La «tazkiya» n’en finit pas de susciter la controverse à chaque échéance électorale. Cette fois, ce sont surtout des voix féminines qui expriment leur mécontentement face aux conditions qui lieraient l’octroi des investitures électorales à la capacité financière, à l’influence ou à la loyauté personnelle des candidates. Pour l’
», alors que ces dernières sont déjà confrontées à des inégalités structurelles dans l’accès aux ressources, au pouvoir et aux réseaux d’influence. Dans un communiqué au ton ferme, daté du 30 août 2026, l’Association alerte ainsi contre ce qu’elle qualifie de «monétisation» de la participation politique des femmes à l’approche des élections législatives.
Selon
Khadija Rebbah, membre fondatrice de l’Association, l’élément déclencheur réside dans les plaintes et les témoignages reçus de plusieurs femmes souhaitant se porter candidates, parmi lesquelles figurent des dirigeantes de premier plan au sein de leurs partis. Certaines auraient vu leur candidature refusée ou conditionnée à leur capacité à apporter une contribution financière. Les exigences rapportées ne concerneraient pas uniquement le financement de leur propre campagne. Il leur aurait été également demandé de contribuer à celle de leur parti, voire de financer d’autres candidats, notamment des hommes, affirme la militante. L’
ADFM, précise Mme Rebbah, a recueilli ces informations par différents canaux : plaintes adressées directement à l’Association, appels téléphoniques, témoignages, rapports et publications sur les
réseaux sociaux.
Pourtant, les femmes concernées ne sont pas des candidates sans expérience, mais des militantes de longue date, des cadres de premier plan et des responsables durablement engagées au sein de leurs formations politiques, déplore Mme Rebbah. Elle tient toutefois à préciser que leur démarche n’exprime aucun dépit et n’est aucunement dirigée contre les autres femmes ayant obtenu, ou susceptibles d’obtenir, une investiture. Leur contestation porte sur les conditions d’accès aux candidatures et, plus précisément, sur les critères de sélection retenus par les partis.
Vers une «féminisation des notables» ?
Pour Khadija Rebbah, ces pratiques reviennent à inscrire la participation politique des femmes dans une logique «d’enchères», où le choix des candidates dépendrait moins de leur compétence et de leur parcours militant que de leur capacité à payer ou à mobiliser des ressources financières. La militante féminine pointe, à cet égard, une contradiction majeure : si l’argent devient un critère déterminant dans l’octroi des accréditations, quelle serait alors l’utilité du Fonds de soutien à la représentation politique des femmes ? Et quelle serait la raison d’être des mécanismes de discrimination positive si leur accès dépend, dans les faits, des moyens financiers des candidates ?
Selon elle, cette évolution ne ferait que reproduire une logique déjà bien installée dans le paysage politique marocain : celle des «notables». Il ne s’agirait donc pas d’une transformation des pratiques partisanes, mais de leur déclinaison au féminin. Après avoir consacré la figure du notable au masculin, les partis risqueraient désormais de promouvoir des «notables au féminin». La controverse ne traduit donc pas un conflit entre femmes, insiste Khadija Rebbah. Elle porte sur un système de sélection susceptible de détourner les mécanismes destinés à favoriser l’émancipation politique des femmes pour reproduire, au féminin, le poids de l’argent et des réseaux de notabilité.
Une discrimination positive dévoyée
Pour l’ADFM, soumettre l’accès des femmes aux candidatures à des considérations financières, à l’influence ou aux réseaux d’intérêts porte atteinte à leurs droits politiques, mais aussi à la crédibilité des partis et, plus largement, à la confiance dans le processus démocratique. Dans son communiqué, l’Association met particulièrement en garde contre un possible détournement des 90 sièges destinés à renforcer la représentation féminine. Elle rappelle que les mécanismes de discrimination positive ont été instaurés pour corriger la sous-représentation historique des femmes et favoriser leur accès aux institutions élues, et non pour devenir des privilèges négociables ou des instruments de redistribution de l’influence au sein des partis.
La qualité de la représentation politique des femmes ne saurait donc être appréciée à la seule lumière du nombre d’élues. Elle dépend également des conditions dans lesquelles celles-ci accèdent aux fonctions électives, de leur indépendance et de leur capacité à exercer leur mandat sans tutelle, chantage ou dépendance. Pour Khadija Rebbah, la sélection des candidates devrait reposer sur leur compétence, leur parcours militant, leur adhésion à un projet d’égalité, leur connaissance des difficultés rencontrées par les femmes et leur capacité à traduire celles-ci en propositions législatives. Autant de critères qui risqueraient d’être relégués au second plan lorsque la capacité financière devient déterminante.
Une «violence politique» à l’égard des femmes
Le recours par l’ADFM à la notion de «violence politique» n’est pas nouveau. Cet ancien argument revient aujourd’hui avec une acuité particulière, alors que le processus de préparation et de dépôt des candidatures a commencé et que des dirigeantes susceptibles de figurer en bonne place risquent, selon l’Association, d’être écartées. À ce titre, Mme Rebbah rappelle que l’ADFM réclame depuis plusieurs années la reconnaissance et la criminalisation explicites de la violence politique à l’égard des femmes. L’Association avait notamment jugé incomplète la législation relative aux violences faites aux femmes, faute de dispositions criminalisant spécifiquement cette forme de violence.
Le communiqué du 30 août s’inscrit ainsi dans le prolongement des alertes formulées par l’ADFM lors des discussions menées en 2025 autour des lois organiques relatives aux partis politiques et à la Chambre des représentants. Dans ce cadre, l’Association avait échangé avec le ministère de l’Intérieur et les groupes parlementaires, auxquels elle avait remis deux mémorandums. Elle avait notamment appelé à dresser un bilan des élections de 2021 afin d’en évaluer les avancées et les insuffisances en matière de représentation politique des femmes. Selon Khadija Rebbah, ces recommandations n’ont pas été suivies, tandis que la notion même de «violence politique» aurait été considérée comme peu pertinente dans le contexte marocain. L’ADFM affirme pourtant alerter sur ces pratiques depuis plusieurs cycles électoraux, notamment lors des échéances de 2011, de 2015-2016 et de 2021. Pour l’Association, les témoignages recueillis à l’approche du prochain scrutin confirment donc la persistance d’un phénomène qu’elle dénonce depuis des années.
L’ADFM réclame des enquêtes et des garanties
En conclusion de son communiqué, l’ADFM formule une série de revendications. Elle renouvelle d’abord son appel à l’adoption d’un cadre juridique reconnaissant et criminalisant explicitement la violence politique à l’égard des femmes, assorti de mécanismes indépendants et efficaces de signalement, de protection et de recours. L’Association réclame également l’ouverture d’enquêtes sur toute déclaration documentée faisant état d’une contrepartie financière, directe ou indirecte, exigée en échange d’une investiture. Elle demande que les responsabilités soient établies et que les suites juridiques appropriées soient engagées.
Les partis politiques sont, eux aussi, appelés à prendre leurs responsabilités en instaurant des procédures de sélection transparentes, publiques et susceptibles de faire l’objet d’un contrôle. Le choix des candidates et des candidats devrait, insiste l’ADFM, reposer sur la compétence, l’intégrité, le parcours politique et militant ainsi que l’engagement en faveur des questions de société. Ces procédures devraient s’accompagner d’un accès équitable aux ressources partisanes, financières, organisationnelles et médiatiques, afin que les inégalités économiques ou les réseaux d’influence ne deviennent pas des obstacles supplémentaires à la candidature des femmes. L’Association interpelle, en outre, les autorités chargées de superviser les opérations électorales. Elle les invite à suivre toute pratique susceptible de compromettre la transparence des investitures, l’égalité des chances et l’équité de la compétition électorale, et à prendre les mesures prévues par la loi.
Par ailleurs, l’ADFM appelle à soutenir les dirigeantes et les compétences féminines, à leur ouvrir davantage les instances décisionnelles des partis et à ne pas cantonner leur présence aux seuls sièges relevant des mécanismes de discrimination positive. Une manière de rappeler que l’objectif ne consiste pas uniquement à augmenter le nombre de femmes élues, mais à leur garantir les conditions d’une participation politique pleine, indépendante et effective.