Mounia Senhaji
23 Juillet 2026
À 14:41
Seize interpellations, quatre familles d’infractions et deux voies judiciaires. Dans un message publié mardi 21 juillet sur le réseau social X, le ministre français de la Justice,
Gérald Darmanin, a remercié les autorités marocaines d’avoir récemment arrêté
seize personnes impliquées, selon ses termes, dans des «actes criminels graves», parmi lesquels des trafics de stupéfiants en bande organisée, des meurtres, des escroqueries et du blanchiment d’argent. Pour les observateurs des relations franco-marocaines, ces remerciements publics ne relèvent pas de la seule courtoisie diplomatique. Ils témoignent de la confiance accordée par Paris à son partenaire marocain et permettent à la France d’afficher un résultat concret dans
la lutte contre des réseaux qui opèrent de part et d’autre des frontières.
Le garde des Sceaux a surtout précisé les suites engagées par Paris. Des demandes d’extradition ont été lancées pour les ressortissants français. Pour les binationaux franco-marocains, qui ne peuvent être remis à la France
, des «dénonciations officielles» ont été effectuées afin qu’ils soient poursuivis et jugés au Maroc. Darmanin a ainsi salué une opération menée «pour la sécurité de nos deux pays».
À l’heure où nous mettions sous presse, ni les identités des personnes arrêtées, ni les lieux et dates précises des interpellations, ni le détail des dossiers auxquels elles sont rattachées n’ont été rendus publics. Les autorités marocaines n’ont pas davantage publié de communiqué détaillé. Il serait donc prématuré d’attribuer ces arrestations à
des réseaux précis, de tenir les intéressés pour coupables ou d’affirmer qu’ils ont tous été placés en détention. Une chose, en revanche, est établie : l’annonce française intervient cinq jours seulement après que Paris et Rabat ont publiquement vanté les résultats de leur
coopération contre la criminalité organisée.
Deux nationalités, deux chemins judiciaires
La distinction faite par le ministre ne relève pas d’un choix improvisé. Elle découle de la convention d’extradition signée à Rabat le 18 avril 2008 et entrée en vigueur le 1er juin 2011. Son article 4 est clair : un État n’extrade pas ses propres nationaux. La nationalité s’apprécie à la date des faits. Lorsqu’une personne recherchée avait alors la nationalité marocaine, même si elle possède aussi la nationalité française, le Maroc ne peut donc pas la remettre à la France. Cela ne signifie pas que l’affaire s’arrête. Si l’extradition est refusée pour cette seule raison, la France peut dénoncer les faits au Maroc et lui transmettre les documents, rapports et objets utiles à l’enquête. La justice marocaine peut alors prendre le relais. La convention d’entraide pénale de 2008 prévoit elle aussi cette procédure et oblige l’État saisi à informer son partenaire des suites données.
En pratique, un ressortissant exclusivement français peut être extradé, sous réserve de l’examen de la demande par les autorités marocaines. Les binationaux, eux, peuvent être poursuivis devant les juridictions marocaines sur la base des éléments transmis par la justice française. Dans les deux cas, l’interpellation n’est que le début d’un parcours judiciaire : les demandes doivent être instruites, les pièces examinées et les droits de la défense respectés.
Des précédents qui ont installé la confiance
Cette coopération n’est plus seulement mesurée au nombre de réunions bilatérales. Plusieurs affaires sensibles lui ont déjà donné une réalité. Félix Bingui, chef présumé du clan marseillais Yoda, arrêté à Casablanca en mars 2024, a été extradé vers la France en janvier 2025. Le ministère français de la Justice avait alors consacré une déclaration officielle à sa remise. Autre test : les deux Français arrêtés à Marrakech le 23 février 2025, soupçonnés d’avoir participé à l’évasion meurtrière de Mohamed Amra. Leur extradition, encore en cours lorsque Gérald Darmanin s’est rendu à Rabat en mars 2025, a finalement été réalisée le 13 août suivant. Ce dénouement est important : il montre qu’une annonce de procédure ne vaut pas remise immédiate et qu’il faut parfois plusieurs mois avant son aboutissement.
La complémentarité des mécanismes est apparue de manière tout aussi nette dans l’affaire des enlèvements visant des acteurs français des cryptomonnaies. Le commanditaire présumé, un Franco-Marocain arrêté au Maroc en juin 2025, ne pouvait être extradé. La voie annoncée fut celle d’une dénonciation officielle permettant des poursuites au Maroc. Ces affaires ont installé une pratique : localisation et interpellation au Maroc, transmission des éléments recueillis en France, puis choix de la voie judiciaire selon la nationalité. Elles ont aussi dissipé l’idée selon laquelle le Royaume pourrait constituer un refuge durable pour des personnes recherchées par la justice française.
De la relance diplomatique au travail de terrain
Cette montée en puissance accompagne le réchauffement politique engagée en 2024. En avril de cette année-là, alors ministre français de l’Intérieur, Gérald Darmanin avait déjà placé la sécurité, le terrorisme et le narcotrafic au cœur de ses échanges à Rabat. Devenu garde des Sceaux, il est revenu au Maroc en mars 2025, puis les 2 et 3 février 2026. Ce dernier déplacement a donné lieu à des entretiens avec le ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, et les hauts responsables de l’autorité judiciaire. Les discussions ont porté sur l’entraide pénale, les extraditions, les avoirs criminels, le narcotrafic et la criminalité transfrontalière. Elles ont aussi débouché sur un plan d’action de coopération technique entre les deux ministères pour 2026-2028 : modernisation et numérisation de la justice, échanges d’expertise, formation des magistrats et suivi annuel.
Sur le versant policier, un plan d’action conjoint avait déjà été signé à Rabat le 24 juin 2025 entre Abdellatif Hammouchi, directeur général de la Sûreté nationale et de la Surveillance du territoire, et Louis Laugier, directeur général de la Police nationale française. L’objectif affiché était de densifier les échanges et la coopération face à la criminalité transnationale. Ces cadres institutionnels ne permettent pas, en l’état des informations publiques, de reconstituer le rôle exact de chaque service dans l’opération des seize interpellations. Ils expliquent néanmoins pourquoi les demandes françaises peuvent aujourd’hui circuler dans un canal plus direct et plus régulier.
Le coup de filet dans une séquence plus large
Le calendrier donne à l’annonce de M. Darmanin une portée particulière. Le 16 juillet, lors de la 15e Réunion de haut niveau franco-marocaine à Rabat, le Premier ministre français Sébastien Lecornu avait salué des «succès opérationnels sans précédent» obtenus, ces dernières semaines, par le travail conjoint des policiers et magistrats des deux pays contre la criminalité organisée et le narcotrafic. Il avait également annoncé la préparation d’un accord sécuritaire global.
Cinq jours plus tard, l’interpellation des seize suspects donne un contenu concret à cette déclaration, sans qu’une source officielle permette encore d’établir si elle faisait partie des opérations auxquelles le Premier ministre faisait allusion. La proximité des annonces confirme néanmoins un fait : la coopération judiciaire n’est plus isolée du dialogue politique, policier, migratoire et antiterroriste. Elle en est même devenue l’un des instruments centraux.