Nation

Trois voix marocaines au cœur des débats du FOPAME pour une Afrique souveraine de son récit

Invité d'honneur de la première édition du Forum panafricain des médias qui s'est tenu à Bamako du 3 au 6 juin 2026, le Maroc n'a pas cantonné sa participation à un rôle protocolaire. Trois membres de sa délégation ont pris la parole dans des panels distincts, apportant chacun une expertise complémentaire aux débats. Dre Manal El Akhdari, professeure de journalisme audiovisuel à l'ISIC de Rabat, Aziz Boucetta, chroniqueur et directeur de publication de Panorapost, et Brahim Mokhliss, journaliste au quotidien «Le Matin» et membre du Conseil national du Syndicat national de la presse marocaine, ont ainsi couvert trois dimensions essentielles des enjeux africains contemporains : la transformation numérique des médias, la bataille du récit et la protection sociale des journalistes.

07 Juin 2026 À 14:55

La bataille des récits africains est désormais un enjeu économique, stratégique et géopolitique majeur. C'est par cette formule que Dre Manal El Akhdari a planté le décor de son intervention, jeudi 4 juin, lors du panel consacré à la guerre informationnelle et à la construction d'une narration africaine souveraine. En quelques mots, la professeure de journalisme audiovisuel à l'Institut supérieur de l'information et de la communication de Rabat avait dit l'essentiel de ce qui allait traverser quatre jours de débats au Centre international de conférences de Bamako.

Manal El Akhdari et le poids des chiffres africains

S'appuyant sur les conclusions du Digital News Report 2025 du Reuters Institute for the Study of Journalism, Dre El Akhdari a dressé un état des lieux précis du paysage audiovisuel africain. Les quatre pays africains étudiés dans ce rapport – le Maroc, le Kenya, le Nigeria et l'Afrique du Sud – affichent une forte transition vers des plateformes alternatives, avec le déclin des médias traditionnels. Les données d'Africascope 2025 viennent compléter ce tableau : 88% des Africains regardent la télévision quotidiennement, soit plus de 22 millions de téléspectateurs, tandis que 64% de la population se connecte à Internet, représentant plus de 15,5 millions d'internautes quotidiens. Parallèlement, selon la Banque africaine de développement et Africa No Filter, les industries créatives africaines pourraient générer plus de 20 millions d'emplois d'ici 2030.

Le paradoxe est là, bien documenté : l'Afrique représente près de 18% de la population mondiale selon les Nations unies, mais demeure marginale dans les circuits mondiaux d'information, de production et de diffusion de contenus. L'intervenante a identifié une triple dépendance africaine, mise en lumière dès 2001 par des chercheurs de l'Université Michel de Montaigne de Bordeaux : dépendance économique, dépendance technique et dépendance liée au savoir-faire. Trois freins qui influencent les lignes éditoriales et donnent lieu, selon elle, à «une occidentalisation des contenus» et à «un découpage subjectif de la réalité».

Face à ces constats, Dre El Akhdari a tracé une feuille de route concrète. Les médias africains doivent accélérer leur transformation numérique et construire des modèles économiques capables de soutenir l'influence du continent dans l'économie mondiale, a-t-elle insisté, plaidant pour la généralisation des outils de fact-checking, le développement de centres de données africains produits par les Africains et pour les Africains, et la mise en avant des initiatives du continent, de sa jeunesse et de ses dynamiques régionales. Elle a également présenté l'expérience de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle du Maroc, dont les conventions régulièrement signées avec des instances africaines (Mauritanie, Gambie, Rwanda, Côte d'Ivoire...) illustrent le double impératif d'ancrage local et de compétitivité globale.

Aziz Boucetta et la mémoire millénaire comme bouclier éditorial

Le vendredi 5 juin, lors du panel sur le défi de l'information en période de crise et de conflit, Aziz Boucetta a abordé la question de la souveraineté narrative par un autre biais, celui de la culture historique. Chroniqueur, journaliste de télévision et podcasteur, il a rappelé son aphorisme de référence : «Connais-toi toi-même». Car c'est en se connaissant soi-même, et non à travers le discours des autres, que les sociétés africaines peuvent assurer leur présent et se projeter vers leur avenir. «La construction continentale, la construction d'un espace régional, quel qu'il soit, est d'abord une construction narrative. Et la narration ne peut venir que de l'histoire, d'une meilleure connaissance de l'histoire», a-t-il affirmé.

S'adressant directement aux jeunes journalistes présents dans la salle, Aziz Boucetta a insisté sur la nécessité de s'approprier la mémoire millénaire du continent. Notre histoire n'a pas été écrite par nous, a-t-il dit. Elle a été écrite par d'autres, en fonction de leurs préjugés, de leurs intérêts et de leurs perspectives. Il a également mis en garde contre la transformation des technologies de l'information en instrument de déstabilisation géopolitique, relevant que des entités recourent désormais aux deepfakes et à la manipulation technologique non pour informer, mais pour mener des guerres informationnelles destinées à abaisser l'autre ou à régler des comptes. Ce phénomène est largement alimenté, selon lui, par la propension d'une grande partie de la population à privilégier le sensationnel. Il a cité la formule d'Umberto Eco, datant de 2015, selon laquelle les réseaux sociaux donnent une audience à des légions d'individus qui, auparavant, ne parlaient pas à la communauté, alors qu'aujourd'hui ils disposent d'une audience équivalente à celle d'un Prix Nobel. Et d'ajouter : «Il disait cela en 2015. Je vous laisse imaginer ce qui peut se passer aujourd'hui, en 2026».

Brahim Mokhliss et les trois verbes qui protègent les journalistes

La troisième contribution marocaine est venue de Brahim Mokhliss, journaliste au quotidien «Le Matin» et membre du Conseil national du SNPM, intervenant lors de la table ronde II de vendredi consacrée à la protection professionnelle, sociale et économique des journalistes en Afrique. Son propos a porté sur l'expérience marocaine en matière d'organisations professionnelles, de consultations sectorielles et de dialogue social dans les médias. La thèse centrale était claire : avant d'aboutir à un accord social, il faut d'abord que le secteur soit organisé.

Brahim Mokhliss a structuré son intervention autour de jalons précis. Le Syndicat national de la presse marocaine, créé en 1963 dès les premières années de l'indépendance, a accompagné la construction du champ médiatique national en remplissant trois fonctions : écouter et formuler les revendications, représenter et négocier face aux employeurs, puis proposer des réformes et y participer. Sur le plan patronal, la Fédération marocaine des éditeurs de journaux a été partie prenante de la convention collective cadre signée le 14 décembre 2005, date fondatrice du dialogue social médiatique marocain. Plus récemment, l'Association nationale des médias et des éditeurs a signé en 2023 avec le SNPM un accord prévoyant une revalorisation salariale de 2.000 dirhams sur deux ans pour les journalistes justifiant d'une ancienneté de quatre ans, et de 1.000 dirhams pour les autres professionnels du secteur.

Sur le plan institutionnel, M. Mokhliss a souligné qu'au Maroc, le respect de la convention collective est, plus au moins, une condition d'accès à l'aide publique, illustrant le levier que peut représenter la puissance publique dans l'effectivité du dialogue social. Il a également évoqué que la question de la consultation touchait à la représentativité et à la légitimité des accords. Sans présenter l'expérience marocaine comme un modèle exportable, il en a tiré six enseignements pour le débat africain, résumés en trois verbes : organiser, consulter, négocier.

Trois panels, trois registres, une seule ligne de fond : la souveraineté informationnelle africaine ne se décrète pas, elle se construit, par la donnée, par la mémoire et par l'organisation collective. En déployant ces trois expertises complémentaires sur les scènes du FOPAME, la délégation marocaine a démontré que son statut d'invité d'honneur s'était traduit en contribution substantielle aux débats qui façonneront l'avenir des médias africains.
Copyright Groupe le Matin © 2026