Nation

Inondations : récit d’une riposte exceptionnelle de l’État

Du bassin du Loukkos à celui de Sebou, les pluies diluviennes de ces dernières semaines ont transformé une catastrophe naturelle en test grandeur nature de l’État. À mesure que l’eau montait, une machine parfaitement huilée s’est rapidement mise en branle : alerte, évacuations massives, secours dans les quartiers noyés, gestion hydraulique des barrages, sécurisation des réseaux. Et, en miroir, une solidarité populaire exceptionnelle. De cette convergence d’efforts et de cette harmonie d’interventions se dégage une vérité irrécusable : la souveraineté se prouve aussi par la capacité à se montrer à la hauteur des défis imprévus et à gérer les crises avec responsabilité, professionnalisme et humanité.

08 Février 2026 À 19:44

On juge un État à ses textes les jours calmes. On le reconnaît à ses actes les jours de crue. Dans le Nord, lorsque le Loukkos est sorti de son lit sous l’effet de pluies intenses, Ksar El Kébir a basculé en quelques heures dans l’urgence : routes coupées, quartiers enclavés, familles piégées par une eau devenue frontière. Dès les premiers jours, la réponse s’est ordonnée au sommet : sur hautes instructions de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, les Forces Armées Royales annoncent le déploiement d’unités d’intervention, renforcées en moyens humains et logistiques, en coordination avec le ministère de l’Intérieur et les autorités locales, pour évacuer, transporter, héberger et porter assistance aux populations exposées.

Après des années de sécheresse, l’eau est revenue d’un seul coup et par moment de manière brutale, au point de mettre en péril vies humaines et structures hydrauliques : en quelques semaines, plus de 8 milliards de m³ ont afflué dans les barrages du Royaume, et près de 95% de ces apports se seraient concentrés en moins de deux mois. Dans le bassin du Loukkos, la tension s’est cristallisée autour du barrage Oued El Makhazine, avec une retenue d’environ 988 millions de m³ au 4 février 2026 et un taux de remplissage de 146,85%. Dans ces conditions, les autorités ont procédé à des lâchers/déstockages préventifs avec des rejets de plus de 372 millions de m³ jugés nécessaires.
Par ailleurs, de l’autre côté du détroit, l’épisode a été du même ordre : en Espagne, notamment en Andalousie, les autorités ont procédé à des évacuations et ont placé 14 rivières et 10 barrages au niveau de risque «extrême» de débordement, et au Portugal un dispositif de secours massif a été mobilisé pour la même cause. Ces perturbations replacent donc la crue du Loukkos dans une séquence régionale. À partir de là, l’action publique s’est jouée au plus près du terrain, là où l’on n’a plus le temps pour les discours : sécuriser un périmètre, ouvrir un abri, organiser une évacuation. C’est dans cette logique qu’a été privilégiée une stratégie d’anticipation : faire sortir avant que l’eau n’enferme, déplacer avant que la panique ne s’installe, alléger les zones les plus basses avant qu’elles ne se transforment en nasse. Le ministère de l’Intérieur a donné la mesure de l’opération : plus de 143.164 personnes ont été évacuées dans plusieurs provinces du Nord-Ouest jusqu'à aujourd'hui.

Évacuer une ville : logistique, discipline et choix difficiles

À Ksar El Kébir, l’évacuation a été pensée comme une chaîne complète : sortir, répartir, abriter, ravitailler. D’abord, il a fallu créer des points d’accueil sur les hauteurs. Les autorités ont mobilisé des infrastructures publiques (établissements scolaires, maisons de jeunes, espaces culturels...) pour recevoir les habitants déplacés. Ensuite, un dispositif plus massif a pris le relais pour ceux qui n’avaient nulle part où aller : à l’entrée de Larache, plus de 2.400 tentes ont été installées, alignées et équipées. Le maillage a été élargi à d’autres sites : à Tanger, dans la forêt diplomatique, le Centre national d’estivage a accueilli près de 400 sinistrés venus de la ville ; près de Kénitra, le camp de Sidi Allal Bahraoui a servi de refuge à une centaine de familles parties dans l’urgence. Pour éviter que la montée des eaux ne transforme la sortie en piège, la question du transport a été traitée en priorité. Des solutions ont été annoncées pour évacuer vite, sans obstacle financier : bus gratuits et trains gratuits au départ de la gare de Ksar El Kébir, vers d’autres villes.

Une fois les familles installées, l’organisation du quotidien a suivi : repas, distributions de vêtements, soins médicaux, prise en charge minimale mais structurée. Dans ce dispositif, la communication de proximité a joué un rôle de pivot. Mohamed Simo, parlementaire et président de la commune de Ksar El Kébir, est resté visible tout au long des opérations, multipliant alertes et consignes, y compris depuis la gare. Des lives diffusés sur les réseaux sociaux ont montré ces messages répétés, parfois jusqu’au soir, pour convaincre les derniers habitants de quitter les zones basses. Sa fille, Zineb Simo, parlementaire, a également relayé des vidéos de sensibilisation appelant les familles exposées à «monter» vers les hauteurs. Et pendant que la ville se vidait, l’intendance suivait. Quand des boulangeries fermaient par précaution, la DGSN a déployé deux unités mobiles de boulangerie, capables de produire environ 6.000 pains par jour, avec une montée en charge annoncée jusqu’à 10.000 selon les besoins, un détail en apparence, mais un marqueur décisif : maintenir le quotidien, même quand l’eau impose l’exception.

Dans l’eau, la chaîne des secours

Une fois l’évacuation enclenchée, la crise s’est jouée à l’intérieur même des zones submergées, là où l’accès devient le premier obstacle. La Protection civile a assuré l’essentiel des extractions et des mises en sécurité au moyen d’embarcations légères (zodiacs), avec des rotations continues pour atteindre les rues transformées en canaux, évacuer des habitants et acheminer du matériel de première urgence. Autour de ce noyau, d’autres corps ont pris leur place dans une logique de complémentarité : la Gendarmerie Royale et les forces de sécurité ont participé à la surveillance et à l’appui opérationnel, tandis que les FAR ont fourni des capacités de renfort là où il fallait transporter, dégager, installer, soutenir... y compris par la mise en place de moyens logistiques et de camps temporaires.
Dans certains secteurs, le secours ne s’est pas limité au «ras de l’eau». En effet, des opérations ont également été menées avec l’appui de moyens aériens, notamment des hélicoptères, mobilisés pour intervenir là où les accès terrestres étaient rompus ou trop dangereux. En parallèle, le dispositif a reposé sur des mesures techniques de sécurisation, moins visibles mais déterminantes : contrôle des accès, organisation des axes encore praticables, et prévention des «risques secondaires» (accidents, effondrements, électrocutions). Par ailleurs, des coupures d’électricité ont été décidées dans certaines zones touchées, précisément pour limiter les dangers liés aux réseaux au moment où l’eau envahit habitations et voirie. Une gestion de crise, au final, menée sur deux lignes simultanées : secourir dans l’eau et réduire les risques autour de l’eau, jusqu’au retour d’un minimum de stabilité. Cette gestion a par ailleurs reposé surtout sur la mobilisation rapide et la coordination étroite entre autorités territoriales et services d’intervention.

L’élan social comme prolongement de l’État

Reste l’autre moitié du tableau : la société. Dès les premières heures, les appels à héberger des familles se sont multipliés, des associations ont lancé des collectes d’argent et de vivres et des citoyens se sont organisés spontanément pour prêter main-forte. Certains sont même venus avec leurs jet-skis, utiles pour atteindre des zones devenues inaccessibles et aider à évacuer des personnes encerclées par l’eau. Dans ces moments, le pays se raconte par des gestes concrets, pas par des slogans. Et c’est précisément parce que l’État est présent, non pas comme une vitrine, mais comme un filet de protection, que cet élan ne tourne pas au désordre : il devient un renfort.
Cette solidarité a aussi dépassé les frontières. L’écrivain Syrien Ali Qassem, a écrit : «aujourd'hui, face aux inondations qui ont frappé le Maroc, je me sens comme si je vivais la catastrophe avec eux ; je respire leur résilience et je vois, dans leur solidarité, l’image d’une patrie qui dépasse la géographie pour devenir une patrie de l’âme.» Une phrase qui résume ce que ces inondations ont mis en lumière : la rencontre, rare, entre une puissance publique qui se déploie et une société qui s’engage.
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