revoir leur positionnement géostratégique», à composer avec l’enlisement du conflit et à repenser leurs alliances dans un paysage moins lisible.

C’est là que la Chine, dit-il, occupe une place singulière. M. Ferram rappelle son rôle de médiateur dans le rapprochement entre l’Iran et l’Arabie saoudite, tout en précisant que «l’approche chinoise n’est pas du tout guerrière» au sens classique. Pékin avance d’abord par l’économie, les infrastructures, les marchés et les flux. «La Chine, c’est l’atelier industriel du monde», souligne-t-il, pour décrire une puissance construite sur la production, la logistique et l’influence commerciale davantage que sur la projection militaire directe.

L’Europe, dans ce jeu de puissances recomposées, avance avec davantage de retenue. M. Ferram relève qu’elle a pris «son recul» face à la guerre, moins par distance que par conscience du coût qu’un conflit prolongé ferait peser sur ses équilibres politiques, budgétaires et économiques. Mais cette crise expose aussi ses fragilités : dépendances énergétiques, vulnérabilités technologiques, difficulté à peser d’une seule voix dans un moment où la puissance se mesure à ce que l’on maîtrise encore. Pour l’Europe aussi, l’autonomie cesse d’être une formule ; elle devient une capacité à réduire ses dépendances avant qu’elles ne se transforment en contraintes.

Des hydrocarbures aux chaînes d’approvisionnement

Avec la crise du détroit d’Ormuz, le regard se porte spontanément sur le pétrole, le gaz et la sécurité des routes maritimes. Mais M. Ferram invite à regarder au-delà de ce premier choc. «Les impacts sont multiples», rappelle-t-il. Une guerre qui dure ne trouble pas seulement la circulation des navires ou le prix du baril. Elle finit par entrer dans les chaînes de production, les circuits logistiques, les matières agricoles, les engrais, les céréales, les coûts de transport. Elle descend jusqu’aux marchés, aux usines, aux budgets des ménages.

La crise prend alors une forme plus concrète. Elle pèse sur les classes moyennes, fragilise les plus modestes et oblige les États à chercher d’autres routes, d’autres fournisseurs, d’autres équilibres. Pour M. Ferram, les conflits «génèrent des ruptures dans les chaînes de production» et imposent aux pays davantage d’«agilité». Dans un monde devenu moins prévisible, les économies ne peuvent plus rester attachées à des modèles figés. La souveraineté se joue aussi dans cette capacité à réorganiser ses circuits avant que la rupture ne devienne dépendance.

L’Afrique, premier territoire exposé aux coûts cachés de la guerre

Dans ce contexte, l’Afrique sera inéluctablement le grand perdant des mutations géopolitiques à l’œuvre, affirme Mounir Ferram. Pour lui, le continent ne subit pas seulement les répercussions d’une guerre éloignée. Il se trouve exposé aux tensions qui touchent ses points les plus sensibles : l’alimentation, les engrais, les céréales, le blé, l’énergie, l’emploi et la stabilité sociale. Sur l’alimentaire, M. Ferram ne nuance même pas son alarmisme : «Les prémices de famine sont déjà là». Il relie ce risque à l’enlisement du conflit et à la difficulté, pour plusieurs pays africains, de sécuriser leurs besoins essentiels. Si la guerre se prolonge, prévient-il, les impacts pourraient devenir «majeurs». La souveraineté de beaucoup de pays africains sera mise à rude épreuve. Mais le danger peut provenir selon l’invité de «L’Info en Face» de la démographie galopante des populations du continent.

L’Afrique, rappelle-t-il, compte une population jeune, souvent privée de perspectives. Ces jeunes cherchent, dit-il, «des vies dignes», du travail, une possibilité de se projeter. Lorsque ces conditions manquent, la fragilité alimentaire et économique peut glisser vers la crise sociale, l’exil et la déstabilisation. Le continent ne risque donc pas seulement de subir la hausse des prix ou les ruptures d’approvisionnement ; il pourrait être confronté à des crises sociales qui pourraient facilement se transformer en crises politiques. Cette menace, quoique imminente, semble être reléguée derrière les priorités des grandes puissances. Les négociations regardent d’abord l’urgence militaire, les rapports sino-américains, les équilibres régionaux et les flux énergétiques. L’Afrique, elle, pourrait payer le prix d’une guerre qu’elle n’a pas décidée, sans avoir véritablement pesé sur les arbitrages qui en dessineront la sortie.

Inventer un modèle africain

Mounir Ferram refuse pourtant de réduire l’Afrique à la place que les crises semblent lui assigner. Le continent porte des vulnérabilités lourdes, mais il porte aussi des ressources, une jeunesse, des marchés et une capacité à écrire sa propre trajectoire. C’est là que se joue, selon lui, l’essentiel : ne plus laisser un modèle venu d’ailleurs organiser à sa place ses choix, ses richesses et son avenir. Ni la matrice chinoise, ni le schéma américain, ni l’expérience européenne ne peuvent être simplement transposés à des réalités africaines traversées par d’autres urgences, d’autres contraintes, d’autres promesses. Les partenariats peuvent ouvrir des portes ; ils ne peuvent pas se substituer à une pensée africaine du développement.

«Il n’y a que les Africains qui peuvent prendre le destin en main de leur continent», martèle M. Ferram qui plaide pour une maturité stratégique qui permettra à l’Afrique de jouer le rôle d’un acteur qui compte. Une transformation qui reste tributaire pourtant d’une révolution du modèle économique des pays du continent : valoriser localement les ressources du continent, promouvoir le capital humain, réduire les fragilités sociales, transformer les minerais en industries, la jeunesse en compétences, les alliances en chaînes de valeur, faire en sorte que les richesses ne quittent pas le continent avant d’avoir produit de l’emploi, du savoir-faire et de la valeur. C’est dans cette transformation, plus que dans la seule possession des ressources, que peut commencer une souveraineté africaine réelle.

Diversifier sans se disperser

Pour le Maroc, la lecture de M. Ferram ramène la souveraineté à une question de marges. Le Royaume dispose de relais, d’expériences et de secteurs capables de porter une présence au-delà de son voisinage immédiat. L’Europe demeure un partenaire majeur, par le commerce, les liens humains, la proximité culturelle et la place qu’elle occupe dans les exportations marocaines. Mais un ancrage, aussi ancien soit-il, ne peut tenir lieu d’unique horizon. Lorsqu’un marché concentre trop fortement les débouchés, il finit par peser sur la liberté de mouvement.

C’est dans ce sens qu’il lance un avertissement : «Nous sommes aussi dans l’obligation de diversifier nos marchés». La diversification ne signifie pas rupture avec les partenaires historiques. Elle signifie plutôt que le Maroc doit élargir le champ de ses débouchés, sans brouiller la cohérence de son cap. L’Afrique y occupe déjà une place importante, à travers les banques, les assurances, les engrais, la diplomatie économique et plusieurs savoir-faire sectoriels. Les Amériques et l’Asie ouvrent, elles aussi, d’autres voies, à condition d’y aller avec une offre lisible, une logistique maîtrisée et une connaissance réelle des marchés.

Le choix n’est donc pas entre l’Europe, l’Afrique, l’Asie ou les Amériques. Il se joue dans la capacité à ne dépendre d’aucun espace unique. Dans un monde où les alliances se recomposent vite, le Maroc doit préserver ses ancrages, multiplier ses accès, produire davantage et projeter plus clairement ses compétences. La souveraineté, ici encore, se mesure à ce qu’un pays parvient à maîtriser lorsque les équilibres se déplacent.
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