16 Septembre 2026 À 17:05
Créer de la valeur au Maroc, mieux en répartir les fruits et réduire les dépendances : derrière les 99 mesures de «Notre pays, notre avenir», c’est une certaine idée de l’économie que l’Alliance des économistes istiqlaliens (AEI) a mise en discussion, mardi 15 septembre. Abdellatif Maâzouz et Ryad Mezzour ont détaillé les différents volets de cette offre, du pouvoir d’achat à l’investissement, de l’industrie aux services publics, avec une place particulière accordée à l’eau, à l’énergie et aux ressources stratégiques.
À mesure que les deux intervenants entraient dans le détail, les grandes orientations cédaient la place à des sujets très concrets : les délais imposés à l’investisseur, la place de l’entreprise marocaine dans la création de valeur, les mécanismes qui pèsent sur les prix, la gestion de l’eau ou encore la constitution de stocks stratégiques. Une même préoccupation traverse ces propositions : faire de l’action publique un levier qui produit des effets réels sur l’économie. Ryad Mezzour la résume en une formule : «Je veux que l’argent public serve à obtenir un résultat économique».
Chez Abdellatif Maâzouz, le pouvoir d’achat ne commence pas avec une aide versée au ménage. Il se joue d’abord dans la capacité de l’économie à créer de la valeur, à faire naître de l’activité, des emplois et des revenus. La logique qu’il défend est claire : davantage de valeur ajoutée doit produire davantage d’activité, davantage d’opportunités, puis davantage de revenus et, au bout de la chaîne, davantage de consommation. C’est sur cette dynamique que le programme entend s’appuyer pour consolider la classe moyenne. La consommation revient naturellement dans son propos. Au cours des cinq prochaines années, l’objectif affiché est de renforcer la capacité des ménages à consommer, avec une attention particulière portée à la classe moyenne. Pour M. Maâzouz, la question du pouvoir d’achat renvoie ainsi à quelque chose de plus large que le seul niveau des prix : elle touche à la manière dont la richesse est créée et aux revenus qu’elle permet de dégager.
Ryad Mezzour aborde la question par un autre versant : celui de la formation des prix. Dans certaines filières alimentaires, explique-t-il, plusieurs acteurs interviennent successivement dans le financement de la production, l’achat auprès des agriculteurs ou des producteurs et la distribution. Lorsqu’un même opérateur se retrouve présent sur plusieurs maillons, son poids dans la formation du prix final peut devenir important. Pour M. Mezzour, l’enjeu n’est pas d’écarter le secteur privé, mais de faire jouer pleinement la concurrence. «Il faut préserver le pouvoir d’achat des citoyennes et des citoyens», affirme-t-il. Et lorsque l’État décide d’intervenir, l’aide doit pouvoir se retrouver, concrètement, dans le prix payé par le consommateur. L’exemple qu’il donne est celui d’un soutien accordé à un opérateur à la condition qu’il se traduise par une baisse du prix de vente. L’argent public ne serait alors pas versé sans contrepartie : il doit permettre d’obtenir un effet économique précis, visible dans le prix payé par le citoyen. Les deux approches se rejoignent ainsi sur un point essentiel. Créer davantage de valeur d’un côté, agir sur les prix de l’autre, avec la même attention portée au pouvoir d’achat. «Je veux que l’argent public serve à obtenir un résultat économique», résume M. Mezzour.
La deuxième porte d’entrée est celle de l’investissement. Pour M. Mezzour, tout commence par un climat de confiance. Il cite le cas d’investisseurs qui, dans certains secteurs, peuvent attendre jusqu’à 18 mois avant d’obtenir les documents ou autorisations nécessaires au lancement de leur projet. Derrière ces délais, ce ne sont pas seulement des dossiers qui restent en attente : ce sont aussi des investissements, des emplois et de la création de valeur qui prennent du retard. «Il faut donner confiance à l’investisseur». Cette confiance passe, à ses yeux, par une administration plus simple et plus lisible. D’où cette autre formule, plus tranchante : «Ce qui n’a pas de valeur ajoutée, il faut le supprimer.» L’idée est moins de multiplier les dispositifs que de débarrasser le parcours de l’investisseur de ce qui l’alourdit inutilement, pour laisser davantage de place aux projets et à leur réalisation.
Mais derrière la question des délais administratifs se profile une autre dimension : celle de la responsabilité. Si le Parti de l’Istiqlal revient aux affaires, M. Mezzour affirme qu’il devra répondre de sa gestion et de ses résultats, y compris lorsque ceux-ci sont négatifs. «Nous assumons pleinement la responsabilité de la gestion, des réussites comme des échecs.» Cette manière de poser la responsabilité rejoint naturellement la question de la corruption. Là encore, M. Mezzour ne s’arrête pas aux déclarations de principe. Il veut agir sur les mécanismes qui permettent aux pratiques irrégulières de perdurer, avec l’idée de rendre l’action publique plus claire dans ses règles comme dans ses responsabilités.
Reste alors une question, plus décisive encore que celle du délai : une fois le projet arrivé au Maroc, quelle part de sa valeur y reste réellement ? C’est sur ce terrain que M. Mezzour déplace la réflexion. Les progrès réalisés dans l’automobile et l’aéronautique, notamment en matière d’intégration constituent une étape. Mais pour lui, la performance d’une industrie ne se mesure pas uniquement à la part des composants produits localement. Ce qui compte aussi, c’est ce que les projets font travailler autour d’eux. Les entreprises marocaines, les ingénieurs, les bureaux d’études et les expertises nationales doivent pouvoir prendre une place plus importante lorsque les compétences existent au Maroc. «Ma conviction, c’est de donner la préférence à l’entreprise marocaine lorsque celle-ci apporte la valeur ajoutée nécessaire.»
La nuance est importante : il ne s’agit pas de fermer le marché aux entreprises étrangères, mais de mieux retenir au Maroc les différentes étapes qui donnent de la valeur à un projet. La même attention vaut pour les études et l’ingénierie. «Si nous avons une étude marocaine, un ingénieur marocain, une expertise marocaine, il faut leur donner une préférence.» L’idée, au fond, est de ne pas s’arrêter à ce qui est fabriqué au Maroc. M. Mezzour veut aussi que les projets qui y sont réalisés fassent davantage travailler les entreprises, les ingénieurs et les bureaux d’études marocains. La conception, l’ingénierie, l’innovation et les services liés aux projets doivent eux aussi trouver leur place dans cette création de valeur.
Créer davantage de valeur au Maroc, c’est aussi, pour M. Maâzouz, donner au pays les moyens de moins dépendre de ce qui vient d’ailleurs. Les crises récentes en ont rappelé le prix. Lorsque les chaînes d’approvisionnement se grippent, la difficulté ne tient plus seulement au coût ou à la disponibilité d’un produit : elle touche à la capacité d’un pays à continuer de fonctionner lorsque les circuits extérieurs sont perturbés. La pandémie de Covid en a donné une illustration particulièrement parlante. D’où la place accordée, dans le programme, aux souverainetés hydrique, alimentaire, énergétique, pharmaceutique, technologique et numérique. Il ne s’agit pas pour autant de fermer l’économie marocaine sur elle-même. Le pays continuera d’importer certains produits, notamment alimentaires. L’enjeu est plutôt de pouvoir compter, dans les domaines essentiels, sur des capacités nationales suffisamment solides pour répondre aux besoins et traverser les périodes de tension.
L’énergie en donne une première illustration. Longtemps dépendant des importations, le Maroc a engagé d’importants investissements dans les renouvelables. Pour M. Mezzour, la question ne se limite pourtant pas à la production d’énergie : elle touche à l’eau, notamment au dessalement, et plus largement à la liberté de décision du pays. «Quand vous maîtrisez votre énergie, vous maîtrisez davantage votre décision.» Une dépendance ne disparaît jamais tout à fait avec une nouvelle capacité de production. Il faut encore pouvoir tenir lorsque les marchés extérieurs se tendent. C’est là que prennent leur place les stocks stratégiques envisagés pour certains produits essentiels, alimentaires comme non alimentaires. Pour les produits pétroliers et les carburants, un objectif pouvant atteindre 90 jours, avec une montée en charge sur deux ans, a été évoqué lors de la rencontre. Ces réserves supposent enfin des infrastructures et des capacités de stockage à la hauteur de l’ambition affichée.
Avec l’eau, la question se pose dans des termes encore plus immédiats : comment produire lorsque la ressource elle-même se raréfie ? M. Mezzour propose de déplacer le regard. Le rendement agricole ne suffit plus à mesurer la performance d’une production ; il faut aussi savoir ce qu’elle rapporte au regard de l’eau consommée. «Nous avons une rareté de l’eau. Il faut donc mesurer la valeur produite par chaque mètre cube.» Le raisonnement peut conduire à reconsidérer certaines productions agricoles en fonction de leur consommation hydrique. Le dessalement de l’eau de mer et les transferts entre bassins peuvent contribuer à sécuriser l’approvisionnement et à mieux répartir la ressource, mais ils ne dispensent pas d’arbitrages sur les usages. Entre les besoins des populations, les activités économiques et les écarts de disponibilité d’un territoire à l’autre, chaque mètre cube appelle désormais un choix. «Il faut gérer l’eau de manière rationnelle, responsable et durable».
La Samir rappelle, à elle seule, la fragilité d’un pays qui dépend largement de l’extérieur pour son approvisionnement énergétique. C’est dans ce paysage que M. Mezzour situe la nécessité de renforcer les capacités nationales, notamment à travers les énergies renouvelables. Il ne s’agit pas seulement de produire davantage : l’énergie devient aussi une condition pour répondre à d’autres besoins du pays, notamment avec le dessalement de l’eau et les transferts entre bassins. «Quand vous maîtrisez votre énergie, vous maîtrisez davantage votre décision.» Une phrase qui prend tout son sens lorsqu’on regarde ce qui se joue derrière les chiffres de production et les importations : pouvoir disposer de l’énergie dont le pays a besoin, au moment où il en a besoin, c’est aussi réduire ce qui peut peser sur ses choix.
Le social pourrait sembler appartenir à un autre registre. Dans la présentation de M. Maâzouz, il participe pourtant de la même conception de l’économie : la famille, les personnes âgées, les retraités et les femmes qui ne travaillent pas figurent parmi les publics pris en compte, et les dépenses qui leur sont consacrées ne sont pas considérées uniquement sous l’angle de la charge pour la collectivité. Elles peuvent aussi produire des effets sur la vie sociale et sur l’activité économique.
Chez M. Mezzour, la question commence par les jeunes et les conditions matérielles dans lesquelles ils construisent leur avenir. Une aide au mariage de 5.000 dirhams est notamment évoquée, avec le logement et l’accompagnement des jeunes ménages. «Nous voulons vous aider. Nous voulons vous accompagner, notamment sur la question du logement et sur votre avenir.» La famille, décrite comme «la cellule» et «la base» de la société, devient ainsi le point de départ d’une politique qui cherche à agir sur les conditions concrètes de la vie des jeunes.
Les services publics prolongent cette approche par un autre chemin. «La priorité au secteur public, il n’y a pas de discussion là-dessus», affirme M. Mezzour, qui maintient la santé et l’éducation au premier rang, tout en laissant au privé une place dans un cadre organisé et sous supervision. Pour la santé, il évoque une carte sanitaire destinée à mieux adapter l’offre aux besoins des territoires. Là encore, la ligne directrice tient en quelques mots : «Le citoyen est notre référence première.» Le transport et le préscolaire entrent dans cette même équation quotidienne. Des transports réguliers, ponctuels et sûrs peuvent faciliter l’accès des femmes à l’activité économique. La généralisation du préscolaire doit, elle, se poursuivre dans les villes comme dans les zones rurales, avec une attention portée à la proximité des lieux de travail.
C’est précisément sur le passage des mesures aux résultats que M. Mezzour avait placé une partie de son intervention. «Nous sommes confrontés à des problématiques nouvelles. Les réponses traditionnelles des politiques publiques ne suffisent plus. Il faut changer d’approche.» La formule éclaire les différents choix présentés au cours de la rencontre : agir sur les prix et la concurrence pour le pouvoir d’achat, réduire les délais pour l’investissement, retenir davantage de valeur dans l’industrie, mesurer autrement l’usage de l’eau et renforcer les capacités énergétiques et les services publics.
Mais une politique publique se juge aussi à ce qu’elle devient une fois annoncée. M. Maâzouz convoque, à cet égard, l’expérience du gouvernement dirigé par le Parti de l’Istiqlal sous Abbas El Fassi. Il rappelle que celui-ci n’avait pas exercé cinq années complètes, mais quatre, et affirme que 80% de ses engagements avaient été réalisés. Le chiffre est présenté comme une référence par le responsable istiqlalien pour mesurer le respect des engagements pris.
La barre est donc placée sur l’exécution pour «Notre pays, notre avenir», qui revendique 99 mesures issues d’études et de consultations. Et lorsque M. Mezzour est invité à citer la première décision qu’un éventuel prochain gouvernement devrait prendre, il ne commence ni par l’industrie, ni par l’investissement, ni par une mesure sociale. Il choisit la transparence : «La première chose que nous voulons mettre en place, c’est l’effectivité de la déclaration de patrimoine des responsables ».