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Débat public : l’espace numérique a-t-il phagocyté les partis politiques ?

Le champ partisan marocain évolue désormais dans une société où les repères se déplacent, où les attentes se transforment et où la parole circule hors des cadres qui l’organisaient autrefois. Entre recul des médiations classiques, montée en puissance du numérique et crise de la représentation, le lien entre le citoyen et le politique est de plus en plus fragile. C’est cette tension qu’a mise en débat la Fondation Lafqui Titouani, en réunissant plusieurs responsables politiques autour du thème «La politique au rythme des transformations».

07 Juillet 2026 À 17:54

La question a traversé les échanges de bout en bout lors de la rencontre organisée la semaine dernière à Salé par la Fondation Lafqui Titouani : comment maintenir un lien politique vivant dans une société travaillée par des mutations rapides, par le recul des médiations traditionnelles et par l’irruption de nouveaux espaces d’influence ? «La question n’est pas toujours un signe d’incertitude. Elle est une manière d’approcher la complexité du réel, de refuser les réponses toutes faites et de redonner au dialogue public sa profondeur», souligné d’entrée de jeu Boubker Lafqui Titouani, président de la Fondation.


Une société transformée, des partis sous pression

Les termes du débat étant posés, les intervenants, issus de divers horizons et sensibilités politiques, n’ont pas fait dans la dentelle. Unanimement, ils ont mis en lumière le recul du rôle des partis et la perte de leur influence dans l’espace politique marocains. Pour Samir Belfkih, membre du bureau politique du Parti authenticité et modernité (PAM), le Maroc a profondément changé au cours des deux dernières décennies. Les infrastructures se sont développées, les institutions se sont consolidées, les ambitions du Royaume se sont affirmées aux niveaux régional et international. Mais cet essor sans précédent ne se traduit pas, selon lui, par une dynamique partisane de la même ampleur. La confiance des citoyens dans les institutions, notamment représentatives, ne progresse pas au même rythme que les ambitions du pays. «Ce décalage n’est pas cohérent avec ces ambitions», relève-t-il en substance. Il y voit une question de confiance dans l’action publique, d’engagement citoyen, de construction d’une ambition commune et de crédit accordé aux acteurs politiques.

Abdelali Hamieddine, membre du secrétariat général du Parti de la justice et du développement, élargit l’analyse aux fragilités sociales et économiques. Il évoque les changements culturels visibles chez les nouvelles générations, mais aussi le problème persistant du chômage, et la situation de millions de jeunes qui ne poursuivent pas d’études, n’exercent pas de métier et n’apprennent aucune profession. Il y voit une «bombe à retardement» pour la société. Pour lui, ce sont là autant d’éléments qui fragilisent le lien politique. Car les attentes sociales croissent, mais les institutions représentatives peinent encore à apporter des réponses concrètes et à générer par conséquent une adhésion durable, explique-t-il.

Les médiations classiques perdent du terrain

Samir Belfkih abonde dans le même sens, soulignant que les partis, les syndicats et les acteurs intermédiaires ont été pendant longtemps le maillon essentiel du lien entre citoyens et institutions. «Ce rôle n’a pas disparu, mais il a perdu de sa force». Cette perte de centralité se vérifie particulièrement dans la formation et l’encadrement de l’opinion. Rachid Roukbane, membre du Bureau politique du Parti du progrès et du socialisme (PPS) et professeur de droit constitutionnel et de sciences politiques à l’Université Ibn Tofaïl, l’impute à la déferlante du numérique. Selon lui, les partis ont longtemps contribué à structurer l’opinion publique par leur presse, leurs médias, leurs organisations et leurs ressources militantes. Mais ce rôle, qui existe encore, se trouve désormais concurrencé par de nouveaux circuits d’influence.

Les algorithmes, les plateformes numériques et les influenceurs occupent ainsi une place grandissante dans la formation de l’opinion. Pour Rachid Roukbane, «les algorithmes ne se contentent pas de capter les intérêts du citoyen ; ils participent à son orientation et à la formation de son opinion». Le ciblage peut se faire selon des critères géographiques, sociaux, générationnels ou de genre, y compris pour des contenus politiques. De même, un influenceur peut toucher en quelques minutes un public qu’un parti mettrait des jours, parfois des semaines, à réunir par les moyens traditionnels. Le discours politique perd ainsi une part de son attractivité dans l’espace numérique. Rachid Roukbane prône toutefois la retenue face à cette fascination pour le digital : «ce qui y circule n’est pas nécessairement utile, crédible ou bénéfique pour la société et pour la démocratie».

À cette lecture, Abdellah El Bakkali, membre du comité exécutif du Parti de l’Istiqlal et ancien président du Syndicat national de la presse marocaine, ajoute une interrogation sur les règles devant encadrer le débat dans l’espace public. L’accès à la liberté d’expression n’est plus conditionné par l’appartenance à un parti, à un journal ou à une organisation. Cette ouverture à tout va débride la parole, mais elle pose aussi la question de la crédibilité, des règles professionnelles, des chartes éthiques et des fausses informations. «Nous sommes face à une grande mutation, mais les partis continuent à pratiquer la politique avec de vieux moyens», résume-t-il.

À cet égard, Abdellah El Bakkali insiste aussi sur deux ressorts qui renforcent l’emprise des plateformes : la proximité et l’immédiateté. Le citoyen reçoit à tout moment une information qui le concerne directement, sans attendre les délais de la presse traditionnelle. Cette nouvelle temporalité ne transforme pas seulement l’accès à l’information. Elle agit sur la formation de l’opinion et pèse, de plus en plus, sur la décision publique. Certaines décisions, observe-t-il, sont désormais prises sous la pression de mobilisations nées sur les réseaux sociaux, là où les partis, les syndicats et les autres entités de médiations classiques ne parviennent plus toujours à imposer leurs revendications.

La parole publique circule ainsi plus librement, a plus d’impact, mais elle échappe davantage aux cadres qui l’organisaient autrefois. De nouvelles formes d’interpellation apparaissent, parfois loin des partis. Rachid Roukbane cite les mobilisations de 2011, les campagnes de boycott, les expressions issues des tribunes de football, notamment celles des ultras, ainsi que des mobilisations plus récentes nées de l’espace numérique. Leur point commun : elles partent souvent d’un malaise social ou économique, mais portent aussi une charge politique.

Abdellah El Bakkali refuse d’imputer la responsabilité de ce glissement à un seul acteur. Certes, l’État, les partis et les syndicats y sont pour quelque chose, mais la société civile, les centres de recherche, les universités et les institutions ne peuvent être exonérés, car ils doivent aussi nourrir le débat public et interroger les causes profondes des mutations à l’œuvre. «Pour comprendre les résultats, il faut regarder la profondeur de la structure qui les a engendrés», affirme-t-il. Le problème ne se limite donc pas aux taux de participation, aux résultats électoraux ou à l’image des partis. Il renvoie à l’histoire de la pratique politique, aux modes de compétition, au poids de l’argent, aux conflits d’intérêts et à l’affaiblissement des lieux de formation civique.

Argent électoral, notables et partis-cartels

Abdellah El Bakkali revendique ainsi, y compris au sein de sa formation, le droit d’interroger les engagements non tenus, les choix gouvernementaux et les contradictions entre les discours, l’action de l’Exécutif et le comportement des groupes parlementaires. La crédibilité de l’action politique se mesure aussi, à ses yeux, à cette capacité de regarder lucidement ses propres pratiques. À cet égard, les formations politiques ne peuvent se dérober de leurs responsabilités. Car pratiquer la politique au sens noble du terme nécessite un engagement sincère, un sens aigu de la responsabilité et du respect pour les citoyens. Rachid Roukbane déplore ainsi ce qu’il appelle les «boutiques électorales» : des structures qui ne s’animent qu’à l’approche des élections, attirent des candidats et privilégient leur capacité à remporter un siège plutôt que leur éthique, leur compétence ou leur adhésion à un projet politique.

Faut-il alors en conclure qu'il y a un effacement de l’action partisane ? rien n’est moins sûr, car, pour Abdelali Hamieddine, «il n’existe pas de société qui vive sans institution chargée de penser les réponses à ses problèmes». La politique garde donc sa raison d’être : observer les transformations, les comprendre et tenter d’y apporter des réponses, surtout dans un pays confronté à des défis internes, régionaux et internationaux, et qui porte l’ambition d’accéder au rang d’État émergent. C’est dire que le numérique transforme la scène publique, sans remplacer le projet politique. Il accélère la circulation des opinions, fragmente le débat, modifie les rapports d’influence et fragilise les anciennes médiations. Mais il ne répond pas, à lui seul, aux questions de représentation, de justice sociale, de développement, de sélection des élites ou de crédibilité des partis.

Reste alors un enjeu central : la capacité des formations politiques à redevenir audibles, lisibles et crédibles. Pour Samir Belfkih, «un parti qui se respecte doit apporter des réponses aux grandes questions sociétales qui touchent la vie quotidienne du citoyen et l’ambition commune des Marocains». Ces réponses supposent une compréhension fine des transformations démographiques, familiales, urbaines, numériques, économiques et culturelles du pays.
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