Économie

Économie bleue : le modèle marocain inspire l’Afrique

Plateforme africaine de l’économie bleue, Dakhla a accueilli la deuxième édition du Salon et Forum «SeaFood4Africa 2026» avec une ambition clairement affichée : rompre avec l’exportation brute des ressources halieutiques et bâtir des chaînes de valeur durables, compétitives et souveraines. Les participants à cette rencontre, marocains et africains, ont esquissé les contours d’un modèle continental fondé sur la valeur ajoutée locale, l’intégration régionale et la coopération Sud-Sud.

Ph. Seddik

05 Février 2026 À 18:17

Dakhla n’a pas seulement accueilli, les 4 et 5 février 2026, la deuxième édition de «SeaFood4Africa». Elle en a incarné le message central. Celui d’un continent africain arrivé à maturité sur les enjeux halieutiques, décidé à rompre avec l’exportation brute de ses ressources marines pour bâtir des chaînes de valeur durables, intégrées et souveraines. Dès la séance inaugurale, un constat partagé s’est imposé : la mer n’est plus un simple gisement, mais un pilier stratégique de sécurité alimentaire, de stabilité sociale et de projection économique du continent.

Organisé sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI par la Fédération nationale des industries de transformation et de valorisation des produits de la pêche (FENIP), «SeaFood4Africa 2026» s’inscrit dans la dynamique du Maroc qui se positionne désormais en tant que hub africain et international de l’économie bleue, plateforme de dialogue Sud-Sud et triangulaire, au service de filières halieutiques africaines plus performantes et plus équitables.

Le Maroc, puissance halieutique et locomotive continentale

Le ton est donné par Omar Hejira, secrétaire d’État marocain chargé du Commerce extérieur. Pour lui, «le secteur de la pêche maritime n’est pas un secteur économique ordinaire, mais un héritage national, une locomotive de souveraineté alimentaire et industrielle, et l’un des meilleurs ambassadeurs de l’expertise marocaine à l’international». Il rappelle à ce titre que le Maroc a produit près de 1,5 million de tonnes de produits halieutiques en 2024, générant plus de 16 milliards de dirhams en première vente, avec un tissu dominé par la pêche côtière et artisanale, qui représente 93% des volumes.

Au-delà des chiffres, le message est aussi politique. La pêche, souligne-t-il, structure l’emploi de 260.000 personnes, irrigue 500 unités industrielles et soutient des territoires entiers. «Notre responsabilité collective aujourd’hui est de préserver cette richesse tout en renforçant sa compétitivité, dans le respect des équilibres environnementaux et face aux défis climatiques», insiste-t-il, en liant performance économique et durabilité. Dans cette équation, Dakhla occupe une place singulière. L’entrée en exploitation prochaine du port de Dakhla Atlantique, projet structurant voulu par le Souverain, est présentée comme une «porte de nouvelle génération vers l’Afrique et le monde», appelée à renforcer les chaînes de valeur maritimes et la coopération Sud-Sud.

Dakhla-Oued Eddahab, laboratoire d’un modèle africain intégré

Ce rôle territorial est longuement développé par Yanja El Khattat, président de la région de Dakhla-Oued Eddahab, qui replace l’événement dans une géographie économique en pleine mutation. «La question n’est plus seulement de produire, mais de produire mieux, localement et collectivement», affirme-t-il, évoquant les défis conjoints de sécurité alimentaire, de durabilité, de mutation technologique et de reconfiguration des échanges.

La région, qui concentre près de 65% du potentiel halieutique national exploitable, s’impose comme l’un des principaux pôles maritimes du Royaume. Elle articule pêche, transformation industrielle, aquaculture et logistique dans une vision intégrée, alignée sur la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf). Le port de Dakhla Atlantique, les projets industriels de valorisation des petits pélagiques, le développement accéléré de l’aquaculture et les infrastructures hydriques structurantes traduisent une ambition claire : retenir la valeur sur le territoire et projeter la région comme plateforme continentale.

L’Afrique de l’Ouest face à son choix historique

Ce diagnostic trouve un écho fort dans les interventions des partenaires africains. Pour Musa Drammeh, ministre gambien des Pêches, «l’Afrique se trouve à un carrefour : rester un exportateur majeur de matières premières ou devenir un leader mondial de la transformation et de la valorisation des produits de la mer». La Gambie, explique-t-il, a déjà tranché. Avec une zone économique exclusive de 80.000 km² et un secteur halieutique représentant plus de 12% du PIB, le pays engage des réformes structurelles pour favoriser la transformation locale, renforcer la lutte contre la pêche illicite et attirer l’investissement responsable. Son propos prend une dimension régionale lorsqu’il rappelle que «les stocks de thon, de sardine ou de vivaneau ne connaissent pas de frontières». L’intégration régionale, la convergence des normes et la Zlecaf sont, selon lui, les conditions pour faire émerger une véritable marque «African seafood» sur les marchés mondiaux.

Les États insulaires, vigies de l’économie bleue

George Santos, ministre de la Mer du Cap-Vert, a abondé dans le même sens. Pour lui l’économie bleue est «à la fois un pilier économique, un facteur de sécurité alimentaire et un élément structurant de l’identité nationale». Dans un pays dont plus de 99% du territoire est maritime, la mer contribue à plus de 20% du PIB. Mais là encore, le défi est clair : transformer localement, former les compétences, financer l’industrialisation durable et bâtir des systèmes portuaires régionaux complémentaires plutôt que concurrents. Le Cap-Vert plaide pour une «diplomatie bleue», fondée sur le partage des infrastructures, des marchés et des savoirs, condition selon lui d’une montée en gamme collective des filières africaines.

Liberia et Gabon : gouvernance, inclusion et projection

La dimension inclusive et post-crise est portée avec force par Cyrus Saygbe, ministre par intérim de la Pêche et de l’aquaculture du Liberia. «Ce forum est plus qu’une conférence. C’est une déclaration : l’Afrique est prête à prendre en main son économie bleue», affirme-t-il. Il insiste sur la centralité des communautés artisanales, sur l’aquaculture comme réponse à la pression démographique et annonce l’organisation, à Monrovia, de la première conférence nationale post-conflit sur l’investissement halieutique, en mars 2026.
Du côté du Gabon, Barthélémy Ngoulakia replace les débats dans une perspective stratégique de long terme. Son pays s’est doté d’une Stratégie nationale mer, pêche et économie bleue 2026-2032, dotée de près de 260 millions de dollars d’investissements, visant à concilier souveraineté économique, sécurité alimentaire et protection des écosystèmes. «Construire des chaînes de valeur durables, c’est organiser l’ensemble des activités de manière innovante, tout en réduisant les pertes et le gaspillage», rappelle-t-il.

«SeaFood4Africa», de la vision à l’action

En filigrane de toutes les interventions, la voix de la FENIP (Fédération des industries de transformation et de valorisation des produits de la pêche), portée par sa directrice Lamia Znagui, rappelle l’esprit fondateur de l’événement. «SeaFood4Africa» n’est pas «un salon vitrine», mais «une plateforme d’action», conçue pour favoriser la co-industrialisation Sud-Sud, la souveraineté normative, l’innovation et le développement stratégique de l’aquaculture africaine. «L’Afrique ne peut plus exporter des volumes anonymes. Elle doit exporter de la valeur, de l’origine et de la dignité économique», résume-t-elle. À Dakhla, la mer n’a donc pas seulement été évoquée comme ressource. Elle a été pensée comme projet politique, économique et social. Une mer africaine appelée à nourrir, employer, relier et projeter un continent qui, désormais, parle d’une seule voix lorsqu’il s’agit de son avenir bleu.

Ressources halieutiques : le modèle marocain inspire l’Afrique

Au fil des interventions des participants à «SeaFood4Africa 2026», une idée revenait avec constance tel un leitmotiv : pour de nombreux pays africains, le Maroc n’est plus seulement un acteur halieutique majeur, il est devenu un point de repère. Un pays dont l’expérience est observée, analysée et, surtout, considérée comme transposable.

Le ministre gambien des Pêches, Musa Drammeh, l’a formulé sans détour. «Il est impossible de parler des pêches en Afrique sans reconnaître les avancées remarquables réalisées par le Royaume du Maroc», a-t-il affirmé, citant explicitement Dakhla comme illustration de ce qu’une vision stratégique appuyée par l’investissement peut produire. Pour la Gambie, engagée dans une réforme profonde de son secteur halieutique, le Maroc démontre qu’un pays africain peut rompre avec la logique de l’exportation brute et bâtir une industrie intégrée, compétitive et durable.

Du côté du Cap-Vert, État insulaire dont l’économie repose largement sur la mer, le regard est tout aussi lucide. George Santos, ministre de la Mer, a salué l’exemple marocain en matière d’infrastructures portuaires et de développement de l’aquaculture, soulignant que «ce que nous voyons ici sert de référence pour le continent». Le Royaume est perçu comme ayant su articuler ports, transformation, logistique et marchés, là où beaucoup de pays africains restent encore confrontés à des chaînes de valeur fragmentées.

Pour le Liberia, pays en reconstruction institutionnelle et économique, le Maroc incarne avant tout une méthode. Cyrus Saygbe, ministre par intérim de la Pêche et de l’aquaculture, a mis en avant «le leadership du Maroc en matière de gouvernance durable, de développement aquacole et de coopération régionale», insistant sur une approche qui combine protection des ressources, inclusion des communautés et attractivité pour l’investissement. Un modèle, selon lui, qui inspire directement la stratégie libérienne, notamment dans la lutte contre la pêche illicite et le développement de l’aquaculture.

Cette reconnaissance dépasse le cadre strictement sectoriel. Le Gabon, par la voix de Barthélémy Ngoulakia, secrétaire général du ministère de la Mer et de l’économie bleue, a salué l’engagement du Royaume pour «une voix africaine forte» et une coopération Sud-Sud fondée sur le codéveloppement. «SeaFood4Africa» apparaît, dans cette lecture, comme l’expression concrète d’une diplomatie bleue marocaine qui privilégie le partenariat, le partage d’expérience et la construction collective. Au final, le Maroc est décrit par ses pairs non comme un donneur de leçons, mais comme une passerelle : entre l’Afrique et les marchés mondiaux, entre vision politique et mise en œuvre industrielle, entre ambition continentale et réalités nationales.
Copyright Groupe le Matin © 2026