Yousra Amrani
24 Septembre 2026
À 17:22
Au lendemain des législatives du 23 septembre, le Conseil national des droits de l’Homme a livré une première photographie particulièrement documentée du scrutin. Son dispositif d’observation a mobilisé 783 observatrices et observateurs répartis sur l’ensemble du territoire national. Le CNDH a couvert 733 communes sur les 1.538 que compte le Royaume, dont 542 communes rurales et 191 communes urbaines et arrondissements, réparties dans 82 préfectures et provinces.
Sur les 40.700 bureaux de vote, le Conseil avait fixé à 3.915 le nombre minimal de bureaux devant entrer dans son dispositif d’observation, soit une couverture minimale de 8,9%, supérieure, selon le CNDH, au standard international situé entre 3 et 5%. Les observateurs internationaux ont, de leur côté, couvert 1.644 bureaux. Cette présence sur le terrain a été complétée par un important dispositif de collecte et de surveillance numérique. Plus de 11.000 formulaires d’observation ont été recueillis tout au long des différentes phases électorales, générant quelque 550.000 réponses destinées à l’évaluation et à l’analyse. Parallèlement, le Conseil a suivi et analysé plus de 528.000 contenus numériques, dont plus de 200.000 directement liés aux élections.
Un scrutin globalement ordinaire, avec deux incidents signalés à Tanger
Sur le déroulement du vote, le premier constat dressé par le Conseil est celui d’un scrutin qui s’est déroulé, dans l’ensemble, dans des conditions ordinaires. Des discussions et tensions ponctuelles ont été relevées dans certains bureaux sans, selon les observations recueillies, affecter le déroulement général des opérations de vote. Le CNDH relève néanmoins deux situations enregistrées dans les bureaux de vote 84 et 87 de l’école Al-Qods à Tanger. Dans l’un des cas, une personne a été interpellée en possession de bulletins de vote, dans l’autre, la présence de plusieurs bulletins dans une urne a conduit à l’ouverture d’une enquête urgente.
Le Conseil demande que les résultats de ces investigations ainsi que les mesures prises soient rendus publics et annonce qu’il déposera son rapport auprès de la présidence du Ministère public afin d’appuyer les procédures d’enquête. Cette exigence de transparence constitue d’ailleurs l’un des fils conducteurs des recommandations formulées à l’issue de l’observation. Pour le CNDH, l’ouverture d’une enquête constitue une étape importante, mais sa portée dépend également de l’information apportée à l’opinion publique sur ses conclusions, la manière dont les faits ont été traités et les mesures prises pour protéger l’intégrité du scrutin.
Les 38% de participation au cœur de l’analyse
Mais le principal enseignement politique et institutionnel que le Conseil tire du scrutin réside ailleurs. Amina Bouayach considère que le chiffre de participation de 38% interpelle à la fois les acteurs exécutifs et législatifs sur leur interaction avec les citoyens, leur capacité à répondre aux préoccupations quotidiennes de la société marocaine et, plus largement, sur le niveau de confiance dans le processus électoral comme moyen de concrétiser les aspirations des citoyens. Le CNDH refuse ainsi de réduire la participation électorale à une donnée purement quantitative. Celle-ci constitue également, selon son analyse, un indicateur de la confiance envers les institutions, du sentiment d’utilité du vote et de la capacité de l’action politique à intégrer les attentes des différentes composantes de la société.
La présidente du Conseil établit à ce titre un lien direct entre la régularité des élections et leur capacité à renouveler effectivement la légitimité représentative. Si le respect de la périodicité électorale constitue une garantie fondamentale, il ne peut constituer à lui seul la mesure de la qualité démocratique d’un scrutin. L’enjeu réside également dans l’élargissement de la participation, la réduction des disparités de représentation et le renforcement du sentiment d’influence réelle du citoyen sur la décision publique.
Jeunes, femmes et territoires : le défi d’une participation plus égalitaire
Cette question prend une dimension particulière lorsqu’elle est rapportée aux disparités entre catégories de citoyens. Le CNDH souligne les écarts dans les niveaux de participation entre les jeunes et les femmes, mais également entre les régions et les différents territoires. Ces écarts renvoient, selon le Conseil, à une question plus large : celle de l’égalité effective dans l’accès à la participation politique et aux conditions permettant de l’exercer. Le contexte social dans lequel se sont déroulées les législatives pèse également dans cette analyse. Emploi, pouvoir d’achat, santé, éducation, qualité des services publics et justice territoriale figuraient parmi les grandes préoccupations sociales relevées par le Conseil. La situation des jeunes occupe une place particulière, notamment en raison des difficultés rencontrées par une partie d’entre eux dans l’accès au marché du travail, à l’autonomie économique et à la participation à la vie publique.
Sur le terrain électoral, le Conseil constate une présence croissante des candidates et candidats de moins de 35 ans dans les listes partisanes. Il relève parallèlement que les dispositions et procédures destinées à encourager la candidature des jeunes sur des listes indépendantes n’ont pas été mises en œuvre. Même constat nuancé concernant les femmes. Leur présence a été visible dans les activités de mobilisation sur le terrain dans certaines régions, sans pour autant se traduire, selon le CNDH, par une participation effective et équivalente dans l’encadrement, la communication et la construction du message électoral. La participation des personnes en situation de handicap demeure, elle aussi, faible, qu’il s’agisse de leur présence comme candidats, de leur participation aux campagnes ou encore de leur place parmi les priorités de la couverture médiatique consacrée aux élections.
L’utilisation de la religion dans la campagne inquiète le CNDH
Parmi les pratiques observées pendant la campagne, le Conseil affirme n’avoir relevé, au regard des données et indicateurs dont il dispose, aucun parti pris des autorités administratives en faveur d’un parti ou d’une liste. Il exprime en revanche une vive préoccupation concernant l’exploitation de la religion et des symboles religieux dans la compétition électorale. Les observateurs du CNDH ont ainsi recensé 44 cas considérés comme comportant une utilisation de symboles religieux dans la campagne électorale, auxquels s’ajoutent six cas d’activités de campagne dans des lieux de culte. Dans son discours de présentation des conclusions du rapport, Amina Bouayach n’attribue toutefois ces 44 cas à aucun parti politique en particulier.
Le phénomène apparaît également de manière importante dans l’espace numérique. L’équipe de veille du Conseil y a repéré plus de 2.030 contenus recourant à la religion dans le discours électoral. Parmi les exemples cités figurent des vidéos accusant des partis politiques d’être «contre l’islam» ou de «combattre l’islam», ainsi que des contenus diffusés par des personnes engagées dans les campagnes électorales associant le vote à une forme de jugement religieux. Là encore, aucune formation politique n’est nommément désignée dans le discours de la présidente du CNDH. Le Conseil indique également avoir repéré des contenus faisant état de distribution d’argent à l’intérieur d’une mosquée, de l’utilisation du haut-parleur d’une mosquée pour appeler à un rassemblement électoral, ou encore de candidats apparaissant dans des zaouïas. D’autres contenus appelaient à voter pour une formation politique au motif qu’elle serait «la moins nuisible à la religion». Ces observations conduisent ainsi le Conseil à mettre en garde non contre une formation politique déterminée, mais contre l’introduction de références et de symboles religieux dans la compétition électorale, notamment lorsqu’ils sont utilisés pour présenter l’affrontement politique comme une opposition entre ceux qui seraient avec la religion et ceux qui seraient contre elle.
Le CNDH relève parallèlement différentes infractions durant la campagne, parmi lesquelles la destruction d’affiches électorales, l’affichage dans des emplacements non autorisés, l’utilisation de biens publics, le recours à l’argent ou aux cadeaux ainsi que des violences essentiellement verbales et, plus rarement, physiques. L’ensemble des infractions recensées n’a toutefois pas dépassé 3% du volume total des faits observés, compilés et analysés par le Conseil.
Des recommandations centrées sur l’accès au vote et la représentation
À partir de ces constats, le Conseil oriente ses recommandations vers un même objectif : faire de la périodicité électorale non seulement un rendez-vous institutionnel régulier, mais également un instrument de consolidation de la confiance et d’élargissement de la participation. Le CNDH recommande notamment de maintenir l’inscription sur les listes électorales ouverte durant la période précédant les élections, tout en fixant clairement la date de sa clôture. Il appelle également à évaluer le mécanisme de vote par procuration pour les Marocains résidant à l’étranger et à faire de l’accessibilité un critère essentiel dans le choix des bureaux de vote.
Concernant la représentation politique, le Conseil invite les partis à mettre en place des mécanismes transparents permettant aux femmes et aux jeunes d’accéder aux positions réellement éligibles et à la tête des listes. Il recommande également de lier les actions de formation à de véritables parcours permettant d’accéder aux responsabilités. Le CNDH préconise parallèlement l’ouverture d’un débat sur les déterminants de la représentation parlementaire et de l’équité territoriale, ainsi que la construction de mesures capables de répondre aux obstacles particuliers rencontrés par certaines catégories de la population et certains territoires.
Autre recommandation structurante : disposer de données électorales beaucoup plus détaillées. Le Conseil plaide pour leur publication selon l’âge, le sexe, la région et la position des candidats sur les listes afin de pouvoir mesurer concrètement les effets des réformes et la qualité de la participation. Il insiste également sur le renforcement de l’usage de l’amazigh dans la communication électorale et sur la garantie de la liberté d’expression.
Entre deux scrutins, le chantier de la confiance
Le message que le CNDH entend finalement tirer des législatives de 2026 ne s’arrête donc pas à l’évaluation technique du scrutin du 23 septembre. Le titre choisi pour son rapport, «Périodicité du scrutin, enjeux de confiance et de participation», traduit une conception plus large du cycle électoral : l’enjeu se joue autant le jour du vote que pendant toute la période séparant deux élections. Pour le Conseil, consolider la périodicité des élections doit aller de pair avec davantage de transparence et de reddition des comptes, mais aussi avec une égalité réelle dans les possibilités d’influencer la décision et d’accéder à la représentation.
Dans cette perspective, les 38% de participation constituent l’un des principaux signaux politiques et institutionnels mis en avant par Amina Bouayach. Le CNDH souhaite que ce taux constitue une alerte pour les institutions élues, les conduisant à tirer les enseignements du scrutin et à soumettre leurs activités, leurs discours et leurs modes de fonctionnement à l’évaluation et à la révision. Car derrière le chiffre de la participation se pose finalement une question plus profonde : celle du lien entre l’exercice effectif des droits politiques et celui des autres droits, mais aussi celle de la capacité des institutions à restaurer, d’un scrutin à l’autre, la confiance des citoyens dans l’utilité de leur participation.