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Écoles de la deuxième chance : comment surmonter les vulnérabilités d’un modèle qui fait ses preuves

Près de 1,7 million de jeunes Marocains de 15 à 24 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation, tandis qu’environ 300.000 élèves quittent chaque année le système scolaire. Dans ce paysage, les Écoles de la deuxième chance nouvelle génération affichent 81% d’insertion. Mais un Policy Brief du Policy Center for the New South révèle l’envers du décor : 63% des associations opératrices manquent de financements pérennes, 55,6% dénoncent la faible reconnaissance des diplômes et deux tiers butent sur le manque d’opportunités locales.

28 Août 2026 À 10:35

Le Maroc dispose peut-être déjà de l’un de ses outils les plus efficaces contre le décrochage des jeunes. Encore faut-il éviter qu’il ne s’essouffle au moment même où il commence à faire ses preuves. C’est l’alerte lancée par Aomar Ibourk et Karim El Aynaoui dans un Policy Brief publié en juin 2026 par le Policy Center for the New South, consacré à l’École de la deuxième chance (E2C). Le point de départ est lourd : près de 300.000 élèves quittent chaque année prématurément l’école. Le taux d’abandon reste limité à 1,5% au primaire, mais grimpe à 8,5% au collège et à 7,4% au secondaire qualifiant. Dans le même temps, 29,3% des jeunes de 15 à 24 ans seraient en situation de NEET, c’est-à-dire ni en emploi, ni en études, ni en formation. Cela représente environ 1,7 million de jeunes. Pour les auteurs, cette masse ne renvoie pas seulement à une difficulté d’accès au travail. Elle traduit aussi une fracture plus diffuse : perte de confiance, sentiment de non-reconnaissance et difficulté à se projeter. Remettre un jeune sur les rails ne consiste donc pas uniquement à lui apprendre un métier.

Un dispositif qui affiche 81% d’insertion

C’est précisément sur ce terrain que les Écoles de la deuxième chance ont pris de l’ampleur. Le dispositif repose sur deux formules : l’E2C de base, destinée aux 8-13 ans, et l’E2C nouvelle génération, tournée vers les 14-20 ans et davantage axée sur l’alternance et l’insertion. Le changement d’échelle est rapide. Le réseau des E2C-NG est passé d’un seul centre en 2014-2015 à 75 en 2018-2019, 149 en 2021-2022 et 222 en 2024-2025. L’objectif affiché est de parvenir à 400 centres et 80.000 apprenants à l’horizon 2030. En 2025, le programme a pris en charge 20.236 bénéficiaires, dont 6.480 filles. Parmi eux figurent 480 jeunes en situation de handicap, 624 enfants en situation de rue et 150 jeunes migrants. Le dispositif s’appuie sur 281 associations conventionnées et près de 1.500 animateurs et formateurs.

Mais c’est surtout le taux d’insertion qui retient l’attention. Pour l’E2C nouvelle génération, il atteint 81%. Dans le détail, 29% des bénéficiaires retournent vers l’école formelle, 20% intègrent une formation professionnelle et 32% rejoignent directement le marché du travail. Plus d’un jeune sur deux, soit 52%, bascule donc vers la formation professionnelle ou l’emploi. Ces résultats sont suffisamment élevés pour poser une autre question : si le modèle fonctionne, pourquoi reste-t-il aussi vulnérable ?

Derrière les bons résultats, des associations sous pression

L’enquête menée auprès de 27 associations opératrices change la lecture. Elle montre que la réussite pédagogique repose sur une mécanique associative encore fragile. Le premier obstacle est financier : 63% des structures, soit 17 sur 27, désignent le manque de financement comme leur principale difficulté. Le paradoxe saute aux yeux. Alors que 81,5% des associations considèrent la stabilité de l’équipe pédagogique comme une condition essentielle de réussite, la précarité budgétaire les empêche précisément de retenir leurs formateurs. Les structures dépendent souvent de subventions annuelles ou de financements ponctuels, parfois versés tardivement, ce qui les oblige à travailler en flux tendu.

Autre angle mort : l’après-formation. Près de 44,4% des associations déclarent avoir du mal à assurer un suivi après la sortie du jeune. Or, pour ce public, le passage du centre à l’emploi est souvent la phase la plus délicate. Les auteurs parlent du «dernier kilomètre» : celui où il faut accompagner les premiers pas en entreprise, éviter les ruptures et maintenir le lien. La motivation est elle-même citée comme difficulté par 40,7% des structures. Mais le rapport invite à ne pas lire ce constat trop vite. Dans une E2C, il faut souvent «réparer avant de former» : restaurer la confiance, traiter les freins sociaux ou familiaux, parfois gérer des problématiques d’addiction, de logement ou de santé mentale, souvent sans personnel spécialisé suffisant.

Surtout, les principaux blocages à l’insertion se trouvent à l’extérieur des centres. Pour 66,7% des associations, le manque d’opportunités régionales est le premier frein. Une formation peut être pertinente sur le papier, elle finit par buter sur un tissu économique local trop faible pour absorber les jeunes formés. Le rapport recommande donc d’aligner davantage les filières sur les Plans de développement régionaux et les besoins réels de chaque territoire.

Deuxième verrou : le diplôme. Pour 55,6% des structures interrogées, la faible reconnaissance des certifications E2C constitue un obstacle majeur. Le jeune peut avoir acquis les compétences, mais son parcours reste parfois «invisible» aux yeux de l’employeur, qui privilégie les diplômes plus identifiés de l’Éducation nationale ou de l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT). À cela s’ajoutent le manque d’expérience professionnelle, cité par 33,3% des associations, et les insuffisances en compétences transversales, relevées par 29,6%.

L’enquête met pourtant en évidence ce qui fonctionne. Pour 85,2% des associations, la clé est l’adaptation des formations au marché local. Viennent ensuite la stabilité des équipes pédagogiques, à 81,5%, l’accompagnement individualisé, à 74,1%, puis les stages, immersions professionnelles et partenariats locaux, à 66,7%. Une recette moins spectaculaire qu’efficace : proximité, souplesse et suivi humain.

Quatre leviers pour transformer l’essai

Les auteurs proposent d’abord de «sanctuariser» le financement. Leur piste :
  • Créer un «Label E2C Maroc» assorti de critères de performance et remplacer les subventions annuelles aléatoires par des contrats-programmes de trois ans pour les centres labellisés. Le Policy Brief avance un coût unitaire estimé à 15.000 dirhams par jeune et par an.
  • Deuxième chantier : donner aux parcours une véritable valeur sur le marché du travail. Le rapport recommande la création d’un titre professionnel E2C reconnu par l’État, conçu avec les fédérations professionnelles et la CGEM, ainsi que des passerelles plus systématiques avec l’OFPPT, notamment via la validation des acquis de l’expérience.
  • Troisième levier : financer le «dernier kilomètre». Les auteurs suggèrent un «forfait insertion» couvrant six à douze mois de suivi après la sortie, mais aussi de renforcer l’accompagnement psychosocial, avec un accès mutualisé à des psychologues cliniciens et des modules de compétences de vie.
  • Enfin, le rapport propose de faire du Réseau E2C-Maroc un véritable hub technique national. Les associations ne réclament pas seulement de l’argent : 85,2% souhaitent davantage d’échanges de bonnes pratiques, 77,8% davantage de formation continue et 70,4% des projets collectifs et du plaidoyer. L’accès au financement n’arrive qu’en quatrième position, à 63%.
Le message est clair : les associations ne veulent plus réinventer la roue chacune dans son coin. Elles demandent un cadre, des outils, des standards et une reconnaissance institutionnelle à la hauteur de la mission qui leur est confiée. À l’horizon 2030, l’enjeu n’est donc plus simplement d’ouvrir davantage de centres. Il s’agit de consolider ce qui fait leur efficacité avant de passer à l’échelle. Car derrière le taux d’insertion de 81% se joue une question plus large : celle de la capacité du Maroc à transformer une deuxième chance en trajectoire durable.
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