Le débat sur le
GMT+1 n’en finit plus de ressurgir. Remis au centre de l’actualité par une pétition ayant recueilli plus de 300.000 signatures, le sujet dépasse désormais la simple querelle d’horloge. C’est en tout cas la lecture qu’en fait
Hachem Tyal,
psychanalyste et
psychiatre, invité de «L’Info en Face», qui appelle à voir dans cette mobilisation bien plus qu’un rejet ponctuel d’un choix administratif.
D’emblée, l’invité souligne un paradoxe. Alors que le sujet a pris une ampleur considérable sur les réseaux sociaux et dans le débat public informel, il n’a pas véritablement trouvé d’écho à la hauteur de sa charge symbolique dans les espaces institutionnels. «Ce qui est surprenant, c’est qu’au jour d’aujourd’hui encore, cela n’a pas incité au débat», constate-t-il, en relevant qu’un phénomène de cette ampleur ne peut être traité comme une agitation passagère.
Pour Hachem Tyal, la pétition n’est pas un simple mouvement d’humeur. Elle dit quelque chose de plus profond sur l’état de la société. Quelque «300.000 personnes, c’est énorme. Ce n’est pas rien», insiste-t-il. Mais surtout, derrière les signatures, il entend une parole diffuse, répétée, partagée, qui traduit moins un désaccord technique qu’un mal-être. «Les gens parlent de leur souffrance, ils parlent de leur mal-être, ils parlent du fait qu’ils ne comprennent pas comment personne ne les sollicite, personne ne leur demande leur avis», relève-t-il.
Le cœur de son analyse se situe précisément là : la controverse autour du GMT+1 serait, selon lui, le révélateur d’un malaise collectif plus vaste. «Je crois que c’est le symptôme de quelque chose», explique-t-il, en empruntant au champ clinique sa grille de lecture. Comme en
médecine ou en
psychiatrie, le symptôme visible n’est jamais toute l’histoire ; il renvoie à un déséquilibre plus profond. En ce sens, la crispation autour du fuseau horaire serait «l’expression d’une souffrance sociétale», voire d’« une
anxiété structurelle et profonde».
L’invité va plus loin : à ses yeux, le GMT+1 sert en quelque sorte de point de fixation à des frustrations multiples, accumulées depuis plusieurs années. Les séquelles du
Covid, les difficultés économiques, la hausse du coût de la vie, la fatigue sociale, les tensions internationales et le sentiment d’une existence de plus en plus éprouvante composent, selon lui, l’arrière-plan de cette mobilisation. «Je pense que le
citoyen marocain est en souffrance», affirme-t-il. Et cette souffrance, ajoute-t-il, «a été déplacée sur l’histoire du GMT+1».
Cette lecture n’efface pas, pour autant, la question sanitaire. Hachem Tyal reconnaît clairement qu’il existe un impact réel sur les
rythmes biologiques. « La
chronobiologie est là pour nous dire qu’il y a une difficulté parce qu’on ne tient pas compte, dans ce genre de décision, de notre
horloge biologique », explique-t-il. L’horloge sociale imposée par les choix institutionnels ne coïncide pas toujours avec les besoins physiologiques des individus, ce qui peut générer
fatigue, irritabilité,
perte de concentration et
stress.
Le psychiatre insiste particulièrement sur la situation des enfants, qu’il estime plus exposés aux effets de ce décalage. «Un enfant a besoin de dormir plus qu’un adulte et il a besoin de se réveiller plus tard pour respecter son fonctionnement biologique», rappelle-t-il. Selon lui, des réveils trop précoces peuvent affecter «les capacités de mémorisation», la concentration et l’équilibre émotionnel. Il met également en garde contre une tendance fréquente à banaliser ces effets au nom de la capacité humaine d’adaptation. «L’être humain s’adapte à tout, même au stress. Mais cela a toujours un prix», dit-il. Un prix «sanitaire», «psychologique» et «mental».
Pour autant,
Hachem Tyal refuse de réduire le débat à une simple bataille entre partisans et adversaires du GMT+1. À ses yeux, le véritable enjeu ne réside pas seulement dans le maintien ou non de ce fuseau horaire, mais dans la manière dont les institutions accueillent la parole citoyenne. «On n’a pas besoin d’être entendu seulement, on a besoin d’être reconnu dans notre souffrance», martèle-t-il. Le mot est important : reconnu. Car, selon lui, c’est moins l’absence de solution immédiate qui nourrit le malaise que l’impression d’être ignoré.
Ce déficit de reconnaissance serait d’autant plus problématique qu’il s’inscrit, selon l’invité, dans un contexte plus large d’érosion de la confiance entre citoyens et institutions. «Il faut que j’aie confiance en mes institutions», affirme-t-il, avant d’ajouter que lorsque cette confiance s’effrite, c’est tout l’équilibre social qui devient plus fragile. La mobilisation autour du GMT+1 apparaît ainsi comme un signal qu’il serait risqué de minimiser, non parce qu’il menacerait en lui-même l’ordre public, mais parce qu’il révèle une attente de considération et de dialogue.
Dans cette perspective, Hachem Tyal plaide pour une autre manière de gouverner les tensions sociales : par la parole, par l’explication, par la pédagogie, mais aussi par une capacité à reconnaître les émotions collectives. «La parole est magique», dit-il, en rappelant combien l’information et le récit public ont compté pendant la crise de la
Covid. Pour lui, une société ne peut traverser sereinement les contraintes, les peurs ou les transformations que si elle dispose d’un cadre de sens. À défaut, les citoyens «fantasment», construisent leurs propres représentations et nourrissent davantage encore leur angoisse.
L’entretien a également élargi la focale au contexte international, marqué par la guerre et l’insécurité géopolitique. Là encore, Hachem Tyal insiste sur l’effet psychologique de ces crises à répétition. «Nous sommes impactés psychologiquement gravement par ce qui se passe», observe-t-il, estimant que l’angoisse contemporaine ne se limite ni au pouvoir d’achat ni au prix à la pompe. Le monde est devenu plus menaçant, plus instable, plus difficile à lire, et cette charge mentale collective se déverse sur des objets proches, concrets, immédiatement palpables.
Au fond, le psychanalyste invite à prendre au sérieux ce que dit cette séquence sur l’évolution de la société marocaine. «Le citoyen d’il y a 50 ans n’est pas le citoyen d’aujourd’hui», rappelle-t-il. Plus informé, plus exigeant, plus sensible à sa place dans la décision publique, il réclame désormais autre chose qu’une décision descendante. Il attend qu’on lui parle, qu’on lui explique, qu’on le considère comme un acteur du débat collectif.
C’est pourquoi Hachem Tyal appelle à ne pas manquer ce moment. Non pour trancher hâtivement entre
GMT+1 et retour au
GMT, mais pour écouter ce que cette controverse met au jour. «Il ne faut pas regarder les choses en surface», insiste-t-il. En surface, il y a une pétition, des critiques, une contestation horaire. En profondeur, il y a peut-être une société fatiguée, sous tension, qui cherche moins à régler sa montre qu’à retrouver sa place dans la conversation nationale.