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Écoles françaises au Maroc : jusqu’à 10.000 dirhams de plus par an, une hausse jugée brutale par les parents

Près de 10.000 dirhams supplémentaires par an et par élève. C’est la nouvelle charge à laquelle doivent se préparer de nombreux parents d’élèves des établissements français au Maroc à partir de la rentrée 2026. Cette augmentation, décidée lors du conseil d’administration de l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) le 18 décembre 2025, a déclenché une large vague de mobilisation des familles à Rabat et à Kénitra.

01 Février 2026 À 17:00

Mardi matin, devant le lycée Descartes, Paul-Cézanne, André-Chénier, Saint-Exupéry, Albert-Camus ou encore d’autres établissements, des parents se sont rassemblés pour dénoncer cette augmentation qu’ils jugeaient brutale, injuste et mal expliquée. Cette décision s’accompagne d’ailleurs de l’instauration de droits d’inscription annuels, une première dans le système français à l’étranger, qui s’ajoutent aux frais déjà facturés aux familles, rendant le coût global de la scolarisation nettement plus élevé qu’auparavant. Dans plusieurs écoles du réseau, parents et associations estiment que ces augmentations, cumulées à d’autres prélèvements, peuvent peser jusqu’à environ 10.000 DH par an et par enfant.

Un réseau important, des frais déjà élevés

L’enseignement français au Maroc fait partie du vaste réseau mondial de l’AEFE, qui, à la rentrée 2025, comprenait plus de 600 établissements dans 138 pays. Au Maroc, on compte une soixantaine d’établissements scolaires au total, répartis dans une quinzaine de villes, dont environ 44 écoles homologuées sous la tutelle de l’AEFE. Parmi les plus importants figurent le Lycée Descartes à Rabat, qui accueille environ 2.500 élèves de toutes nationalités, ou encore le Lycée Lyautey à Casablanca, l’un des plus grands établissements du réseau. Même avant les récentes décisions, les frais de scolarité dans ces établissements étaient jugés élevés par certaines familles. Par exemple, les droits de scolarité annuels pour l’année 2025-2026 dans certains établissements homologués atteignaient déjà des niveaux substantiels (entre 38.650 et 58.000 dirhams selon les niveaux et les nationalités), sans compter les droits d’inscription et autres prélèvements.

Une réforme expliquée par le désengagement de l’État

Les autorités françaises justifient ces hausses par le désengagement progressif de l’État dans le financement du réseau et par la nécessité d’équilibrer des budgets devenus structurellement déficitaires. Dans ce cadre, une part plus importante des charges liées aux personnels expatriés, notamment les pensions civiles, doit être supportée par les établissements eux-mêmes, ce qui se répercute inévitablement sur les frais de scolarité payés par les familles. Ce changement intervient dans un contexte où les frais étaient déjà régulièrement réajustés, même si jusque-là ces hausses étaient plutôt graduelles et, selon certains parents, mieux expliquées.

Une protestation axée sur la méthode

La mobilisation observée mardi devant plusieurs établissements à Rabat et à Kénitra traduit une inquiétude forte des familles. Si l’effort financier demandé n’est pas rejeté en tant que tel, c’est la manière dont il a été décidé et présenté qui est contestée. «La mobilisation actuelle ne traduit pas un refus de principe de contribuer davantage, mais une rupture de confiance profonde liée à la méthode employée», résume Othmane Ouannane, parent élu et président de l’association CAPE Camus. Selon lui, ce qui choque aujourd’hui, au-delà des montants, c’est avant tout le calendrier brutal de mise en œuvre et l’accumulation de mesures sans concertation suffisante.

Les familles interpellent sur l’usage des fonds

Les parents pointent également un manque de transparence dans l’utilisation des sommes collectées et une absence de lien clair entre les hausses de frais et des améliorations tangibles dans les établissements. Certains évoquent l’intégration de coûts administratifs ou consulaires, qui relevaient traditionnellement d’autres structures, dans les frais de scolarité, ce qui alimente un sentiment de complexité et de surcharge. Cette situation soulève des questions plus larges sur l’accessibilité du réseau français au Maroc, notamment pour les familles de classe moyenne. Plusieurs d’entre elles craignent que des hausses répétées ne finissent par rendre ces établissements moins accessibles, voire qu’elles ne favorisent un désengagement progressif de certains profils d’élèves.

Une inquiétude sur l’accessibilité

Au-delà de la contestation ponctuelle, les parents alertent sur un risque plus large : celui d’une remise en cause progressive de l’accessibilité des écoles françaises au Maroc, notamment pour les familles de classe moyenne. Pour beaucoup, la scolarisation dans ce réseau représente un projet éducatif de long terme, difficilement remplaçable. Dans l’attente de réponses plus détaillées des autorités de tutelle, les familles réclament davantage de visibilité sur l’évolution des frais et un dialogue plus structuré sur l’avenir du modèle. Une question demeure : jusqu’où les parents pourront-ils suivre ?

Questions à Imad khater, coordinateur national de la Fédération des associations de parents d’élèves CAPE au Maroc

L’augmentation annoncée, pouvant atteindre 10.000 dirhams par an, a été présentée comme une nécessité budgétaire. Comment les parents la perçoivent-ils sur le terrain ?

Sur le terrain, les familles comprennent le contexte budgétaire contraint de l’État français. Elles ne contestent pas la réalité de l’effort collectif. Ce qu’elles contestent, c’est la manière dont cet effort est réparti et mis en œuvre. Les parents ont le sentiment que la réponse apportée est avant tout comptable, pensée dans une logique de trésorerie à court terme, sans vision pluriannuelle ni débat réel sur les alternatives possibles. Une question revient souvent : pourquoi concentrer l’effort principalement sur les familles du Maroc, plutôt que de rechercher un partage plus équilibré entre l’État, l’AEFE et les établissements ?

À cela s’ajoute un problème de lisibilité. Une nouvelle contribution est créée pour les pensions civiles, alors même qu’une partie de ces charges était déjà intégrée dans la Participation financière complémentaire. Sans explication claire sur les ajustements opérés en parallèle, le risque de «payer deux fois» nourrit un sentiment de défiance. Enfin, le contraste entre ce qui est prélevé et ce qui est visible au quotidien est devenu difficilement soutenable. Des montants importants sont transférés vers Paris, tandis que localement, on explique qu’il n’y a pas de marges pour stabiliser les équipes, réduire les effectifs par classe ou accélérer des projets attendus depuis des années. Cette dissociation alimente l’idée que l’on gère un outil stratégique de long terme avec une logique de court terme.

Selon vous, où se situe aujourd’hui le principal problème : dans le niveau des frais, dans la gouvernance du système ou dans l’absence de transparence sur l’utilisation des fonds collectés ?

Ces trois dimensions sont liées, mais le cœur du problème est clairement la gouvernance et, avec elle, la transparence. Les niveaux de frais et les tensions sociales qui en découlent sont des conséquences, pas des causes. Aujourd’hui, des décisions structurantes pour des milliers d’enfants scolarisés au Maroc sont prises par un conseil d’administration basé à Paris, dans lequel l’État dispose de la majorité, alors même que le financement repose de plus en plus sur les familles. Le vote du 18 décembre, acquis grâce à la voix prépondérante de la direction de l’AEFE, loin de toute unanimité, a cristallisé ce malaise démocratique.

Sur la transparence, les familles ne disposent pas d’une lecture claire et publique de l’utilisation des contributions qu’elles versent. Les dérives budgétaires constatées sur certains projets immobiliers, sans explication détaillée, renforcent le sentiment que l’on demande aux parents de couvrir des décisions qu’ils n’ont ni choisies ni débattues. Cette situation crée une spirale de méfiance : absence de débat, décisions rapides, manque de lisibilité, puis contestation. La réponse ne peut pas être uniquement technique ou financière. Elle doit être méthodologique et démocratique : associer réellement les parents, expliciter les arbitrages et inscrire les décisions dans une trajectoire pluriannuelle lisible.

Pensez-vous que cette politique tarifaire risque, à terme, de remettre en cause l’attractivité de l’enseignement français au Maroc, notamment pour les classes moyennes ?

Oui, sans ambiguïté. Et pas uniquement pour des raisons financières. Ce qui fait la force du réseau français au Maroc, c’est son équilibre, sa capacité à accueillir des profils sociaux variés et à proposer un projet éducatif stable, lisible et durable. Cet équilibre est aujourd’hui fragilisé. Prenons à nouveau l’exemple de Saint-Exupéry. Le projet envisagé est dimensionné pour 900 élèves, alors que l’établissement en accueille aujourd’hui environ 600, dans un contexte où le réseau perd des effectifs. Demander aux familles de financer un programme d’une telle ampleur, alors même que la démographie scolaire recule, apparaît pour beaucoup comme totalement disproportionné.

Pour de nombreuses familles de classes moyennes françaises et franco-marocaines, l’enseignement français représente un projet de vie : offrir à leurs enfants un parcours bilingue, ancré dans la culture marocaine, ouvert sur la francophonie et permettant une continuité naturelle vers l’enseignement supérieur français. Ce continuum est aujourd’hui fragilisé. Avec des hausses cumulées de l’ordre de 10.000 dirhams par an et par enfant, le risque est réel de voir sortir progressivement du système des familles des classes moyennes que le réseau a réussi à attirer et qui se retrouvent aujourd’hui prises en otage, ne pouvant faire changer de système à leurs enfants, surtout pour les élèves actuellement au collège et au lycée. Ils n’ont ni l’arabe pour aller au système privé marocain, ni l’anglais et ni les moyens pour aller au système anglophone ou américain. À terme, cela poserait un problème stratégique majeur. Un réseau pensé comme un outil d’influence, de dialogue culturel et de continuité républicaine ne peut être géré comme une simple ligne budgétaire à équilibrer sur douze mois.

Nous avons récemment célébré les 60 ans du lycée Descartes, symbole de l’ancrage, de la continuité et de la pérennité de l’enseignement français au Maroc. Cet héritage impose une vision de long terme, pas une succession de mesures financières prises dans l’urgence, juste pour des raisons comptables. Ce décalage entre l’histoire du réseau de l’enseignement français au Maroc, et particulièrement à Rabat, et sa gestion actuelle alimente un profond malaise chez les familles. Les parents ne demandent ni privilège ni exception. Ils demandent une méthode : de la visibilité, de la cohérence, de la participation et du respect. Ce mouvement n’est pas une contestation de l’État français. Les parents ne font pas de politique. Ils font un appel à ce que le contrat moral passé avec l’Agence de l’enseignement français à l’étranger reste fidèle à ses principes et à la vocation inclusive de l’enseignement français à l’étranger, indépendamment de la politique française, qui ne doit pas avoir d’impact sur des élèves marocains et franco-marocains. Les familles attendent désormais des réponses claires et surtout des solutions concrètes. Elles souhaitent que les éléments apportés démontrent qu’elles ont réellement été écoutées et comprises, et que les décisions prises répondent à leurs attentes légitimes. De telles réponses constitueraient la preuve d’un véritable engagement à rétablir une relation de confiance aujourd’hui fortement ébranlée. À défaut, l’absence de mesures tangibles ne pourra qu’accentuer la perte de confiance et accélérer la fuite des familles hors de ce système, avec, dès la prochaine rentrée, un nombre encore plus réduit de parents disposés à en assumer le coût imposé.
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