«Un programme qui a prouvé son échec». Cette fois,
Najwa Koukouss n’a pas pris de gants. Lors d’une récente rencontre, la présidente du conseil national du
Parti authenticité et modernité (PAM) et députée a dressé un réquisitoire en règle contre «
Forsa», le programme gouvernemental de soutien à l’entrepreneuriat piloté par le ministère du Tourisme, de l’artisanat et de l’économie sociale et solidaire. La parlementaire est allée jusqu’à assurer qu’elle assumait «l’entière responsabilité juridique et politique» de ses propos. À ses yeux, le dispositif a souffert dès le départ d’un manque de clarté. Il aurait été présenté, selon les moments, comme un programme de création d’entreprises, un mécanisme de financement, un parcours de formation ou encore un outil d’autonomisation économique des jeunes et des femmes.
Mais sa charge porte surtout sur les conditions concrètes de mise en œuvre. Najwa Koukouss met en cause la qualité des formations dispensées, notamment à distance, l’absence d’évaluation des compétences acquises et la faiblesse de l’accompagnement. Elle rapporte aussi le cas de porteurs de projets qui auraient loué et aménagé des locaux, parfois en empruntant auprès de leurs proches, avant même d’avoir la certitude que leur financement serait débloqué. Certains se seraient ainsi retrouvés avec un bail et des charges à honorer, sans avoir reçu, au bout du processus, ni le financement espéré ni une préparation suffisante pour démarrer leur activité. La parlementaire refuse par ailleurs l’idée que le bilan de «Forsa» se résume au nombre de dossiers financés. Ce qui compte, soutient-elle en substance, c’est de savoir combien d’entreprises ont réellement survécu, combien permettent à leurs porteurs de vivre et de rembourser leur prêt, et combien d’emplois durables ont été créés.
Des mises en garde anciennes, mais un ton nouveau
Najwa Koukouss ne découvre pas aujourd’hui les fragilités du programme. Dès avril 2022, alors que «Forsa» était encore à ses débuts, elle avait interpellé la ministre Fatim-Zahra Ammor sur plusieurs points : l’objectif initial de 10.000 projets, jugé trop limité, le plafond de financement de 100.000 dirhams et, surtout, le mode de pilotage du dispositif. Elle avait alors insisté sur la nécessité de ne pas reproduire les échecs d’expériences précédentes, notamment en matière de formation, d’accompagnement et de suivi après le financement. Elle réclamait également une meilleure coordination avec la formation professionnelle et l’enseignement supérieur. Jouant sur le sens même de «Forsa», «occasion» en français, elle disait espérer que le programme ne se transforme pas en «occasion manquée». Elle était revenue à la charge en février dernier à la Chambre des représentants. Elle avait déjà évoqué les candidats engagés dans des dépenses avant le déblocage des fonds, l’endettement auprès des familles, le caractère trop général des formations et les défaillances de l’accompagnement post-financement.
Ses réserves ne sont donc pas nouvelles. Ce qui a changé, c’est la conclusion qu’elle en tire. Jusqu’ici, Najwa Koukouss demandait que le programme soit corrigé et mieux encadré. Désormais, elle en prononce l’échec. Le changement est loin d’être anodin. La critique vient de la présidente du conseil national du PAM, deuxième composante de la coalition, et vise un programme porté par un département dirigé par Fatim-Zahra Ammor, membre du RNI. Derrière le débat sur l’efficacité d’une politique publique se profile ainsi une mise en cause beaucoup plus politique de la gestion d’un partenaire de la majorité.
Le Médiateur avait déjà tiré la sonnette d’alarme
Sur le fond, plusieurs constats donnent du poids à la charge de Najwa Koukouss. Le rapport annuel 2023 du Médiateur du Royaume avait déjà fait état de nombreuses réclamations et de mouvements de protestation autour de «Forsa». L’Institution relevait notamment que des refus de financement étaient jugés imprévisibles ou insuffisamment expliqués par des candidats qui avaient pourtant engagé des dépenses : loyers, taxes, cotisations sociales et autres démarches nécessaires au lancement de leurs activités.
Le Médiateur avait également décrit le sentiment d’impuissance et d’injustice éprouvé par certains porteurs de projets. Il avait invité le gouvernement à réexaminer les dossiers susceptibles d’être acceptés après une seconde lecture et à apporter des réponses plus transparentes, dans des délais raisonnables. Son intervention avait finalement permis de débloquer le financement d’environ 1.700 projets initialement placés sur liste d’attente, grâce à un accord entre la Société marocaine d’ingénierie touristique et deux banques. Une issue favorable pour les personnes concernées, certes, mais qui montre aussi l’ampleur du contentieux laissé par les premières décisions.
La mission exploratoire constituée à la Chambre des représentants apporte d’autres éléments au débat, même si son rapport définitif ne semble toujours pas avoir été rendu public. Selon des informations parues en juin, ses membres auraient éprouvé des difficultés à accéder à certaines données et à entendre l’ensemble des parties prenantes. Les visites menées à Casablanca, Tanger et Dakhla auraient fait apparaître des situations très contrastées. Une partie des projets visités serait confrontée à des difficultés opérationnelles, tandis que la qualité de l’accompagnement varierait sensiblement d’une région à l’autre. Certaines réussites auraient, en outre, bénéficié de l’appui d’autres dispositifs publics. Il devient alors difficile d’en attribuer tout le mérite à «Forsa». Ces éléments ne suffisent pas à décréter l’échec général du programme. Ils confirment néanmoins plusieurs des faiblesses relevées par Najwa Koukous : des candidats engagés financièrement trop tôt, des décisions mal expliquées, un accompagnement inégal et peu de visibilité sur la solidité réelle des entreprises créées.
Le ministère défend un autre bilan
Face à ces critiques, le ministère oppose ses chiffres. Dans une récente réponse écrite au député Nabil Dakhch, Fatim-Zahra Ammor a indiqué que plus de 21.000 porteurs de projets avaient bénéficié de «Forsa» depuis son lancement. Selon elle, près de 16.000 projets sont encore en activité, grâce au suivi, à l’encadrement et aux opérations de coaching assurés tout au long du parcours. La ministre avait auparavant fait état de 21.200 bénéficiaires financés, de plus de 56.000 personnes formées, de 17.000 projets actifs, de 21.000 emplois créés et d’un chiffre d’affaires annuel cumulé de 1,8 milliard de dirhams. Elle avait également mis en avant l’élargissement territorial du programme et la progression de la part des femmes parmi les bénéficiaires.
Le ministère ne nie toutefois pas que certains entrepreneurs peinent à rembourser leur prêt. Entre fin juin 2025 et fin juin 2026, 4.600 demandes de rééchelonnement ont été déposées. Environ 1.400 bénéficiaires avaient accompli les formalités nécessaires pour suspendre leurs échéances pendant douze mois. Les autres demandes restaient à l’étude auprès des établissements financiers. Pour le département de tutelle, ces difficultés ne doivent pas occulter le fait que la majorité des projets financés seraient toujours en activité. Mais c’est précisément là que se situe le désaccord. Être considéré comme «actif» sur le plan administratif signifie-t-il qu’un projet est économiquement viable ? Génère-t-il assez de revenus pour rémunérer son porteur et rembourser le prêt ? Les emplois annoncés ont-ils été maintenus ? Les chiffres rendus publics ne permettent pas encore de répondre clairement à toutes ces questions.
Évaluer, plutôt que distribuer les bons et les mauvais points
El Abbass El Ouardi, politologue et professeur de sciences politiques à la Faculté de droit Rabat-Souissi, invite justement à sortir de l’affrontement entre deux récits irréconciliables. Il ne s’agit, selon lui, ni de balayer les difficultés du programme ni de les transformer automatiquement en preuve d’un échec global. «Forsa est un programme national conçu pour atteindre des objectifs précis et répondre à plusieurs problèmes dont souffre notre société», rappelle-t-il. Son bilan doit donc être établi en examinant ce qui a fonctionné, ce qui a échoué et ce qui doit être corrigé.
Le politologue insiste surtout sur le cadre dans lequel cette évaluation doit être menée. «Dire si "Forsa” a atteint ou non ses objectifs relève d’abord du Parlement, qui est chargé de l’évaluation des politiques publiques et du contrôle du gouvernement», souligne-t-il. À ses yeux, une affirmation aussi tranchée que celle de Najwa Koukouss doit être appuyée par des données précises et confrontée aux constats des institutions compétentes. «On ne peut pas avancer des jugements sans indicateurs ni éléments de justification, particulièrement lorsqu’il s’agit d’un programme financé par des fonds publics», prévient-il.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait taire les insuffisances ou ménager le gouvernement. El Abbass El Ouardi appelle plutôt à présenter un bilan complet aux citoyens. «Je ne dis pas qu’il ne faut pas parler des insuffisances. Il faut en parler, mais il faut accompagner le négatif par le positif», insiste-t-il. Il s’agit donc de mettre sur la table les projets lancés, les emplois créés et les activités qui ont trouvé leur équilibre, mais aussi les refus contestés, l’endettement de certains bénéficiaires, les difficultés de remboursement, les inégalités d’accompagnement et les entreprises qui n’ont jamais véritablement décollé.
«Le Maroc n’est pas parfait et il connaît de nombreux problèmes, mais il enregistre également des résultats positifs. Une évaluation crédible doit rendre compte des deux», résume le politologue. Pour lui, ne présenter que les failles d’une politique publique finit par affaiblir le propos : «Le fait de n’exposer que les aspects négatifs ne renforce la crédibilité ni de la personne qui s’exprime ni de sa formation politique».
Une sortie difficile à détacher du calendrier électoral
Si les réserves de Najwa Koukouss sont anciennes et en partie documentées, le moment choisi pour les transformer en verdict sans appel interroge. Les élections législatives sont prévues le 23 septembre 2026 et la compétition est désormais pleinement engagée entre les trois partis de la majorité : le RNI, le PAM et l’Istiqlal. Le 21 juillet, le bureau politique du PAM appelait justement les formations de la coalition à présenter aux électeurs leurs réalisations, mais aussi leurs échecs. Dans le même communiqué, le parti saluait le bilan général du gouvernement et affichait son ambition de remporter les prochaines législatives. Le PAM multiplie par ailleurs les rencontres régionales, travaille sur son offre électorale et attire de nouveaux élus. Le parti cherche clairement à installer l’idée qu’il est en mesure d’arriver en tête et de conduire le prochain gouvernement.
El Abbass El Ouardi replace la sortie de Najwa Koukouss dans cette séquence. «Les sorties de responsables partisans que nous observons actuellement s’orientent clairement vers la conquête d’une part importante de l’électorat», analyse-t-il. Les partis ne se contentent plus de défendre le bilan commun. Chacun commence à en proposer sa propre lecture, à revendiquer certains acquis et à prendre ses distances avec les dossiers les plus encombrants. La charge contre «Forsa» permet ainsi au PAM de montrer qu’il avait alerté sur les fragilités du programme et qu’il ne se reconnaît pas dans sa mise en œuvre. Elle fait aussi porter la responsabilité immédiate du dossier sur le ministère qui le pilote et, par ricochet, sur le RNI.
Mais cette stratégie se heurte à une question simple : un parti peut-il se désolidariser d’une politique conduite par un gouvernement auquel il participe depuis cinq ans ? Pour El Abbass El Ouardi, la réponse est claire. «Qu’on le veuille ou non, les trois partis de la coalition gouvernementale sont collectivement responsables des résultats, qu’ils soient positifs ou négatifs». Le fait que «Forsa» soit piloté par une ministre RNI ne suffirait donc pas à exonérer le PAM, qui a soutenu l’action gouvernementale pendant toute la législature. «On ne peut pas se positionner uniquement en mettant en avant les retards et les problèmes de l’action gouvernementale lorsque l’on appartient soi-même à la majorité», poursuit le politologue. Les partis ont naturellement le droit de marquer leurs différences et de défendre leurs propres programmes. Mais cette différenciation devient moins lisible lorsqu’elle consiste, en fin de mandat, à s’approprier les résultats positifs et à renvoyer les échecs aux partenaires.
Les passes d’armes se multiplient
«Forsa» n’est d’ailleurs pas le seul dossier sur lequel les lignes commencent à bouger. Nizar Baraka a récemment dénoncé l’économie de rente, les monopoles, le poids des intermédiaires et les défaillances des circuits de distribution. Il a plaidé pour une intervention publique plus forte afin de protéger le pouvoir d’achat. Le RNI lui a répondu indirectement en défendant l’économie de marché, la libre concurrence et un État principalement chargé de réguler. Le PAM et l’Istiqlal ont également haussé le ton sur les subventions publiques et les aides à l’élevage, dans un débat marqué par des accusations croisées autour de l’efficacité des soutiens accordés et de leurs véritables bénéficiaires.
La compétition se joue aussi sur le terrain des candidatures. Les trois formations cherchent à attirer des élus et des notables disposant d’un réel poids local. Le passage au PAM de Yanja El Khattat, président de la région Dakhla-Oued Eddahab et jusque-là membre de l’Istiqlal, a donné une idée de l’intensité de cette bataille. La majorité n’a pas éclaté pour autant. Ses composantes continuent de défendre le bilan général du gouvernement et aucune n’a formellement rompu la solidarité gouvernementale. Mais cette solidarité devient à géométrie variable. À mesure que le scrutin se rapproche, chacun cherche à retrouver une identité propre après cinq années de gestion commune.
El Abbass El Ouardi voit dans cette évolution le signe d’un malaise plus large dans la manière dont les partis abordent le débat public. «Cette orientation révèle le problème dont souffrent aujourd’hui la majorité et l’opposition dans leur manière de défendre l’intérêt général», estime-t-il. Selon lui, la compétition électorale ne devrait pas conduire à transformer chaque politique publique en arme contre le partenaire d’hier et le concurrent de demain. «Il ne faut pas créer artificiellement des lignes de fracture entre des partis qui cherchent tous à occuper les premières positions pour gouverner», avertit-il.
Un électeur qui n’est plus spectateur
Encore faut-il que cette stratégie fonctionne auprès des électeurs. Or le citoyen de 2026 n’est plus seulement le destinataire passif des discours partisans. Il dispose de davantage de sources d’information, suit les débats presque en temps réel et peut confronter les déclarations aux bilans, aux témoignages et à l’expérience du terrain. «Le citoyen d’aujourd’hui est vigilant. Il dispose d’un vécu, d’une expérience et de son propre jugement», relève El Abbass El Ouardi. «Grâce aux médias et aux technologies de l’information et de la communication, les citoyens suivent désormais de près la gestion des affaires publiques», ajoute-t-il.
Les partis prennent donc un risque lorsqu’ils proposent une lecture trop sélective de la législature. «Les citoyens savent parfois bien plus que ne le pensent les partis et ceux qui cherchent à ne leur montrer qu’une partie de la réalité», affirme le politologue. La question dépasse ainsi le seul avenir de «Forsa». Elle concerne la manière dont le RNI, le PAM et l’Istiqlal présenteront aux électeurs cinq années de gestion commune tout en leur demandant désormais de les départager. «Gouverner est un mot lourd de sens : il suppose à la fois une légitimité démocratique et une véritable responsabilité», rappelle El Abbass El Ouardi. Cette responsabilité ne disparaît pas avec l’ouverture de la campagne. Elle doit au contraire être soumise au jugement des électeurs, avec ses réussites, ses limites et ses échecs.
La charge de Najwa Koukouss se situe précisément à la rencontre de ces deux dimensions. Elle met en lumière de véritables fragilités de «Forsa», relevées bien avant l’entrée en campagne et confortées par les réclamations des bénéficiaires, les observations du Médiateur et les difficultés rencontrées par l’évaluation parlementaire. Mais son ton marque également un changement de séquence. À deux mois des législatives, la défense collective du bilan cède peu à peu la place au partage des responsabilités. Reste à savoir si les électeurs accepteront cette distribution tardive des rôles ou s’ils considéreront que les trois partis de la majorité demeurent comptables, ensemble, des promesses tenues comme de celles qui ne l’ont pas été.