Yousra Amrani
17 Septembre 2026
À 16:30
À l’approche du
scrutin législatif, la
moralisation de la vie publique trouve une place de plus en plus visible dans les
offres électorales. Longtemps abordée à travers des engagements généraux en faveur de la bonne gouvernance et de la transparence, la lutte contre la corruption se décline désormais, dans plusieurs programmes, en propositions touchant directement à
l’enrichissement illicite, aux
conflits d’intérêts, au
contrôle du patrimoine ou encore à
l’économie de rente. Cette présence accrue ne signifie pas pour autant que les
formations politiques abordent le sujet de la même manière. Certaines en font un axe clairement identifié de leur programme, tandis que d’autres répartissent leurs propositions entre différents chapitres consacrés à la gouvernance, à l’économie, à la modernisation de l’administration ou encore au pouvoir d’achat.
C’est précisément cette diversité que met en lumière la lecture préliminaire réalisée par
Transparency Maroc. Au-delà des différences de présentation, l’association fait ressortir plusieurs orientations communes : évolution du cadre législatif, renforcement des institutions de gouvernance et de contrôle, digitalisation des procédures administratives, lutte contre l’économie de rente et amélioration de la transparence financière. L’exercice ne s’est toutefois pas limité à passer en revue les programmes. Il s’inscrit dans une démarche engagée plusieurs semaines auparavant par Transparency Maroc auprès des partis eux-mêmes, avec un résultat qui tranche avec la place désormais accordée au sujet dans les
offres électorales.
Quatre partis seulement ont répondu à Transparency Maroc
En août, l’association avait en effet directement interpellé les formations politiques afin qu’elles précisent leurs positions sur plusieurs questions liées à l’intégrité et à la lutte contre la corruption. Le bilan présenté mercredi fait apparaître une mobilisation limitée. Au 15 septembre, quatre formations seulement avaient donné suite à cette correspondance : l’Union socialiste des forces populaires (USFP), le Parti du progrès et du socialisme (PPS), la Fédération de la gauche démocratique (FGD) et le Parti socialiste unifié (PSU).
À cette même date, Transparency Maroc indique n’avoir reçu aucune réponse du Rassemblement national des indépendants (RNI), du Parti authenticité et modernité (PAM), du Parti de l’Istiqlal, du Parti de la justice et du développement (PJD), du Mouvement populaire, du Mouvement démocratique et social, de l’Union constitutionnelle et du Front des forces démocratiques (FFD). Cette absence de réponse directe ne saurait toutefois être assimilée à une absence de propositions sur le sujet. Pour dépasser le seul cadre des correspondances reçues et disposer d’une vision plus large des engagements pris, Transparency Maroc a parallèlement procédé à l’examen des offres électorales disponibles. Cette deuxième lecture permet de mieux cerner les instruments privilégiés par les différentes formations. Et malgré la diversité des programmes, quatre grands leviers se dégagent.
Quatre grands leviers se dégagent des programmes
Le premier se situe sur le terrain juridique. Plusieurs propositions portent sur l’enrichissement illicite, les conflits d’intérêts et le dispositif de déclaration obligatoire du patrimoine. Mais l’évolution de la législation ne constitue qu’un volet de l’équation. Encore faut-il disposer d’institutions capables d’en assurer l’application. Un deuxième axe concerne ainsi le renforcement des organismes chargés de la gouvernance, de la probité, de la concurrence et du contrôle des finances publiques. La protection des personnes signalant des faits de corruption et la spécialisation judiciaire apparaissent également parmi les pistes avancées.
À ce renforcement institutionnel s’ajoute un troisième levier : la digitalisation. La numérisation des services administratifs et des marchés publics est envisagée comme un moyen d’améliorer la transparence des procédures et de limiter les marges de décision discrétionnaire. La même logique prévaut sur le terrain économique. Le quatrième axe identifié concerne l’économie de rente et la transparence financière, avec des propositions touchant notamment aux autorisations et privilèges, à la concurrence, à la facturation électronique et à la traçabilité de l’argent public. Ces lignes de convergence ne doivent toutefois pas masquer des différences importantes dans la manière de traduire ces principes en mesures concrètes. L’examen des programmes formation par formation en donne une illustration.
L’Istiqlal place la lutte contre la corruption dans un axe autonome
Le Parti de l’Istiqlal par exemple a choisi de consacrer le deuxième axe de son programme à la lutte contre la corruption, la rente et les conflits d’intérêts. La formation revendique à ce titre une politique de «tolérance zéro». Cette orientation trouve notamment une traduction sur le terrain patrimonial. Parmi les mesures relevées par Transparency Maroc figure la volonté de confier à la Cour des comptes un rôle dans la détection des augmentations injustifiées de patrimoine.
À ce dispositif s’ajoute un volet consacré à la prévention des conflits d’intérêts. Le programme prévoit un encadrement plus précis des situations d’incompatibilité dans les postes de décision ainsi que des règles de retrait obligatoire lorsqu’un tel conflit se présente. D’autres formations mettent davantage l’accent sur les mécanismes permettant de faire remonter les faits de corruption et d’en assurer le traitement judiciaire.
Le PPS met l’accent sur les lanceurs d’alerte et la justice
Le Parti du progrès et du socialisme accorde ainsi une place importante à la moralisation de la vie publique, en mettant en avant le rejet de la corruption, des conflits d’intérêts et de l’enrichissement illicite. Dans cette architecture, la protection des lanceurs d’alerte constitue l’un des principaux instruments proposés. Transparency Maroc relève notamment la création d’un fonds destiné à leur assurer une protection juridique et sociale.
Le parti complète cette approche par un volet judiciaire, en proposant la formation d’un corps spécialisé dans les questions liées à la moralisation de la vie publique. L’enjeu n’est donc plus seulement de prévenir les pratiques de corruption, mais aussi de renforcer les mécanismes permettant leur signalement et leur traitement. La FGD et le PSU empruntent, pour leur part, une autre voie, davantage centrée sur le contrôle patrimonial et la séparation entre intérêts privés et responsabilités publiques.
FGD-PSU : patrimoine, conflits d’intérêts et gestion des actifs
L’alliance de gauche composée de la Fédération de la gauche démocratique et du Parti socialiste unifié consacre elle aussi un axe spécifique à la lutte contre la corruption et la rente. Elle propose notamment de traiter pénalement les conflits d’intérêts et l’enrichissement illicite, tout en mettant en avant la récupération des fonds détournés. À ces orientations s’ajoutent des mécanismes de prévention patrimoniale. Parmi les dispositifs relevés figure le recours à un système de gestion indépendante des actifs financiers de responsables publics, destiné à prévenir les interférences entre responsabilités publiques et intérêts patrimoniaux. Dans le même esprit, l’alliance propose la création d’un registre national du patrimoine reposant sur le croisement de données provenant notamment des administrations foncière et fiscale, des banques et du marché boursier. Toutes les formations n’ont cependant pas choisi de regrouper leurs engagements contre la corruption dans un axe autonome. Chez plusieurs partis, la question irrigue différentes composantes de leur programme.
PJD, USFP, UC et PAM : des choix de présentation différents
Le Parti de la justice et du développement a ainsi intégré un volet consacré au renforcement de la bonne gouvernance et à la lutte contre la corruption dans son axe de réforme politique. La problématique apparaît également dans son volet économique, à travers les conflits d’intérêts et l’économie de rente. L’USFP adopte une autre présentation. La lutte contre la corruption figure comme un engagement distinct parmi les vingt engagements du parti, sous la formule «la corruption est une ligne rouge».
L’Union constitutionnelle aborde notamment le sujet sous l’angle de la concurrence et de la lutte contre la rente et les monopoles. Le PAM, de son côté, n’a pas consacré, dans les éléments examinés, un axe autonome à la lutte contre la corruption. Des mesures liées à cette problématique apparaissent néanmoins dans les volets consacrés au pouvoir d’achat ainsi qu’à la croissance et à la durabilité. Au-delà de ces différences de structuration, l’analyse fait apparaître un autre élément de distinction : le niveau de détail des engagements varie fortement selon les documents disponibles.
Des niveaux de précision très inégaux
Concernant le Mouvement démocratique et social, l’analyse relève des engagements portant sur le respect de la loi, la gouvernance, la transparence et l’égalité des chances, sans toutefois identifier davantage de mesures opérationnelles détaillées spécifiquement consacrées à la lutte contre la corruption. Pour le RNI, Transparency Maroc précise que les extraits disponibles dans les sources qu’elle a examinées se concentrent principalement sur le soutien au pouvoir d’achat et l’amélioration de la qualité des services publics, sans présenter, dans ce corpus, de dispositions détaillées spécifiquement consacrées à la lutte contre la corruption.
Cette observation vaut aussi pour l’Union constitutionnelle : les documents disponibles examinés par l’association présentent surtout des orientations générales ou des synthèses ne permettant pas d’entrer dans le détail des mécanismes envisagés en matière de lutte contre la corruption. Cette lecture appelle néanmoins une précaution essentielle : elle porte sur les documents et extraits dont disposait Transparency Maroc dans le cadre de son analyse. Elle ne saurait donc être interprétée comme signifiant que ces formations seraient dépourvues de toute position sur la question. À côté de ces engagements plus généraux, certaines offres introduisent enfin une autre dimension : celle d’objectifs directement quantifiés.
Le FFD avance des objectifs chiffrés
Le Front des forces démocratiques se distingue ainsi par l’introduction d’objectifs chiffrés. Selon les éléments rapportés de son programme, le parti ambitionne notamment une progression de 20 places dans l’Indice de perception de la corruption à l’horizon 2031. Le FFD établit également un lien entre amélioration de la gouvernance, numérisation, lutte contre la corruption et performance économique, en associant à ces différents leviers un objectif de croissance supplémentaire. Entre engagements de principe, réformes législatives, mécanismes institutionnels, outils de prévention et objectifs quantifiés, la lecture de Transparency Maroc fait ainsi apparaître des approches très diverses d’un même enjeu.
Des engagements communs, mais des instruments différents
Au terme de cette première lecture, un constat se dégage : la lutte contre la corruption et le renforcement de l’intégrité sont présents dans les programmes électoraux examinés, mais les partis ne leur accordent ni la même place ni le même degré de traduction opérationnelle. Certains privilégient des orientations générales, tandis que d’autres avancent des mécanismes plus précis concernant l’enrichissement illicite, les conflits d’intérêts, le contrôle du patrimoine, la protection des lanceurs d’alerte, la spécialisation judiciaire ou encore la transparence des procédures administratives.
À quelques jours du scrutin, l’exercice conduit par Transparency Maroc permet ainsi de déplacer le débat des déclarations de principe vers le contenu même des engagements. Une fois l’échéance électorale passée, une autre question prendra le relais : celle de leur traduction en réformes effectives. Car au-delà de la place accordée à la lutte contre la corruption dans les programmes, c’est leur mise en œuvre qui permettra, à terme, d’en mesurer la portée.