À quelques mois des élections législatives de 2026, la participation électorale s’impose une nouvelle fois comme l’un des principaux enjeux du débat public. Conscient de ce défi, le
ministère de l’Intérieur a engagé plusieurs ajustements du
dispositif électoral, allant de l’actualisation du cadre juridique à la prolongation des délais d’inscription sur les listes électorales, en passant par la poursuite des efforts de moralisation de la vie politique et des mesures destinées à favoriser une participation plus large, notamment chez les jeunes.
C’est dans ce contexte que le
Centre africain pour les études stratégiques et la digitalisation vient de publier un rapport consacré au paysage partisan et électoral à l’horizon 2035. L’étude attire l’attention sur un défi majeur : plus de seize millions de Marocains en âge de voter sont restés à l’écart des dernières législatives. Mais cette «
majorité silencieuse», comme la nomme le rapport, n’est pas un bloc. Elle rassemble des profils distincts : le jeune diplômé déçu par l’offre politique, l’habitant de périphérie éloigné des bureaux de vote, le citoyen indifférent comme celui qui s’abstient par choix délibéré. Ce que le centre retient, ce n’est pas leur nombre, c’est ce qu’il révèle : un affaiblissement progressif des mécanismes de médiation entre les citoyens et les formations politiques. Le rapport, publié en juin par ce centre établi à
Tanger, renverse la question habituelle. L’important n’est plus de savoir qui l’emporte, mais qui s’abstient, et pourquoi. Une idée traverse tout le texte : «L’abstention est un symptôme avant d’être une cause.» Selon les auteurs, l’abstention traduit moins un désintérêt pour la chose publique qu’un affaiblissement progressif des mécanismes de médiation entre les citoyens et les formations politiques. Et tous les maux que pointe l’étude : défiance, désertion des jeunes, chômage, volatilité des urnes... découlent, selon ses auteurs, de cette même racine.
La première force ne siège pas au Parlement
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 2021, sur 25,23 millions de Marocains en âge de voter, 8,8 millions seulement ont glissé un bulletin dans l’urne, soit un tiers à peine, selon les données du ministère de l’Intérieur et du
Haut-Commissariat au Plan, reprises par le rapport. Le taux officiel de 50,35%, calculé sur les seuls inscrits, masque ce vide de seize millions de voix. «Quand les non-votants sont plus nombreux que les électeurs de n’importe quel parti, le scrutin reflète une minorité organisée, pas une majorité», note le centre. La vraie opposition, pour les auteurs, ne siège pas dans l’hémicycle : elle reste chez elle le jour du vote. Et plus elle grandit, plus elle se nourrit d’elle-même : à mesure que le camp des abstentionnistes s’élargit, ceux qui votent encore doutent que leur voix change quoi que ce soit, et se détournent à leur tour. Six décennies d’un lent décrochage
Ce retrait vient de loin. Depuis les années 1970, la participation ne cesse de reculer. Elle a touché son point le plus bas en 2007, à 37%, avant un sursaut à 50,35% en 2021. Mais ce rebond trompe, prévient le rapport : il accompagne une recomposition des partis bien plus qu’un retour de la confiance. Le creux de 2007 dit l’essentiel. Il survient en pleine ouverture politique, après l’alternance. Preuve, pour les auteurs, qu’élargir les libertés ne suffit pas si l’offre politique ne suit pas. À ce moment-là, beaucoup ont lu dans l’abstention un message silencieux : non plus de l’indifférence, mais une forme de désaveu. Quand les programmes se ressemblent au point de se confondre, s’abstenir devient une réponse, pas un renoncement.
La même année 2021, Le
PJD s’effondre de 125 à 13 sièges quand le
RNI triple presque ses élus. Là encore, le rapport refuse le raccourci du seul vote-sanction. En 2021, le PJD passe de 125 à 13 sièges quand le RNI triple presque les siens. Le rapport note, parmi les facteurs de ce scrutin, l’entrée en vigueur de la loi organique 04-21, qui a modifié le calcul du quotient électoral en le fondant sur les inscrits plutôt que sur les voix exprimées, une réforme technique dont les effets ont touché l’ensemble des formations. Mais pour le centre, ce qui compte davantage, c’est ce que cette recomposition dit de la volatilité de l’électorat et de la fragilité des ancrages partisans. Au-delà de ce diagnostic, les auteurs estiment que les réponses passent moins par des mesures ponctuelles que par une consolidation progressive des réformes déjà engagées. Une approche qui rejoint la dynamique enclenchée en préparation des échéances de 2026, où l’amélioration du cadre électoral s’accompagne d’une réflexion plus large sur le renforcement de la participation citoyenne.
Pourquoi les Marocains désertent les urnes
Tout ramène donc à la médiation. Un parti, rappelle le rapport, doit relier la société à l’État : recueillir les attentes, les traduire en programmes, former des responsables, surveiller ceux qui accèdent au pouvoir. «Quand cette fonction se grippe, la demande de politique ne disparaît pas. Elle se déplace ailleurs, ou s’éteint dans l’
abstention.» Trois faiblesses minent cette fonction, selon le centre : une démocratie interne fragile, où les têtes de liste se décident en cercle restreint plutôt qu’en congrès ; des identités politiques floues, qui rendent les partis interchangeables aux yeux de l’électeur ; et le poids de l’argent et des notables dans la confection des listes, qui écarte les compétences. Les sondages confirment le malaise. Selon le Baromètre arabe (2023-2024), la confiance dans les partis tombe à 18%, contre 38% pour le
Parlement et 74% pour la justice. Le mal est ciblé : les Marocains ne rejettent pas la démocratie, le soutien au pluralisme reste fort, autour de 68%, mais doutent de ceux censés l’incarner.
La carte de l’abstention surprend. Elle se concentre dans les villes, chez les jeunes et les diplômés, là où la conscience politique est la plus vive, mais la confiance la plus mince. Les campagnes, portées par la proximité du candidat, votent souvent davantage. «Le plus instruit n’est pas le plus assidu aux urnes», relève le centre. Et quand ce retrait se répète d’un scrutin à l’autre, il devient une habitude qui se transmet de génération en génération, plus tenace qu’une colère. La jeunesse, elle, n’a pas quitté la politique : elle a quitté ses canaux, estime le rapport. Son énergie se déploie sur les réseaux : le pays compte plus de 35 millions d’internautes et près de 23 millions d’usagers des
réseaux sociaux, autour de causes concrètes : éducation, emploi, environnement. Le défi, pour le rapport, n’est pas de «ramener les jeunes à la politique», mais de rebrancher l’institution sur ces nouveaux usages. Cette évolution explique d’ailleurs l’importance accordée, dans les préparatifs des élections de 2026, aux dispositifs destinés à rapprocher davantage les jeunes du processus électoral, qu’il s’agisse de faciliter leur inscription ou de favoriser une représentation plus inclusive.
Au commencement, il y a l’économie. Le
chômage frappe 13% des actifs, mais 37,2% des 15-24 ans et 19,1% des diplômés. Le rapport décrit un enchaînement : le chômage érode la confiance, la confiance perdue nourrit l’abstention, l’abstention affaiblit la représentation, et un Parlement affaibli peine à réformer. «Quand le diplômé bute sur un marché fermé, la déception économique devient retrait politique», écrit le centre, qui pointe un «ascenseur social en panne» touchant ceux-là mêmes qui devraient s’engager le plus.
Tout n’est pas sombre. La place des femmes au Parlement est passée de 10% en 2002 à 24,3% en 2021, plus du double en vingt ans. La preuve, pour les auteurs, qu’une réforme menée avec volonté produit des résultats. Si l’on a su transformer la représentation féminine, alors mobiliser la jeunesse et réduire l’abstention ne relèvent pas du rêve.
Le pari de 2035
Comment ramener seize millions de citoyens vers les
urnes ? Pas par une campagne avant chaque scrutin, répond le centre, mais en réparant la médiation elle-même : ouvrir la vie interne des partis, leur imposer des programmes mesurables, inscrire automatiquement les jeunes sur les listes à leur majorité, cartographier l’abstention pour mieux la cibler. Le tout porté par un programme économique tourné vers l’emploi, la justice territoriale et la sécurité de l’eau, avec une croissance visée à 6% et un chômage ramené à 5% d’ici 2035. Et une règle d’or : pas de réforme sans indicateurs annuels publics, suivis par un observatoire national indépendant. Le numérique et l’intelligence artificielle peuvent y aider, comme outils de transparence et de suivi des promesses, à condition de prévenir la fracture numérique et la désinformation.
Replacé dans son voisinage, le
Maroc s’en sort mieux que d’autres : sa participation de 2021 dépasse celles de la
Tunisie (11,2% aux législatives de 2022) et de l’
Algérie (23%) et approche celle du Sénégal (49,5%). L’éclairage international nuance le tableau : aux législatives françaises de 2022, l’abstention a franchi les 53%, aux midterms américains de la même année, elle avoisinait 50%. Des démocraties établies qui composent, elles aussi, avec une désaffection croissante. Ce que le rapport retient, c’est moins un retard marocain qu’une tendance partagée ainsi que la nécessité, justement, de ne pas s’y résigner. Reste à choisir la voie. Le centre en trace trois : immobilisme, rupture ou réforme progressive... et plaide pour la dernière. Les auteurs privilégient ainsi le scénario d’une réforme progressive plutôt qu’une rupture. Une orientation qui fait écho aux évolutions déjà engagées dans la perspective des élections de 2026. Car si les ajustements du cadre électoral constituent une première étape essentielle, ils ne produiront pleinement leurs effets que s’ils s’accompagnent d’un renforcement durable de la confiance entre les citoyens, les partis et les institutions. Le véritable enjeu des prochaines années ne sera donc pas seulement d’organiser de nouvelles élections, mais de transformer chaque réforme en un levier capable de convaincre davantage de Marocains que leur voix demeure un acteur déterminant de la vie démocratique.