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Dimanche 29 Mars 2026
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Pourquoi le retour au GMT+1 provoque une vague de grogne inédite cette année

Le passage au GMT+1, traditionnellement accepté comme un simple rituel après le Ramadan, provoque cette année une vague de mécontentement inédite au Maroc. Entre fatigue, désynchronisation familiale et contestation sur les réseaux sociaux, le débat révèle un désaccord profond entre les rythmes biologiques des citoyens et les décisions administratives.

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Depuis la fin du Ramadan, une nouvelle fois, le Maroc a basculé de l’heure GMT à GMT+1. Un rituel désormais bien installé depuis plusieurs années, mais qui, cette fois-ci, semble avoir déclenché une réaction d’une ampleur inhabituelle. En quelques jours seulement, la grogne s’est intensifiée : sur les réseaux sociaux, dans les discussions quotidiennes, mais aussi à travers une pétition en ligne qui a rassemblé plus de 200.000 signatures, appelant à un retour définitif à l’heure GMT.

Un retour à GMT+1 vécu comme brutal

Si les critiques existent chaque année, elles ont pris cette fois une tournure plus insistante, presque collective. Beaucoup de citoyens décrivent un retour à GMT+1 vécu comme brutal, notamment juste après un mois du Ramadan durant lequel ils s’étaient réadaptés à un rythme jugé plus naturel.

Dans les témoignages recueillis, un même sentiment revient : celui d’un déséquilibre difficile à absorber. «Pendant le Ramadan, mes enfants dormaient mieux, se réveillaient plus facilement. Depuis le retour à GMT+1, c’est redevenu compliqué», confie une mère de deux enfants. Un père, lui, évoque «des soirées interminables où les enfants refusent de dormir parce qu’il fait encore jour en plus d’une fatigue persistante depuis le changement d’heure».

Sur les réseaux sociaux, cette frustration s’exprime de manière particulièrement visible. Une observation rapide montre une multiplication des publications dénonçant le GMT+1, des hashtags appelant à son abandon, mais aussi une circulation massive de contenus liés à la fatigue, au manque de sommeil ou aux difficultés des enfants. Médecins, personnalités publiques et médias montent désormais au créneau pour dénoncer les effets de ce changement sur le quotidien des Marocains. Les prises de parole se multiplient pour alerter sur les perturbations du sommeil, la fatigue accumulée et les répercussions sur l’équilibre familial, en particulier chez les enfants. Ce qui relevait auparavant de simples recommandations ou conseils devient aujourd’hui un véritable sujet de débat public, porté par des voix de plus en plus nombreuses qui pointent les limites d’un système jugé en décalage avec les réalités biologiques et sociales des citoyens.

Une contestation qui prend une dimension collective

Le sociologue Hamid Wajdi apporte un éclairage plus profond sur cette montée de la contestation, qu’il relie à une évolution plus large des attentes sociales. «Ce que l’on observe cette année renvoie à un décalage de plus en plus difficile à accepter entre le temps social, imposé par les décisions administratives, et le temps biologique, celui que vivent concrètement les citoyens au quotidien», indique-t-il, soulignant que ce décalage, souvent peu perceptible, devient particulièrement visible lorsque les individus comparent leur rythme actuel avec celui expérimenté pendant le Ramadan, où le retour à GMT permet une organisation du temps plus naturelle.

«C’est précisément ce contraste qui rend le retour au GMT+1 plus difficile à vivre», poursuit le sociologue. «Dans ce contexte, la reprise de cette heure est perçue comme une rupture, réintroduisant des contraintes qui perturbent l’équilibre retrouvé, notamment au sein des familles. Les parents se retrouvent alors face à un double défi : continuer à respecter les horaires scolaires et professionnels tout en essayant d’imposer des routines de sommeil compatibles avec le rythme naturel des enfants. Cette tension engendre une fatigue accumulée et une frustration qui ne se limite plus à un simple inconfort physique, mais qui touche désormais au bien-être émotionnel de l’ensemble du foyer.»

Évoquant ensuite l’évolution de cette contestation, il ajoute : «Ce qui change également cette année, c’est que cette insatisfaction ne se limite plus à des plaintes ponctuelles ou individuelles. Elle prend une dimension collective, se structure, se rend visible et se diffuse largement, notamment à travers les réseaux sociaux, les médias ou encore les pétitions en ligne, donnant le sentiment d’un malaise partagé et amplifié».

«Nous sommes ainsi face à un véritable phénomène sociologique», conclut-il. «La contestation ne traduit plus uniquement une réaction immédiate à un inconfort, mais une prise de conscience plus large autour de la qualité de vie et du bien-être. Elle révèle une attente croissante: celle de voir les décisions publiques, surtout lorsqu’elles impactent directement le rythme quotidien, davantage alignées avec les réalités biologiques et sociales des citoyens. L’acceptation de ces mesures dépend de plus en plus de leur capacité à s’intégrer harmonieusement dans la vie réelle.»

Les médecins alertent sur les conséquences du GMT+1

Ce constat rejoint directement les observations du corps médical. Le Dr Ayman Ait Haj Kaddour, médecin conférencier, insiste sur le fait que le phénomène dépasse largement une simple question d’organisation. «Le passage au GMT+1 correspond à ce que les chercheurs appellent un “décalage horaire social” (social jetlag). Il s’agit d’un décalage entre l’horloge biologique interne, le rythme circadien, et l’horaire social imposé, comme l’école ou le travail».

Selon lui, plusieurs facteurs expliquent pourquoi cette année la contestation semble plus forte. D’abord, une accumulation de fatigue chronique : de nombreuses études, notamment celles relayées par des organismes internationaux, montrent que les populations dorment déjà insuffisamment. Le changement d’heure vient donc aggraver une dette de sommeil préexistante.

À cela s’ajoute une sensibilisation accrue aux questions de santé. Les effets du sommeil sont aujourd’hui largement médiatisés, et les parents sont plus attentifs aux troubles chez leurs enfants. Ce qui passait auparavant pour une simple gêne est désormais identifié comme un problème réel.

Le médecin souligne également que l’impact est particulièrement visible chez les enfants, dont l’horloge biologique est plus sensible à la lumière. Leur capacité d’adaptation est plus lente, ce qui rend le décalage plus difficile à gérer au quotidien. Enfin, le contexte sociétal joue un rôle : horaires scolaires précoces, usage massif des écrans, autant de facteurs qui retardent déjà l’endormissement et amplifient les effets du GMT+1.

L’un des points centraux reste l’effet de la lumière du soir, particulièrement marqué au printemps. «La lumière, surtout en fin de journée, inhibe la sécrétion de mélatonine, l’hormone clé de l’endormissement, qui est normalement produite dans l’obscurité. Avec GMT+1, le coucher du soleil est plus tardif, ce qui prolonge l’exposition à la lumière et retarde l’endormissement».

Chez les enfants, cela se traduit concrètement par des difficultés à s’endormir, une réduction du temps de sommeil, mais aussi de l’irritabilité et des troubles de l’attention. À moyen terme, les études établissent un lien entre le manque de sommeil et plusieurs conséquences : troubles cognitifs (mémoire, concentration), augmentation du risque d’obésité, baisse de l’immunité ou encore troubles anxieux.

Le médecin rappelle des besoins essentiels souvent négligés, à savoir entre 9 et 12 heures de sommeil pour les enfants de 6 à 12 ans et entre 8 et 10 heures pour les adolescents. Toute réduction répétée de ce temps de sommeil a un impact mesurable sur leur santé.

Mais les enfants ne sont pas les seuls concernés. Le Dr Ait Haj Kaddour insiste sur une désynchronisation familiale globale. Le GMT+1 crée un décalage entre le rythme biologique des enfants et les contraintes sociales des parents, ce qui entraîne des conflits au moment du coucher, des réveils difficiles et une fatigue généralisée au sein du foyer.

Stratégies pour limiter les effets sur la santé

Chez les parents, les effets sont également bien documentés : augmentation du stress, fatigue chronique, baisse de productivité. Plus encore, le manque de sommeil réduit la patience et altère la qualité des interactions familiales, avec un impact possible sur le climat du foyer et la santé mentale des enfants. Face à cette situation, le médecin propose plusieurs stratégies concrètes pour limiter les effets du changement d’heure, même si celui-ci reste imposé.

La première recommandation repose sur un ajustement progressif : avancer l’heure du coucher de 10 à 15 minutes par jour sur plusieurs jours, tout en maintenant une heure de réveil fixe.

La gestion de la lumière est, selon lui, le facteur le plus déterminant. Il faut ainsi réduire l’exposition lumineuse le soir, surtout après 19 h, éviter les écrans et leur lumière bleue et privilégier la lumière naturelle le matin pour resynchroniser l’horloge biologique.

Il insiste également sur l’importance d’instaurer une routine de sommeil stricte, reposant sur des repères simples mais essentiels : mettre en place un rituel calme avant le coucher, comme la lecture ou le bain, maintenir des horaires réguliers et veiller à créer un environnement propice au repos, notamment en assurant une obscurité maximale dans la chambre, à l’aide de rideaux occultants si nécessaire. D’autres facteurs viennent compléter ces recommandations, comme le maintien d’une température ambiante comprise entre 18 et 20 °C, la pratique d’une activité physique exclusivement en journée afin de ne pas perturber l’endormissement, ainsi qu’un dîner léger, pris suffisamment tôt, en évitant les aliments excitants.

Pour les enfants, certaines règles sont essentielles : les coucher avant qu’ils ne soient trop fatigués, éviter les écrans au moins une heure avant le sommeil et, en cas de difficulté, recourir à des techniques de relaxation ou de respiration lente.

«Le problème du GMT+1 n’est pas seulement organisationnel, il est biologique. Il perturbe l’horloge interne, surtout chez les enfants, ce qui peut affecter le sommeil, la cognition et la santé mentale. La solution repose sur une adaptation progressive, une gestion de la lumière et une discipline du sommeil.»

Malgré cette montée de la contestation, du côté des autorités, aucune réaction officielle n’est venue répondre à la polémique de cette année. Comme les années précédentes, le maintien du GMT+1 semble s’inscrire dans une logique stable, sans ouverture apparente au débat public.
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