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IA : un livre blanc trace la voie d’un modèle marocain inclusif et souverain

Une intelligence artificielle au service du bien commun, une gouvernance éthique et souveraine des données, un investissement massif dans le capital humain et une innovation ancrée dans les réalités locales. Telles sont les principales orientations d’un livre blanc présenté à Rabat par l’UNFPA. Co-signé par Cornelia C. Walther et Aawatif Hayar, ce document stratégique propose de positionner le Maroc comme un acteur de référence d’une intelligence artificielle inclusive, durable et adaptée aux défis du développement.

22 Avril 2026 À 17:13

Il ne s’agit plus de savoir si l’intelligence artificielle transformera les sociétés, mais de déterminer au bénéfice de qui et selon quelles règles elle le fera. C’est dans cet espace, encore largement ouvert, que s’inscrit le livre blanc présenté mardi 21 avril 2026 par le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), en présence d’acteurs institutionnels, académiques et médiatiques. Derrière son intitulé dense «Le nexus des intelligences artificielles et naturelles comme catalyseur du changement social positif, du développement économique et de la santé planétaire au Maroc», le document pose une question simple, presque politique : le Maroc peut-il transformer une rupture technologique globale en opportunité souveraine et inclusive ?



Co-signé par Cornelia C. Walther et Aawatif Hayar, le texte croise deux trajectoires complémentaires. La première, forte de deux décennies au sein des Nations unies et de travaux reconnus en neurosciences et en éthique de l’IA, développe le concept d’IA prosociale et plaide pour une gouvernance technologique centrée sur la dignité humaine. La seconde, ingénieure de formation, ancienne présidente d’université et ex-ministre en charge de la Solidarité et de l’insertion sociale, inscrit cette réflexion dans le temps long des politiques publiques marocaines, à l’intersection de l’innovation, de l’inclusion et du développement territorial. À contre-courant d’un débat souvent polarisé entre fascination technologique et inquiétude diffuse, le livre blanc assume un positionnement clair. L’intelligence artificielle n’est plus un sujet technique. Elle est devenue un fait social total, au croisement des inégalités, de la démographie et de l’accès aux droits. «Il ne s’agit pas seulement d’adopter l’IA, mais de la façonner selon les valeurs et les priorités du pays», résume Marielle Sander, représentante de l’UNFPA au Maroc.

Sortir du faux dilemme

Le mérite principal du document est peut-être là : refuser le piège du faux choix. D’un côté, une IA guidée par des logiques de marché, rapide, efficace, mais socialement aveugle. De l’autre, une posture de prudence excessive, qui condamnerait les pays du Sud à rester consommateurs de technologies conçues ailleurs. Entre ces deux trajectoires, Cornelia C. Walther et Aawatif Hayar tracent une ligne de crête : celle d’une IA prosociale. Une intelligence qui ne se contente pas d’optimiser des systèmes, mais qui intègre, dès sa conception, des objectifs d’équité, de dignité et de durabilité. Le concept, encore émergent, s’appuie sur une idée structurante: l’intelligence n’est pas uniquement algorithmique. Elle est hybride. Elle naît de l’interaction entre technologies, capital humain et contextes culturels. Autrement dit, elle se construit. Dans cette perspective, le Maroc apparaît moins comme un terrain d’application que comme un laboratoire potentiel. Un pays où les tensions, sociales, territoriales, économiques, rendent visibles les arbitrages que l’IA impose, mais aussi les opportunités qu’elle ouvre. Un test grandeur nature pour le modèle marocain Car derrière la technologie, c’est bien le modèle de développement qui est interrogé. Le livre blanc s’inscrit explicitement dans le prolongement du nouveau modèle de développement et du projet d’État social, deux cadres qui placent la réduction des inégalités et la valorisation du capital humain au centre de l’action publique. Encore faut-il traduire ces ambitions dans l’architecture même des systèmes numériques. Gouvernance des données, régulation des usages, formation aux compétences hybrides : autant de chantiers identifiés comme décisifs. Le document insiste notamment sur un point souvent sous-estimé : le risque d’une fracture algorithmique. Sans politiques volontaristes, l’IA pourrait renforcer les asymétries d’accès à l’information, aux services et aux opportunités, au détriment des populations déjà vulnérables comme les femmes, les jeunes et les territoires périphériques. À l’inverse, bien orientée, elle peut devenir un levier d’inclusion massif. Un outil de ciblage des politiques sociales, d’optimisation des services publics, voire de rééquilibrage territorial.

Dans cette équation, le Maroc dispose d’atouts réels : stabilité institutionnelle, écosystème académique en structuration, ambition politique affichée. Mais aussi d’un avantage plus discret, à savoir sa capacité à penser des modèles hybrides, à la croisée des influences. C’est précisément ce qui confère au projet une portée au-delà des frontières nationales. En misant sur une IA frugale, adaptée à des contextes contraints, le Royaume pourrait esquisser une trajectoire crédible pour d’autres pays du Sud. Reste une question, en filigrane : la volonté politique et la coordination des acteurs seront-elles à la hauteur de cette ambition ? Car, comme le suggère ce livre blanc, l’intelligence artificielle n’est pas seulement une révolution technologique. C’est peut-être, avant tout, une épreuve de cohérence.

Questions à Marielle Sander, représentante de l’UNFPA au Maroc

«Le Maroc peut tracer une voie singulière dans la gouvernance de l’intelligence artificielle» Le Maroc a été choisi comme pays pilote pour cette initiative autour de l’intelligence artificielle prosociale. Qu’est-ce qui motive ce choix ?



Ce choix s’inscrit dans une démarche de prospective. En tant qu’agence des Nations unies spécialisée dans les dynamiques de population, l’UNFPA anticipe les grandes transformations à venir à l’horizon de plusieurs décennies. Or l’intelligence artificielle constitue aujourd’hui un levier structurant du développement humain. Le Maroc présente, à cet égard, des atouts déterminants : une dynamique de réformes soutenue, une vision stratégique incarnée notamment par le nouveau modèle de développement et une volonté affirmée d’inscrire l’innovation au service du progrès social. C’est dans ce contexte que le pays s’est imposé comme un terrain particulièrement pertinent pour expérimenter cette approche.

Comment cette initiative s’articule-t-elle avec les priorités nationales marocaines ?

Notre action s’inscrit dans une logique de partenariat étroit avec les autorités marocaines, en cohérence avec les orientations du nouveau modèle de développement. Nous adoptons une approche fondée sur les droits humains, avec un principe cardinal : ne laisser personne de côté. Cela implique de veiller à ce que les bénéfices de l’intelligence artificielle atteignent également les populations les plus vulnérables, notamment dans les zones rurales ou enclavées. Concrètement, nous travaillons à la mise en place d’outils d’aide à la décision – tels que des tableaux de bord – permettant d’évaluer, de manière rigoureuse, l’intégration des enjeux d’équité et d’inclusion dans les politiques publiques.

La question des données est centrale dans le développement de l’IA. Quelle approche privilégiez-vous dans le contexte marocain ?

La question des données est effectivement déterminante. Aujourd’hui, une grande partie des systèmes d’intelligence artificielle repose sur des données issues du Nord global, ce qui pose un problème de représentativité. Au Maroc, nous avons fait le choix d’une approche différente, fondée sur la co-création. Il s’agit de développer des modèles en collaboration avec les acteurs locaux, en tenant compte des réalités sociales, culturelles et économiques du pays. Cette démarche permet non seulement d’améliorer la pertinence des outils, mais aussi de renforcer leur légitimité et leur appropriation par les utilisateurs.

Dans un contexte marqué par des inégalités numériques, comment éviter que l’IA ne creuse davantage les écarts ?

Le risque d’accentuation des inégalités est réel, et nous devons l’aborder avec lucidité. L’expérience des réseaux sociaux a montré à quel point les technologies peuvent amplifier des déséquilibres existants. Pour y répondre, nous plaidons pour une transformation en profondeur des systèmes éducatifs, fondée sur une double littératie. Il s’agit, d’une part, de renforcer la connaissance de soi – comprendre ses émotions, son fonctionnement cognitif – et, d’autre part, de développer une compréhension des algorithmes. Cette articulation est essentielle pour permettre aux individus de conserver leur capacité de discernement et de ne pas être influencés de manière passive par les technologies.

Vous défendez le concept d’intelligence artificielle prosociale. En quoi se distingue-t-il des approches classiques ?

L’intelligence artificielle prosociale propose une approche globale, qui dépasse la seule dimension technologique. Elle vise à replacer l’humain au centre, tout en intégrant les enjeux environnementaux et sociétaux. Le défi consiste à éviter deux écueils : une dépendance excessive à l’égard des machines et une méfiance paralysante vis-à-vis des algorithmes. Nous défendons une voie d’équilibre, qui consiste à renforcer les capacités humaines tout en développant une compréhension critique des technologies.

Peut-on y voir l’émergence d’un nouveau modèle de gouvernance de l’IA ?

En effet, cette approche peut être interprétée comme une alternative aux modèles dominants. Là où certaines puissances privilégient une logique de marché, d’autres une régulation stricte ou un contrôle étatique centralisé, l’IA prosociale propose une voie différente. Elle repose sur une idée fondamentale : comprendre l’algorithme, mais aussi se comprendre soi-même dans son interaction avec celui-ci. C’est une invitation à repenser la responsabilité individuelle et collective face aux technologies, et, en ce sens, une contribution potentiellement majeure aux débats internationaux sur la gouvernance de l’intelligence artificielle.

Questions à Aawatif Hayar, universitaire et ex-ministre

«À l’ère de l’IA, la souveraineté ne se décrète pas, elle se construit» Le Maroc s’engage dans des partenariats internationaux, notamment avec les Nations unies. Dans ce contexte, la question de la souveraineté des données suscite des interrogations. Existe-t-il un risque ?



Il est essentiel de clarifier ce point : la coopération internationale n’est pas antinomique avec la souveraineté, bien au contraire. Lorsque nous parlons de souveraineté des données, il ne s’agit nullement d’une ouverture incontrôlée ou d’un abandon de nos ressources informationnelles. La démarche que nous défendons repose sur un principe clair : concevoir des algorithmes localement, les déployer sur des infrastructures situées au Maroc et garantir que les données soient hébergées, traitées et gouvernées dans un cadre national. Le Royaume dispose déjà d’un socle juridique robuste en matière de protection des données personnelles, ainsi que de dispositifs encadrant les infrastructures numériques, notamment le cloud. L’enjeu, désormais, est de franchir une étape supplémentaire en consolidant pleinement ces capacités technologiques sur le territoire. Dans un monde interconnecté, l’isolement n’est ni réaliste ni souhaitable. La souveraineté que nous défendons est une souveraineté ouverte : elle s’exerce dans la coopération, mais sans jamais renoncer à la maîtrise stratégique des données.

Vous défendez depuis plusieurs années le concept d’ «IA sociale». Comment cette vision s’inscrit-elle dans les politiques publiques marocaines ?

Cette vision s’inscrit dans une trajectoire déjà engagée par le Maroc. Lorsque j’étais en charge du ministère de la Solidarité, nous avions mobilisé le digital comme levier d’inclusion, notamment pour réduire les vulnérabilités sociales et économiques. L’intelligence artificielle prolonge cette dynamique en lui donnant une nouvelle profondeur. Elle agit comme un accélérateur du développement humain. Prenons l’exemple des technologies de type digital twin : elles permettent de modéliser les compétences, les aptitudes et les aspirations d’un individu, afin de mieux l’accompagner dans son parcours. Cela ouvre la voie à ce que j’appelle un «humain augmenté», non pas remplacé, mais renforcé dans ses capacités. Mais pour que cette promesse se concrétise, il est impératif d’adopter une approche transversale. L’intelligence artificielle ne relève pas d’un secteur en particulier: elle traverse l’ensemble des politiques publiques, car elle touche à ce qui constitue l’essence même de l’humain, à savoir l’intelligence.

La formation apparaît comme un pilier central de cette transformation. Quelles priorités identifiez-vous aujourd’hui ?

Le Maroc a affiché une ambition forte à l’horizon 2030, avec des objectifs de formation massifs aux compétences liées à l’intelligence artificielle. Mais au-delà du volume, c’est la nature même de la formation qui doit évoluer. Il ne suffit pas de former des utilisateurs de technologies ; il faut former des concepteurs responsables. C’est dans cet esprit que nous avons lancé un collectif académique réunissant plusieurs universités marocaines. L’objectif est double : structurer une recherche nationale en intelligence artificielle et former une nouvelle génération de chercheurs capables de développer des solutions adaptées aux réalités locales.

Nous insistons sur trois dimensions essentielles : la souveraineté, produire et maîtriser nos propres technologies ; la responsabilité, intégrer les enjeux éthiques dès la conception ; et la frugalité, concevoir des modèles sobres en énergie, dans un contexte où l’empreinte écologique de l’IA devient un enjeu majeur. En l’espace d’une année, des avancées concrètes ont été réalisées : publications scientifiques, expérimentations en laboratoire, structuration d’un réseau de recherche. Une dynamique est enclenchée.

Vous insistez sur la nécessité d’une innovation inclusive. Comment prévenir le risque d’une IA qui accentuerait les inégalités ?

Ce risque est réel, mais il n’est pas une fatalité. L’intelligence artificielle n’est pas une entité autonome : elle est le produit de choix humains. Dès lors, la question centrale devient celle des valeurs que nous intégrons dans sa conception. Notre réponse repose sur un double levier. D’une part, former des ingénieurs et des chercheurs capables de concevoir une IA éthique, inclusive et orientée vers le bien commun. D’autre part, investir massivement dans le capital humain. Car la véritable richesse de demain ne résidera ni dans les ressources naturelles ni dans les capacités énergétiques, mais dans l’intelligence humaine. Une intelligence qu’il faut cultiver dès le plus jeune âge, en développant la créativité, l’esprit critique et les compétences sociales. Nous parlons ainsi d’une «intelligence hybride», fondée sur une interaction équilibrée entre l’humain et l’algorithme. Mais cet équilibre ne peut être atteint que si l’humain demeure pleinement conscient, formé et autonome. À défaut, le risque serait de voir s’imposer une forme de dépendance technologique.

Peut-on voir émerger, à travers cette approche, une contribution marocaine au débat mondial sur l’intelligence artificielle ?

Je le crois profondément. Le Maroc a toujours su, dans son histoire, conjuguer ancrage local et ouverture sur le monde. Aujourd’hui, il peut porter une vision singulière de l’intelligence artificielle, une vision qui articule souveraineté, inclusion et éthique. Ce qui est en jeu dépasse largement les frontières nationales. Il s’agit de penser la place de l’humain dans un monde où les technologies deviennent de plus en plus puissantes. En ce sens, notre démarche vise à contribuer à une réflexion globale sur la résilience de l’humanité face à ces mutations. Nous ne parlons pas seulement de performance technologique, mais de sens. Et c’est précisément sur ce terrain que le Maroc peut proposer une voie originale : celle d’un modèle qui place l’humain au centre, non comme une variable d’ajustement, mais comme finalité ultime du progrès.
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