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Élections 2026 : trois citoyens actifs, trois regards différents sur l’offre politique des partis

Un enseignant en économie qui attend de connaître les candidats avant de se décider, un ingénieur totalement désintéressé et une consultante déterminée à voter malgré son scepticisme : les trois témoignages recueillis auprès de citoyens actifs révèlent des rapports très différents au prochain scrutin, avec un dénominateur commun, la défiance envers l’offre des partis.

14 Septembre 2026 À 09:30

Une centaine de contacts sollicités sur LinkedIn, une dizaine de réactions, mais seulement trois témoignages. Notre appel invitait les membres du réseau à s’exprimer sur la campagne pour les élections législatives, leur inscription sur les listes électorales et leur intention de vote. Le choix de LinkedIn était délibéré. Il s’agissait de recueillir la parole d’une catégorie particulière de citoyens : des cadres, des diplômés et des professionnels insérés dans la vie active, a priori informés et habitués à s’exprimer sur les enjeux économiques, sociaux et sociétaux. L’objectif n’était donc pas de reproduire la diversité de l’électorat marocain, mais d’examiner le rapport au scrutin de profils généralement considérés comme disposant du bagage nécessaire pour suivre et décrypter l’actualité politique.

La faible mobilisation observée au sein même de ce public donne un relief particulier aux réponses obtenues. Elle ne permet pas de conclure à son désintérêt pour les élections : les contraintes de visibilité propres à LinkedIn, où chaque opinion est associée à une identité, une fonction et parfois un employeur, peut aussi limiter la prise de parole sur de tels sujets. Ces trois réponses, trop peu nombreuses pour être représentatives, ne permettent évidemment pas de former un échantillon représentatif et, partant, de tirer des conclusions sur l’ensemble des cadres ou des actifs marocains. Elles donnent néanmoins corps à trois attitudes face au scrutin : l’hésitation, la défiance et la participation critique.

Un vote suspendu à la qualité des candidats

Inscrit sur les listes électorales, le premier témoin, enseignant en économie, suit attentivement la campagne et examine les programmes présentés par les partis. Il a voté en 2011, déposé un bulletin blanc en 2016 et manqué le scrutin de 2021 parce qu’il était en déplacement. (ndlr : le vote blanc n’est pas reconnu comme tel dans la loi électorale marocaine. Il y est remplacé par le qualificatif de vote nul). Cette année, il envisage de se rendre aux urnes, mais il n'a pas encore pris de décision définitive. Son choix dépendra des candidats présentés dans sa circonscription, de leur parcours et de leur probité. À défaut d’une offre convaincante, il n’exclut ni le bulletin blanc ni l’abstention.

Son indécision ne traduit donc pas une absence d’intérêt. Elle découle plutôt d’un examen critique de l’offre électorale. En tant qu’économiste, il affirme passer les programmes «au crible», mais juge certaines propositions incohérentes ou difficilement réalisables. Plus largement, il s’interroge sur la crédibilité des engagements et sur les garanties de leur application après le scrutin. Cette réserve le conduit à privilégier la personne du candidat avant même son appartenance partisane. Il reconnaît qu’une élection législative doit permettre de dégager une majorité chargée d’appliquer un programme national. Mais il refuse de soutenir un candidat dont la réputation lui inspirerait des doutes, même si celui-ci porte les couleurs d’un parti dont il partage certaines orientations. «Je donne la priorité au candidat avant le programme», résume-t-il.

Pour cet électeur, les formations politiques engagent donc directement leur responsabilité à travers leurs investitures. En privilégiant parfois des candidats pour leur capacité à mobiliser des réseaux et à apporter des voix, elles risquent, estime-t-il, de détourner du scrutin des citoyens pourtant disposés à participer.

La défiance

Le deuxième témoignage, celui d’un ingénieur spécialisé dans les systèmes cloud et le DevOps, porte une critique plus radicale. «Pour moi, les élections sont devenues un scénario qui se répète tous les cinq ans : hier, c’était le PJD, aujourd’hui le RNI, et demain, je ne sais pas qui sera le parti aux commandes. Les visages changent, mais au fond, les choses ne changent pas», affirme-t-il. De cette impression d’immobilité naît une question : «À quoi bon organiser des élections ?» Son scepticisme ne concerne pas uniquement les candidats ou la vraisemblance de leurs promesses. Il touche à la capacité même de l’alternance électorale à provoquer un changement perceptible.

À ses yeux, le principal problème réside dans la perte de confiance envers les partis. Avant d’appeler les citoyens aux urnes, estime-t-il, il faudrait restaurer cette confiance. Sa réflexion le conduit à défendre l’idée d’un «nouveau contrat social». Le témoin ne précise toutefois pas s’il est inscrit sur les listes électorales ni s’il votera. Ses propos ne permettent donc pas de le classer parmi les abstentionnistes. Ils expriment avant tout une rupture de confiance qui atteint le sens donné au scrutin.

Voter pour affirmer sa présence

La troisième répondante, consultante senior, porte, elle aussi un jugement sévère sur l’offre partisane. À la question de savoir si elle suit les programmes, sa réponse est teintée d’ironie : «Si l’on peut appeler cela des programmes !» Cette réserve ne l’empêchera pourtant pas de voter. Inscrite sur les listes, elle affirme son intention de se déplacer pour dire : «Oui, je suis là». Elle présente sa participation comme la manifestation de son implication dans le devenir du pays.

Dans son cas, le vote ne repose donc pas nécessairement sur une adhésion enthousiaste à un programme. Il conserve une valeur civique propre : celle d’occuper sa place dans le processus électoral plutôt que de s’en retirer. Cette posture rappelle qu’un taux de participation ne mesure pas seulement l’adhésion aux partis en compétition. Parmi ceux qui votent peuvent aussi se trouver des citoyens insatisfaits, sceptiques ou déçus, mais qui considèrent le passage par les urnes comme un devoir ou une affirmation de leur existence politique.

La défiance ne mène pas toujours à l’abstention

Les trois témoignages font émerger une même distance critique, mais celle-ci produit des comportements distincts. Le premier citoyen s’informe et attend de juger les candidats avant de trancher. Le deuxième interroge la capacité du processus électoral à produire le changement. La troisième choisit de participer malgré son jugement négatif sur les programmes. La frontière entre votants et abstentionnistes apparaît ainsi moins nette qu’il n’y paraît. Un citoyen peut suivre assidûment la campagne et décider de ne pas voter. Un autre peut douter des programmes tout en se rendant aux urnes. Un troisième peut contester le fonctionnement du processus sans annoncer clairement ce qu’il fera le jour du scrutin. Ces positions suggèrent que la question de la participation ne peut pas être séparée de celle de la qualité de l’offre politique. Les appels au civisme risquent de rester lettre morte si les électeurs ne se reconnaissent ni dans les programmes ni dans les candidats chargés de les incarner.

Le faible nombre de réponses suscitées par notre appel soulève, enfin, une autre question. Dans un espace comme LinkedIn, où l’identité professionnelle, la fonction et parfois l’employeur sont immédiatement visibles, certains citoyens peuvent hésiter à rendre publique leur position politique. L’un des témoins a ainsi préféré prendre contact par message privé, puis poursuivre l’échange par téléphone, jugé plus commode. Ce choix ne suffit pas à démontrer l’existence d’une autocensure. Il invite toutefois à distinguer absence de parole et absence d’opinion. La multiplication des débats électoraux sur Facebook et d’autres plateformes montre d’ailleurs que la discussion politique n’a pas disparu : elle ne se déploie simplement pas avec la même intensité ni selon les mêmes modalités dans tous les espaces numériques.

Ces trois témoignages ne disent donc pas ce que pensent les actifs marocains dans leur ensemble. Mais ils mettent en lumière une réalité souvent masquée par les catégories de votants et d’abstentionnistes : entre l’adhésion et le retrait existe toute une gamme de positions faites d’exigence, de doute et de participation sans enthousiasme.
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