16 Septembre 2026 À 13:10
Au cours de la dernière décennie, le numérique a progressivement pris une place importante dans la communication politique. La pandémie de Covid-19 a accéléré cette évolution, poussant les partis politiques marocains à investir davantage les outils numériques et les réseaux sociaux. Cinq ans plus tard, ces pratiques occupent désormais une place centrale dans les stratégies de communication électorale. « La communication politique marocaine en 2026 est devenue ultra-ciblée, permanente et profondément professionnalisée », résume Younès Daife, professeur universitaire et Chef du département communication à l'ENCG-Fès, notant que « le Maroc est passé d'une communication de masse à une guerre algorithmique fine ». Le terrain de bataille, désormais, ce sont les 41 millions d'abonnés Internet que compte le Maroc — un taux de pénétration de plus de 111% selon l'ANRT. Un marché tellement saturé que les partis n'ont plus le choix: il faut découper l'électorat en niches, et parler à chacune dans sa langue, sur sa plateforme, au bon moment.
Et ce moment, justement, n'attend plus l'ouverture officielle de la campagne, et les données publicitaires de Meta le confirment, explique le professeur : plusieurs partis majeurs sponsorisaient déjà massivement leurs contenus des mois avant le coup d'envoi de septembre. Autrement dit, la campagne électorale n'a plus de début. Elle est permanente.
Résultat: « L'amateurisme des cellules de communication internes » a laissé place à l'omniprésence d'agences de conseil privées, marocaines et internationales, pour piloter « l'e-réputation des candidats comme des marques ». Un mot qui, à lui seul, dit beaucoup de la mutation en cours.
Faut-il crier à la rupture totale ? Le professeur tempère: « Il s'agit d'une continuité technologique, mais aussi d'une profonde rupture comportementale et structurelle. »
Les outils — Instagram, TikTok, WhatsApp — étaient déjà là en 2021. Ce qui a changé, c'est leur degré de professionnalisation. Le numérique n'est plus une simple caisse de résonance pour rediffuser des meetings ; c'est un système d'ingénierie politique où chaque publication est mesurée, testée, ajustée à l'algorithme.
Le signe le plus concret de ce basculement ? Le législateur lui-même a dû s'en mêler. L'introduction, cette année, de l'article 51-bis dans la loi organique de la Chambre des représentants vise justement à encadrer cette communication numérique devenue trop puissante pour rester sans règles. Le web politique marocain, résume le professeur, est passé « de l'espace d'expérimentation spontanée à une arène professionnelle hautement stratégique et légalement surveillée ».
Voici le paradoxe: plus la campagne se digitalise, plus le terrain reste central. Contre-intuitif ? Pas tant que ça. D'abord, une question d'arithmétique électorale. Le professeur cite les 395 sièges de la Chambre des représentants, dont les 305 qui se jouent localement. Pas d'algorithme qui tienne face à un scrutin qui récompense l'ancrage territorial.
Ensuite, une question de confiance. Une partie de l'électorat — rural, âgé — reste à distance des usages politiques du numérique. Face à un espace perçu comme volatile, voire trompeur, le contact humain reste ce que le professeur appelle un « contrat de confiance anthropologique ». Sa formule est nette: au Maroc, la politique reste « humaine, émotionnelle et relationnelle ».
Enfin, une question de réseau: les notables locaux et grands électeurs savent encore mobiliser des blocs entiers de voix par les structures familiales et de voisinage — un pouvoir qu'aucun ciblage publicitaire ne réplique.
S'il fallait retenir une seule tendance de cette campagne, ce serait l'adoption massive des formats — Reels et TikTok — par des figures politiques de premier plan. Une « désacralisation des leaders », selon le professeur, qui voit des personnalités nationales briser les codes solennels de la communication traditionnelle pour se filmer face caméra, sur un ton direct.
Partis au pouvoir (RNI, PAM) et partis d'opposition (USFP, PJD) découpent désormais leurs programmes en micro-capsules vidéo thématiques. Une stratégie qui vulgarise la vie politique et capte l'attention des jeunes, mais qui, avertit le professeur, comporte un revers: le risque de reléguer « le fond des réformes et la complexité des programmes au second plan ». C'est, dit-il, l'ère de la « politique scrollable ».
D'un côté, des fermes à trolls et des réseaux de faux comptes saturent les espaces de commentaires sur Facebook et TikTok, non pas pour convaincre, mais pour noyer le débat et fabriquer de faux consensus.
De l'autre, une menace plus sournoise encore: des deepfakes audio — des voix de responsables politiques clonées par IA — et des vidéos sorties de leur contexte, qui circulent dans les messageries privées, là où aucune modération n'est possible. Le vrai danger, selon le professeur, n'est plus seulement le mensonge ponctuel, mais l'installation d'un doute permanent qui ronge la confiance des citoyens.
Face à cela, la riposte a été à la hauteur de la menace: la HACA a interdit toute diffusion de contenu électoral falsifié ou généré par IA sans mention explicite, et le nouveau cadre légal électoral, adopté ce mois-ci, prévoit des peines pouvant aller jusqu'à cinq ans de prison ferme pour la diffusion de fake news.
La darija règne sans partage sur l'efficacité politique: elle humanise, elle rapproche, elle installe une relation de proximité immédiate. L'arabe classique, lui, reste l'armure institutionnelle, réservée aux textes officiels et à la posture d'État. L'amazigh, longtemps marginal, gagne du terrain et s'impose désormais dans les clips électoraux au nom de la représentativité territoriale.
Et le français dans tout ça ? Le grand perdant de cette campagne. Perçu comme élitiste et déconnecté, il s'efface peu à peu de l'arène électorale.
Dans un Maroc où la défiance envers les partis politiques atteint des sommets, WhatsApp réussit ce que ni la télévision ni les meetings ne parviennent plus à faire: instaurer la confiance. Le mécanisme est simple mais redoutablement efficace — ce que le professeur appelle le « parrainage de confiance ». Quand un message politique arrive via un cousin, un voisin ou un ami, ce n'est plus le parti qui parle: c'est quelqu'un que l'on connaît.
Ajoutez à cela la force de l'oralité: un simple message vocal de 40 secondes, enregistré en darija par un militant de terrain, a — selon les mots du professeur — « un pouvoir de conviction infiniment supérieur à un spot publicitaire à gros budget ». Sa conclusion est sans appel: en 2026, l'élection ne se joue plus sur une estrade ni sur un plateau télé. Elle se négocie, en silence, dans des groupes WhatsApp familiaux.
Reste une question de fond: cette sophistication technique traduit-elle un vrai changement dans le rapport des partis aux citoyens ? Le professeur est catégorique: il s'agit encore, pour l'essentiel, d'un « vernis cosmétique très sophistiqué ».
Pire encore, selon lui, les « partis maîtrisent les algorithmes de ciblage, mais peinent toujours à formuler des réponses structurelles aux attentes des citoyens en matière d'emploi, d'éducation ou de santé ». La communication a gagné en fluidité, mais le fond politique, lui, « est resté figé ». Il pointe un « triomphe du marketing sur la pédagogie », où l'objectif premier des nouveaux formats est de séduire l'électeur plutôt que de co-construire des solutions avec lui.
La campagne électorale marocaine de 2026 aura été celle de tous les paradoxes: hyper-connectée mais toujours ancrée dans le porte-à-porte ; ultra-sophistiquée dans ses outils mais figée dans son fond ; capable de cloner une voix humaine mais incapable, parfois, de convaincre un électeur sceptique.